« De la Grèce à la France, partout la révolte ! » : à Athènes, la jeunesse entre en lutte
Fri, 23 Oct 2026 21:47:56 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLe 21 octobre, élèves, étudiants et enseignants ont défilé dans tout le pays contre le manque de moyens dans l'éducation et la vie chère. Cette mobilisation s'inscrit dans plusieurs années de colère contre la casse des services publics menée par le gouvernement Mitsotakis.

« Grèce et France, partout la révolte, même ennemi ». Cette banderole aperçue lors de la mobilisation du mercredi 21 octobre dans la capitale grecque est à l'image du mouvement de propagation de colère de la jeunesse qu'on retrouve partout en Europe. En Grèce, la mobilisation a trouvé un écho dans tout le pays : environ 10 000 manifestants ont défilé à Athènes et quelque 20 000 dans l'ensemble du pays, d'après les chiffres de la police rapportés par Le Monde. Si le mouvement a été porté par le monde enseignant, d'autres secteurs, notamment les fonctionnaires, l'ont rejoint. Lycéens, étudiants, enseignants du primaire et du secondaire ont ainsi marché côte à côte avec des fonctionnaires, à l'appel d'organisations comme le syndicat des instituteurs DOE, la confédération syndicale de la fonction publique ADEDY et le syndicat des professeurs du secondaire OLME.
La grève des enseignants a été particulièrement suivie en Attique, la région d'Athènes, où plus d'un tiers des établissements étaient occupés, ainsi qu'en Grèce occidentale, où cette proportion atteignait près de 21,7 %. Du côté des enseignants, le mouvement a été suivi par 20,61 % des professeurs du primaire et 11,16 % de ceux du secondaire. Ces taux restent modestes au regard de l'ampleur des occupations : la dynamique est avant tout portée par les élèves, une génération Z qui se saisit de la question de son avenir contre les plans austéritaires des gouvernements qui se sont succédés ces quinze dernières années.
Une jeunesse grecque mobilisée pour l'éducation et contre la vie chère
Le 14 octobre, après un rassemblement devant le Parlement grec, les étudiants d'Athènes ont planté leurs tentes sur la place Syntagma et y ont passé la nuit. Malgré une pluie battante, la mobilisation a commencé par une lutte contre la flambée des loyers et le manque de logements étudiants. En Grèce, le coût du logement, de l'énergie et de la vie quotidienne rendent les études universitaires de plus en plus inaccessibles aux jeunes Grecs. Selon les manifestants, un simple studio se loue désormais autour de 600 euros par mois pour un pays où le salaire minimum s'élève à 920 euros par mois, tandis que les résidences universitaires ne couvrent que 4,8 % des besoins en logements étudiants dans le pays. Ils demandent que l'allocation logement étudiante soit portée à 500 euros par mois et ouverte à davantage de bénéficiaires, ainsi que la gratuité des repas, des transports et de l'accès à Internet. Leurs revendications comprennent également un plafonnement des loyers et la suppression des critères de résultats scolaires pour accéder aux aides.
Le 21 octobre, les enseignants ont porté leurs propres revendications : une hausse de 20 % de leurs salaires ainsi que des aides au logement. L'OLME demande le recrutement de 15 000 enseignants. Au cœur du problème se trouvent les bas salaires et le manque chronique de personnel, auquel le ministère a pour l'instant répondu par une précarisation accrue des enseignants. Les grévistes demandent également une réduction de la taille des classes, notamment pour améliorer les conditions de travail de ces enseignants.
Si la jeunesse se mobilise pour l'éducation, la question du coût de la vie est également au cœur de la contestation. Une étudiante interrogée par Reuters dénonce ainsi la situation : « Survivre ici est très difficile, le loyer est vraiment élevé, les logements sont vraiment petits. Nos parents n'arrivent pas à joindre les deux bouts pour payer notre loyer, l'électricité et nos dépenses quotidiennes ici. » Les chiffres confirment ce constat. Le salaire net mensuel moyen tourne autour de 966 euros. Le revenu disponible réel des ménages a reculé de 3 % au premier trimestre 2025 sous l'effet de l'inflation. D'après Eurostat, près de 30 % des Grecs restent menacés de pauvreté ou d'exclusion sociale et, pour la moitié des ménages, il est impossible de faire face à une dépense imprévue de 500 euros.
À Samos, une île de la mer Égée, le lycée général de Karlovasi donne un visage concret à ces revendications. L'établissement souffre d'une importante pénurie d'enseignants et de manuels scolaires, qui se traduit par des heures de cours perdues. Des élèves dénoncent l'absence d'environ 33 heures de cours de matières littéraires par semaine. En première année de lycée, les élèves n'ont ni cours d'histoire ancienne, ni arts plastiques, ni biologie, ni anglais. Le bâtiment témoigne des mêmes difficultés : le mobilier est complètement détérioré. La mère d'un élève, elle-même ancienne élève de l'établissement, témoigne : « Depuis que j'ai obtenu mon diplôme en 1991, tant d'années ont passé et je constate que même les rideaux n'ont pas changé. Quand j'entre, j'ai l'impression d'être à nouveau élève. » Samos n'est pas une exception : à Athènes aussi, des enseignants dénoncent la dégradation des établissements scolaires, dont certains sont devenus insalubres, face à l'inaction du gouvernement.
Dans les cortèges, le slogan « En Grèce comme en France, nous réclamons une éducation publique et gratuite » fait écho au mouvement des lycéens français.
« Je n'ai plus d'oxygène » : le cri de colère de la jeunesse grecque va bien au-delà d'un problème de budget
La colère qui s'exprime en octobre ne surgit pas de nulle part. Elle prolonge les grandes mobilisations de 2025, qui ont fait suite aux commémorations de l'accident ferroviaire de Tempi. Le 28 février 2023, la collision de deux trains avait fait 57 morts, en majorité des jeunes. Depuis, le gouvernement Mitsotakis est accusé d'avoir cherché à étouffer l'affaire et à dissimuler les responsabilités. La diffusion d'un enregistrement dans lequel une victime répète « je n'ai plus d'oxygène » a transformé ces mots en cri de protestation. Cette phrase est devenue le symbole d'un service public à l'agonie.
Cette colère s'enracine dans la politique menée depuis 2019 par le gouvernement de droite de Kyriakos Mitsotakis, issu du parti Nouvelle Démocratie, et marquée par une succession d'attaques contre les travailleurs, la jeunesse et les classes populaires. Elle s'accompagne d'un rejet important de la classe politique, d'accusations de corruption et d'une défiance envers la justice, soupçonnée d'avoir protégé le gouvernement et les responsables de l'accident. Les mobilisations de la jeunesse constituent aujourd'hui un nouveau terrain d'expression de cette contestation. Tout comme lui, les gouvernements qui se sont succédés auparavant n'ont jamais été une alternative, y compris le gouvernement d'Alexis Tsipras qui avait à son tour appliqué des plans d'austérité contre les services publics.
Dans les cortèges, les enseignants opposent frontalement les coupes budgétaires dans l'éducation aux dépenses militaires. Une enseignante de Haïdari dénonce les dépenses militaires au détriment de l'éducation : « Ils réduisent les budgets de l'éducation et consacrent tout à l'armement et à la guerre. » L'ADEDY a apporté son soutien à la grève internationale des dockers du 30 octobre, organisée sous le mot d'ordre « Nous ne travaillons pas pour la guerre ». Au-delà de ce soutien, l'enjeu est de relier la mobilisation des dockers à celle des enseignants et des jeunes, afin de construire une lutte commune.
Le ministère de l'Éducation cherche à contenir le mouvement. Il s'appuie sur les directions régionales, notamment en Attique, pour empêcher de nouvelles occupations et faire pression sur les chefs d'établissement. Il rappelle que « les chefs d'établissement, en tant qu'agents publics et garants du bon fonctionnement de l'enseignement public, ont l'obligation légale d'informer immédiatement les autorités compétentes – la police et le parquet – dès qu'il est établi que l'accès à l'établissement est impossible en raison d'une occupation. Cette action n'est pas une option, mais un devoir formel et pénal strict visant à protéger les élèves et les enseignants, à prévenir toute responsabilité pénale et à préserver les biens publics. » Dans les établissements occupés, les cours basculent à distance. Inquiet de voir la contestation s'étendre, le secrétaire du parti au pouvoir, Nouvelle Démocratie, prévient : « Athènes ne deviendra pas Paris. »
Des tentes de la place Syntagma aux salles de classe occupées, en passant par les couloirs délabrés du lycée de Karlovasi, la jeunesse grecque a fait de l'école et du logement les points de départ d'une contestation bien plus large. Derrière le manque d'enseignants et de manuels scolaires, ce sont les loyers, les salaires et les choix budgétaires menées par les différents gouvernements grecques au cours de ces décennies qui sont mis en cause, et qui ont tous à leur façon participé aux coupes budgétaires, à l'austérité et à la militarisation. Face à cette colère, l'exécutif oscille entre pressions sur les chefs d'établissement et promesses de dialogue, sans répondre aux revendications. La grève des dockers du 30 octobre dira si le mouvement parvient à rassembler travailleurs et jeunesse dans une même lutte.