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« Nous ne pouvons pas rester silencieux face à des jeunes qu'on mutile » : billet d'un médecin

Wed, 21 Oct 2026 19:09:56 CEST

Révolution Permanente

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Dans ce billet, Thibaut, médecin et militant à Révolution Permanente, dénonce la répression et appelle les étudiants et travailleurs de la santé à se mobiliser aux côtés de la jeunesse pour élargir la lutte.

À Strasbourg, cela fait deux semaines que nous avons organisé avec Révolution Permanente un groupe de street medics pour apporter notre soutien et une aide concrète aux lycéens face à la répression policière. Dans ce groupe, nous sommes soignants, d'autres étudiants en santé, mais aussi étudiants de toutes filières ou travailleurs d'autres secteurs. À nos côtés, nous avons rencontré de nombreux autres camarades, pour certains expérimentés, mais aussi beaucoup qui se sont lancés comme nous dans le cadre de ce mouvement.

Depuis le début des mobilisations, nous assistons à une répression politique systématique des lycéens et étudiants, mettant en jeu leur intégrité physique, mentale et même leur vie. Partout, les mêmes scènes de rassemblements festifs avec des revendications profondément politiques, puis les lacrymogènes, les charges, les grenades, qui tentent en vain de les disperser dans la panique, mais qui se reforment toujours.

Si la journée du 17 octobre a représenté un saut important dans la mobilisation, en termes de massivité et de début de jonction avec certains secteurs de travailleurs, elle a aussi marqué par la brutalité de la répression policière. Un jeune de 17 ans a eu la main arrachée à Saint-Étienne, une lycéenne de 17 ans qui ne manifestait même pas a perdu un œil à Mulhouse, deux autres jeunes ont été grièvement blessés à l'œil à Strasbourg et à Marseille, pour les blessures documentées les plus graves à ce jour. Deux décès sont aussi survenus dans des circonstances encore floues mais suspectes. Et d'innombrables vidéos de violences policières insoutenables circulent, comme celle du street medic à Paris tabassé jusqu'à perdre connaissance.

Aucune réaction du gouvernement sur ces violences, au contraire il prépare un arsenal répressif toujours plus brutal pour le 24 octobre, et il organise une réunion de crise pour les dégâts matériels sur les commerces. En tant que soignants, nous ne pouvons pas rester silencieux alors que des jeunes arrivent dans nos hôpitaux déjà surchargés avec des blessures de guerre pour avoir demandé des conditions d'études dignes, et des perspectives d'avenir autres que leurs crises et leurs guerres.

La colère que cette jeunesse exprime est le fruit de dix ans de politique macroniste de coupes dans les budgets des services publics, pour multiplier les cadeaux au patronat, et investir à la place dans la police et l'armée. Le gouvernement ne découvre pas l'état lamentable des lycées de quartiers populaires, ou le manque d'enseignants, pas plus qu'il ne découvrait l'état de délabrement des hôpitaux lors du début de la pandémie de COVID. Il l'a organisé et n'entend revenir sur rien, et a organisé de même un arsenal de lois sécuritaires et de larges stocks de grenades pour étouffer toute mobilisation qui le mettrait face à ses responsabilités. Parce que comme il le montre depuis deux semaines, et à chaque mouvement social, il n'entend répondre à cette colère que par la répression.

En tant que soignants ou usagers du système de santé, nous ne pouvons plus être naïfs sur ce qu'un « retour à l'ordre » signifierait pour ces jeunes comme pour nous tous, et le fait que celui-ci passe par mutiler et terroriser des jeunes devrait nous mettre la puce à l'oreille sur la place que notre santé a dans cet « ordre » : hôpitaux en crise permanente, explosion des troubles psychologiques chez les jeunes, hausse de la mortalité infantile, doublement des meurtres policiers depuis la loi Cazeneuve de 2017, chiffres toujours records de morts au travail en particulier chez les jeunes, réintroduction ou maintien de substances connues pour être cancérigènes, souffrance au travail de plus en plus niée à mesure qu'elle progresse, surmortalité liée aux canicules, préparation à des conflits de grande ampleur, ou encore précarisation croissante et pénurie de soignants. Attendre quoi que ce soit d'eux n'est plus une option.

En tant que street medics nous ne pouvons pas grand-chose face à la répression, à part apporter quelques premiers soins ou un soutien psychologique. Nous sommes nous-mêmes exposés à la répression et vulnérables à toute la violence dont nous sommes témoins. Pas plus qu'en tant que soignants nous ne pouvons individuellement compenser les atteintes de plus en plus large à la santé publique de ces politiques. C'est pour ça qu'il est essentiel de se mobiliser et de s'organiser collectivement, de rejoindre le mouvement, de mobiliser ses collègues, d'interpeller les syndicats, de rejoindre les assemblées générales ou d'y appeler, pour y ajouter nos revendications, non seulement contre la répression mais contre toutes ces décennies d'attaques contre notre système de santé.

Ne pas porter le poids des défaites de ces dernières années confère une grande combativité à cette jeunesse qui doit tous nous inspirer, et nous pousser à lutter à leurs côtés contre toutes les tentatives de division de ce mouvement, puisque c'est à l'ensemble de ce système qu'ils s'attaquent et qu'ils ne pourront pas gagner seuls, sans une énorme mobilisation des travailleurs par la grève et le blocage de l'économie et du pays. La tentative de l'intersyndicale d'enjamber le 17 octobre pour appeler à une date lointaine le 5 novembre était à ce titre une honte, et reproduit tout ce qui a amené aux défaites des gilets jaunes à la réforme des retraites. Mais le succès de cette journée ouvre une brèche pour faire du 5 novembre et, avant lui, du 24 octobre, des occasions pour que le monde du travail s'investisse pleinement dans la bataille.

Et si les travailleurs de la santé ne toléraient plus non plus de laisser l'avenir de notre système de santé à ceux qui l'ont méthodiquement détruit, et la lutte à ceux qui l'ont toujours emmené dans le mur ? Et s'ils s'organisaient pour décider eux-mêmes avec les usagers de leurs revendications, et en se coordonnant avec les lycéens, étudiants, et d'autres travailleurs sur comment mener la lutte ? Et si devoir soigner cette jeunesse qu'on brutalise parce qu'elle revendique ce qu'on n'ose plus revendiquer en était le déclic ?

C'est ce qui s'est passé au Chili en 2019 notamment à Antofagasta où les travailleurs de la santé se sont organisés contre la répression brutale menée par le gouvernement Piñera. Mais ils ont aussi été à l'avant-garde de la coordination de nombreux autres secteurs, dont certains stratégiques pour l'économie comme les mineurs, pour organiser la grève générale, et faire tomber ce gouvernement criminel. Et c'est aussi ce que porte le Posta de Salud y Cuidado en Argentine qui, à travers l'organisation de soins contre la répression, veut organiser plus largement les étudiants et travailleurs de la santé contre la politique du gouvernement.

Ce sont ces exemples dont nous pensons que nous devons nous inspirer en France. Ne nous contentons pas de soigner ces jeunes mais inspirons nous d'eux pour nous aussi relever la tête et s'organiser en tant que soignants et avec les usagers contre toute atteinte à notre santé. Alors que le gouvernement annonce mobiliser la BRI, le RAID, le GIGN et l'armée samedi prochain, nous devons faire front ensemble et ne pas le laisser étouffer cette révolte légitime.

capture d'écran, Dernières Nouvelles d'Alsace

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