Tunisie, Maroc : la vague de colère de la jeunesse s'étend au Maghreb contre la précarité et l'autoritarisme
Fri, 23 Oct 2026 21:56:11 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalCe 17 octobre 2026, la jeunesse tunisienne et marocaine était elle aussi mobilisée. La vague de colère de la jeunesse s'élargit y compris en dehors de l'Europe. Dans le monde arabe, où les aspirations à la liberté se heurtent à des régimes autoritaires et où la question palestinienne irrigue une profonde colère, ces contradictions prennent une dimension particulière.

De l'autre côté de la Méditerranée, plusieurs milliers de personnes ont investi les rues de Tunis ce 17 octobre à l'appel de neuf organisations syndicales et associatives, dont la puissante centrale syndicale UGTT, la Ligue tunisienne des droits de l'homme et le syndicat des journalistes, pour dénoncer la vie chère et le régime autoritaire de Kaïs Saïed. Cette mobilisation, d'une ampleur rarement vue depuis le coup de force de Kaïs Saïed en 2021, a réuni syndicalistes, étudiants, chômeurs, médecins, avocats et militants politiques, autour de revendications à la fois sociales et démocratiques. Emploi, chômage, précarité et manque de perspectives d'avenir : autant de préoccupations qui nourrissent la colère d'une jeunesse confrontée à des années de misère sociale et de répression. En Tunisie, le taux de chômage des 15-24 ans était estimé à 38,1 % en 2025. « Vous avez affamé les citoyens avant de les jeter en prison ! », a scandé la foule, avant de reprendre l'un des slogans emblématiques du soulèvement de 2011 qui avait conduit à la chute de Ben Ali : « Le peuple veut la chute du régime ». Quinze ans après la révolution, les aspirations sociales et démocratiques qui avaient nourri le soulèvement restent largement insatisfaites. Mais cette mobilisation témoigne aussi d'une volonté de dépasser les résistances dispersées face au régime. Alors que des militants propalestiniens sont toujours en détention pour avoir participé à l'organisation de la flotille magreb, la défense des libertés démocratiques et la lutte contre la vie chère commencent à se retrouver dans les mêmes cortèges.
Au Maroc, la jeunesse étudiante, déjà au cœur du mouvement Gen Z 212, se mobilise elle aussi. Malgré une répression massive du mouvement, marquée par des milliers d'arrestations et des centaines de manifestants encore emprisonnés selon les bilans publiés en septembre 2026, les raisons de la révolte restent d'actualité. À cette rentrée, la défense de l'université publique constitue un nouveau terrain de contestation. Depuis plusieurs mois, des étudiants salariés et fonctionnaires se mobilisent contre l'instauration de frais universitaires dans les formations en horaires aménagés, dénonçant une nouvelle étape dans la marchandisation de l'enseignement supérieur. Lors de manifestations nocturnes, des jeunes ont brandi des drapeaux rouges et menacé d'intensifier leur mobilisation pour défendre la gratuité de l'université. Après plusieurs rassemblements devant le Parlement et le ministère, la mobilisation s'est poursuivie les 21 et 22 octobre à Rabat. Là aussi, la colère s'ancre dans une réalité sociale brutale : le chômage des 15-24 ans a atteint 37,2 % en 2025. Derrière ces revendications immédiates se dessine une colère plus profonde : celle d'une génération confrontée au chômage, à la dégradation des services publics et à l'absence de perspectives. Ces revendications font écho à celles qui avaient nourri le mouvement Gen Z 212 : l'accès à l'éducation, à la santé et à un avenir digne.
Des régimes entre normalisation avec Israël et perte de popularité
Au-delà de la précarité et de l'absence de perspectives, la solidarité avec la Palestine constitue un autre foyer de colère au sein de la jeunesse du monde arabe. Les drapeaux palestiniens, toujours présents en force dans ses manifestations, témoignent de la place centrale qu'occupe la question palestinienne dans les mobilisations. Le génocide à Gaza a contribué à politiser toute une génération, qui voit une contradiction criante entre leurs aspiration pour une palestine libre, et la complicité ouverte de leur régimes avec Israel.
En Tunisie, malgré les discours de soutien à la Palestine de Kaïs Saïed, la poursuite de la coopération militaire avec les États-Unis et la répression de militants engagés dans les initiatives de solidarité avec Gaza, notamment autour de la flottille Sumud, suscitent de vives contestations. Au Maroc, le régime poursuit sa politique de normalisation avec Israël, engagée officiellement en 2020, et a annoncé en septembre 2026 sa volonté de franchir une nouvelle étape avec l'ouverture réciproque d'ambassades, prolongeant des années de coopération diplomatique, économique et militaire. Une politique qui a suscité de nouvelles manifestations dénonçant la normalisation et réaffirmant la solidarité avec le peuple palestinien.
Ces mobilisations ne sont pas isolées. En France, en Italie, en Espagne ou encore en Albanie , la jeunesse descend dans la rue contre la dégradation de ses conditions de vie, le manque de moyens dans l'éducation et l'absence de perspectives d'avenir. En Italie, le slogan « Come in Francia » (« Faisons comme en France ») témoigne d'une dynamique de contagion entre les mobilisations. Du Népal au Maroc, en passant par Madagascar et l'Indonésie, les mobilisations de la Gen Z dessinent ainsi une dynamique internationale.
Dans ce contexte de contestation internationale, la radicalité qui s'exprime aujourd'hui en France pourrait trouver un écho particulier auprès de la jeunesse du monde arabe, où la colère sociale et politique bouillonne depuis des années. Les mobilisations en Tunisie et au Maroc montrent que, malgré la répression, les aspirations qui avaient nourri les soulèvements de 2011 sont loin d'avoir disparu. La solidarité avec la Palestine, qui traverse également les mobilisations européennes, constitue un autre point de convergence possible entre ces mouvements.
Cette dynamique de contagion internationale, qui traverse aujourd'hui les mobilisations de la jeunesse, pourrait prendre une tout autre ampleur avec l'entrée en lutte du mouvement ouvrier. L'histoire des soulèvements de 2011 en donne un exemple frappant.
Les mobilisations historiques du Printemps arabe avaient fait trembler les régimes autoritaires, notamment parce que le mouvement ouvrier, en Tunisie comme en Égypte, s'était emparé des revendications de la jeunesse. Par des grèves de masse, les travailleurs avaient porté la contestation jusque dans les lieux de production, contribuant à faire basculer le rapport de force et à précipiter la chute de Ben Ali et de Hosni Moubarak. Certes, l'absence d'une direction politique capable de donner une perspective à ces soulèvements a pesé lourdement sur leur issue, ouvrant la voie aux contre-révolutions. Mais l'une des principales leçons de 2011 reste le rôle décisif joué par le mouvement ouvrier tunisien et égyptien. Aujourd'hui, alors que la colère de la jeunesse se propage d'un pays à l'autre, la reprise des grèves de masse et des mobilisations ouvrières des deux côtés de la Méditerranée pourrait donner une tout autre ampleur à cette vague internationale de contestation, en renforçant le rapport de force face aux gouvernements et à leurs tentatives de répression.