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Italie : les lycéens en première ligne de la lutte contre le réarmement et le gouvernement Meloni

Wed, 21 Oct 2026 15:23:36 CEST

Révolution Permanente

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Mobilisation massive des lycéens, blocages dans le Sud, grève générale de l'USB le 30 octobre : l'Italie rejoint la vague européenne de contestation. Retour sur les raisons de la radicalisation des lycéens contre le réarmement et sur les conditions d'une convergence avec la classe travailleuse.

Nous republions ci-dessous un article d'analyse initialement sorti sur La Voce delle Lotte, journal de la Frazione Internazionalista Rivoluzionaria, organisation sœur de Révolution Permanente en Italie.

Le 16 octobre dernier, les lycéens se sont massivement mobilisés dans toute l'Italie, avec des manifestations de plusieurs dizaines de milliers de personnes à Rome et à Turin, et de plusieurs milliers à Florence, Bologne et Naples (mais les cortèges et manifestations se sont étendus à tout le pays). La radicalité de cette jeunesse a également gagné les rues le samedi 17, surtout à Turin, Milan et Bologne, où ont résonné les mêmes slogans que la veille : « Stop au sous-financement de l'école pour financer le réarmement ! », « Non à la militarisation ! », mais aussi des mots d'ordre contre le gouvernement, les bas salaires et la vie chère, qui seront aussi au centre de la grève générale de l'USB (Union syndicale de base) du 30 octobre prochain. Pendant ce temps, dans le Sud, des pans du monde du travail paralysent le transport des carburants et des denrées alimentaires contre la hausse des prix.

Bref, l'Italie semble bien partie pour rejoindre les autres pays européens touchés par de grandes mobilisations de masse des jeunes et des travailleurs, dont les lycéens italiens se sont ouvertement inspirés pour se mobiliser. Mais comment les processus de lutte dans le pays s'articulent-ils avec ceux à l'échelle internationale ? Pourquoi ce sont précisément les lycéens qui sont à la tête des mobilisations ? Comment faire de cet élan de la jeunesse le levier pour entraîner la classe travailleuse dans la lutte et construire un rapport de force contre le gouvernement et pour une alternative révolutionnaire au réarmement ? Ce sont les questions auxquelles nous tentons de répondre dans les notes qui suivent.

L'impasse de l'impérialisme ouvre une nouvelle phase de mobilisation internationale

Après les grandes mobilisations pour la Palestine de l'automne dernier, un climat de reflux semblait l'avoir emporté en Italie, sous l'effet d'une conjonction de facteurs. D'un côté, il y avait le désarroi lié au sentiment que la grève générale du 3 octobre 2025, pendant le mouvement « Blocchiamo tutto », avait représenté un pic difficilement reproductible, mais qu'en même temps on avait obtenu bien peu. De l'autre, la capacité de la bureaucratie de la CGIL (Confédération générale italienne du travail, principal syndicat du pays) à normaliser la contestation interne, notamment en raison de l'absence de stratégie des organisations les plus radicales. Raisons auxquelles il faut ajouter les coups de la répression gouvernementale contre les avant-gardes militantes [1]. Dans le même temps, sur le plan international, après deux ans de mobilisations contre le génocide à Gaza, l'impérialisme semblait avoir repris l'initiative, avec l'agression des États-Unis contre l'Iran, sans aucune réaction dans les rues européennes.

L'impasse dans laquelle Trump s'est engouffré, du fait de la capacité démontrée par Téhéran à repousser l'attaque, a toutefois rapidement renversé la situation, avec une explosion de mouvements de masse en France, en Espagne, en Belgique, mais aussi au Portugal et en Albanie, qui ont eu un écho positif sur la reprise de l'effervescence politique en Italie. Soyons clairs : l'élément décisif dans la relance de la mobilisation internationale n'a pas tant été l'attrait du régime des ayatollahs sur les secteurs populaires et la jeunesse que l'enchaînement d'une série de processus déclenchés par la défaite militaire subie par les États-Unis, ou qui ont interagi avec elle.

Le premier est l'accélération des tendances à la crise provoquée par la fermeture du détroit d'Ormuz, qui s'est traduite par une spirale inflationniste et un renforcement des pressions à l'austérité. Sous l'effet de la flambée des prix du pétrole, la phase de hausse contrôlée des taux d'intérêt des banques centrales semble en effet définitivement close, dans un contexte où, par ailleurs, la « bulle » de l'IA détourne des capitaux croissants des titres d'État vers les actions des entreprises technologiques, avec pour effet d'augmenter les coûts de refinancement de dettes publiques toujours plus importantes [2].

Parallèlement, les difficultés des États-Unis au Moyen-Orient ont favorisé la tendance au désengagement américain vis-à-vis de l'Ukraine, et donc l'aggravation des tensions entre l'UE et la Russie. Ainsi, le deuxième élément à prendre en compte est une intensification des poussées vers le réarmement et la militarisation, surtout en Europe ; poussées qui, à leur tour, obligent les gouvernements à exiger de nouveaux sacrifices de leurs classes travailleuses.

Le troisième aspect, peut-être le plus important, est la sédimentation politique des mobilisations internationales pour la Palestine, qui rend de plus en plus difficile pour les régimes capitalistes occidentaux de justifier des coupes dans les salaires et les services publics au nom de la défense contre un ennemi extérieur : le génocide à Gaza a montré on ne peut plus clairement, du moins aux yeux de millions de jeunes et de franges importantes de la classe travailleuse, que les impérialistes américains et européens, de connivence avec le sionisme, constituent l'un des principaux dangers pour le reste du monde, et en particulier pour les peuples opprimés.

La crise – qui est en même temps une crise de la reproduction sociale – et l'impact du réarmement ont non seulement favorisé une politisation à gauche, mais aussi une polarisation à droite parmi des secteurs populaires non négligeables, propulsant sur le devant de la scène des figures comme Bardella en France, Abascal en Espagne, Weidel en Allemagne et Vannacci en Italie. Il en a résulté une radicalisation à droite des partis au pouvoir eux-mêmes, tant des partis ultra-réactionnaires comme celui de Meloni et consorts que des partis du centre, et à certains égards même du centre-gauche, comme le PSOE de Sánchez : si les premiers ont forcé le trait du racisme et de la répression, le second, avec la crise de Ceuta, a montré que le « progressisme » contemporain ne sait souvent répondre à l'extrême droite qu'en montrant qu'il n'est pas en reste en matière de politiques anti-migrants.

Cette incapacité des gouvernements et des forces les plus institutionnelles à faire barrage à la croissance de partis les plus réactionnaires autrement qu'en reprenant leurs politiques a donc fini par contribuer davantage encore à ce que la polarisation à gauche s'exprime sur le terrain de la mobilisation de rue, sans attendre les élections – une logique qui vaut au moins pour la France et l'Italie, qui voteront toutes deux au printemps prochain. L'opposition aux dérives autoritaires de la démocratie bourgeoise et à ses nouvelles incarnations d'extrême droite constitue donc un dernier facteur important de la relance du conflit social dans les principaux pays occidentaux.

Comprendre le rôle de premier plan et la politisation des lycéens

Un aspect intéressant des mobilisations en cours est la centralité du mouvement étudiant, et en particulier des lycéens. Pour s'en tenir à l'Italie, déjà pendant le mouvement « Blocchiamo Tutto », les lycéens ont été non seulement l'une des composantes les plus dynamiques en termes de participation aux manifestations, mais sans aucun doute la plus avancée dans la mise en place de ses propres formes d'auto-organisation, avec une vague d'occupations comme on n'en avait pas vu depuis longtemps. La renaissance, ou la création ex nihilo, de collectifs associée à ce processus dans de nombreux lycées est ce qui a permis aux lycéens de maintenir un certain niveau de mobilisation même pendant l'hiver et le printemps derniers, tandis que le reste du mouvement de l'automne se dispersait assez rapidement [3]. C'est donc la capacité de ce secteur de la jeunesse à faire de « Blocchiamo Tutto » un moment d'accumulation politique et organisationnelle qui fait aujourd'hui des lycées l'épicentre de la reprise de la mobilisation automnale, dans le sillage des luttes internationales.

On peut toutefois émettre des hypothèses sur l'existence de phénomènes plus profonds à l'origine de cette explosion portée par les plus jeunes à l'échelle internationale – même si, dans les lignes qui suivent, nous continuerons à nous concentrer principalement sur le cas italien. Dans les protestations en cours, ce qui frappe, en particulier en Italie mais pas seulement, c'est la capacité des lycéens à insister sur le lien inextricable entre les attaques contre les classes populaires, dont les coupes dans l'éducation, et le réarmement. Leur opposition au bellicisme et à ses implications possède donc une force politique, et un potentiel hégémonique vis-à-vis d'autres secteurs sociaux, inédits depuis longtemps. Le choc entre l'idéalisme de la jeunesse et les menaces de guerre de plus en plus imminentes, qui se traduisent par le spectre du retour du service militaire en Europe, est certes un facteur ; il ne suffit cependant pas à expliquer pourquoi, plus que d'autres tranches de la population – et de la population étudiante elle-même –, les lycéens ont connu une évolution politique aussi importante.

Certes, ces dernières années, les étudiants des universités se sont eux aussi mobilisés contre le génocide à Gaza et l'ont relié tant aux tendances plus générales à la guerre qu'à des questions matérielles, comme la privatisation de l'université et la précarité du monde de la recherche. Les réseaux militants consolidés dans les universités autour du boycott académique d'Israël ont en outre joué un rôle préparatoire énorme dans l'explosion de « Bloquons tout ». Toutefois, même au pic des mobilisations de l'automne dernier, si la participation des étudiants aux manifestations a été importante, elle a eu peu d'ancrage : il y a certes eu plusieurs occupations, mais dans bien des cas elles ont eu un caractère symbolique, ou ne sont pas allées au-delà de groupes d'avant-garde significatifs mais restreints. Enfin, avec le reflux de cet hiver, les assemblées universitaires pour la Palestine ne se sont presque jamais traduites en démarches plus avancées contre les processus plus globaux de militarisation capitaliste, mais se sont dans bien des cas dissoutes, suivant une trajectoire en net contraste avec celle des collectifs lycéens.

L'école comme caserne capitaliste et l'opposition des lycéens au réarmement et à la militarisation

Comprendre l'ampleur de la politisation antimilitariste des lycéens impose de partir de leur expérience matérielle, concrète : celle d'une école qui, à bien des égards, est déjà une caserne, si bien que, du point de vue des lycéens, réarmement et militarisation représentent, plus que pour d'autres secteurs, l'approfondissement de tendances déjà à l'œuvre depuis longtemps. Contrairement aux étudiants, les lycéens italiens sont obligés de passer 5 à 6 heures par jour, 6 jours par semaine, dans des bâtiments délabrés, des classes surchargées, et de subir des mécanismes de contrôle de plus en plus intenses, sous la forme d'une pédagogie combinant pressions compétitives et contrôle disciplinaire fait de registres électroniques. Mais aussi de tourniquets à l'entrée, de notes de conduite, de stages non rémunérés en entreprise et de règlements intérieurs qui limitent souvent les expressions culturelles et politiques. C'est l'école façonnée par la restructuration capitaliste néolibérale et par son accélération, en Italie, au cours des quinze dernières années. Une école dont l'objectif est d'orienter des secteurs toujours plus restreints d'élèves vers des emplois hautement qualifiés, et de discipliner la grande masse pour la transformer en main-d'œuvre flexible et précaire, comme l'exige le modèle d'accumulation en vigueur.

D'où la bifurcation croissante entre établissements de première catégorie, souvent les lycées généraux (licei), et établissements de seconde catégorie, les instituts techniques et professionnels, instaurée par l'autonomie scolaire dans les années 1990-2000, approfondie par la « Buona Scuola » (« Bonne École », réforme du Parti démocrate de 2015) et aujourd'hui en voie de parachèvement avec la réforme Valditara (du nom de l'actuel ministre de l'Éducation). Une bifurcation qui croise les énormes écarts territoriaux entre le Nord et le Sud, ainsi que la segmentation sur des bases ethniques et de classe des élèves au sein même des écoles des régions du Nord. Ce n'est donc pas un hasard si l'une des nouveautés de cette phase des mobilisations lycéennes semble être une mobilisation croissante des instituts techniques et professionnels – aux côtés des lycées généraux, traditionnellement plus politisés –, comme en témoigne la composition des manifestations de ces derniers jours, dont la composante la plus combative, au moins dans le Nord, était constituée par les « deuxièmes générations » (jeunes issus de l'immigration).

Cela dit, si l'école néolibérale divise, dans le cadre de la polarisation croissante du marché du travail et de la crise, elle unit en même temps par un renforcement transversal de la coercition pour tous les élèves. Tandis que les élèves des instituts techniques et professionnels sont de plus en plus traités comme une question d'ordre public et subissent plus que les autres l'autoritarisme dans les classes et dans les entreprises où ils sont exploités pendant des centaines et des centaines d'heures soustraites à l'enseignement, ceux des lycées généraux doivent gagner de plus en plus durement, sous des pressions familiales et scolaires croissantes, leur rôle de « future classe dirigeante », comme aiment à le répéter les professeurs les plus âgés des lycées classiques et scientifiques. Tant dans les instituts techniques que dans les lycées généraux, lorsque les lycéens s'opposent au réarmement et à la militarisation, ils identifient donc le lien profond entre ces tendances et leur propre réalité éducative et sa dégradation à plusieurs niveaux.

Ce tableau, qui doit certainement être complété par des analyses plus approfondies, peut aider à expliquer pourquoi nous sommes face à une mobilisation capable de combiner une opposition articulée au bellicisme ambiant avec une participation très large. Dans le même temps, la réalité d'une école de plus en plus sélective et compétitive (comprendre : « méritocratique ») et en même temps disciplinaire, ainsi que des discours qui, d'un côté, attisent le racisme et, de l'autre, infantilisent et criminalisent les jeunes en tant que catégorie, sont ouvertement revendiqués par Meloni et Valditara. Ce sont ces mêmes Meloni et Valditara, membres d'un gouvernement qui a doublé les dépenses d'armement, tout en aggravant la dégradation de l'instruction publique par un sous-financement global fait de réduction des effectifs et de précarisation des enseignants, de stagnation des investissements pour la mise aux normes des établissements – surtout dans le Sud – et de fusions d'établissements qui détériorent les conditions de déplacement des élèves des périphéries urbaines et des « aree interne » [4] (les premières habitées par des jeunes des milieux populaires et racisés dans les grandes villes du Nord, les secondes concentrées surtout dans le Midi et les îles). Voilà pourquoi l'opposition des lycéens au réarmement devient inévitablement et immédiatement un levier pour une opposition de masse au gouvernement.

Une telle analyse ne vise évidemment pas à minimiser l'importance du mouvement étudiant dans les universités : la radicalité des lycéens est en effet une opportunité pour réactiver les réseaux qui se sont mobilisés pour la Palestine ces deux dernières années, d'autant qu'une partie des nouveaux étudiants sont des lycéens qui ont occupé leurs établissements pendant « Bloquons tout ». Les étudiants vivent en outre toute une série de problèmes matériels qui les rendent réceptifs aux points de vue antisystème, comme les pressions compétitives croissantes d'une université de plus en plus classiste, les effets du sous-financement de l'enseignement en termes d'infrastructures inadaptées, mais surtout la hausse des coûts des transports et des loyers. Autant de phénomènes dont le lien avec le réarmement, avec les implications des guerres impérialistes et les intérêts qui les sous-tendent, est assez facile à identifier.

Les universités restent par ailleurs de grandes concentrations de jeunes où la socialisation politique et la formation d'avant-gardes militantes sont plus faciles ; ces avant-gardes ont été capables, ces dernières années, d'identifier et de mettre en avant ces liens, contribuant ainsi à la politisation des lycéens eux-mêmes. Toutefois, l'université, et en particulier l'université néolibérale, est une institution plus individualisante et moins totalisante que le lycée. Ainsi, les étudiants, en tant que masse, parviennent moins directement à relier les processus de militarisation en cours à leur expérience d'étudiants. Cela signifie, d'une part, que les militants politiques étudiants doivent tenter de tirer parti de la radicalité de leurs camarades plus jeunes et structurer avec eux une coordination à la base plus régulière, afin d'accroître la concentration des forces autour de luttes contre la cherté des loyers, la cherté des transports et l'absence de logements publics et gratuits, tout en remettant en cause ensemble un système éducatif toujours plus au service des besoins des entreprises. D'autre part, dans la mesure où le rapport entre l'expérience quotidienne de la majorité des étudiants, le réarmement et la militarisation n'est pas aussi immédiat que pour les lycéens, seul un travail visant à diffuser une perspective, une organisation et un imaginaire résolument anticapitalistes, socialistes et révolutionnaires pourra souder dans la lutte l'ensemble du front étudiant.

Potentialités et contradictions de la mobilisation du monde du travail

La vague inflationniste associée au déclenchement de la guerre en Ukraine en février 2022 avait rapidement entraîné une série de grèves contre la vie chère dans les principaux pays européens. Ces derniers mois, en revanche, le monde du travail ne semblait pas faire preuve de la même réactivité sur le terrain de la mobilisation, dans une situation à certains égards encore pire. En France, on voit toutefois le potentiel de la mobilisation étudiante pour entraîner le conflit sur un terrain de classe et populaire plus large. Le 5 novembre aura lieu une grève générale, lancée il y a un mois dans le but d'isoler la contestation lycéenne et d'éviter leur jonction avec le monde du travail, mais qui, avec l'élargissement de la mobilisation de la jeunesse, des enseignants et de couches populaires croissantes, pourrait se transformer en une grande journée de lutte. La même chose se produit en Espagne, avec la grève générale contre la vie chère et le prix des loyers, à laquelle les directions des principaux syndicats ont été contraintes par l'acampada (campement de protestation) à dominante jeune de Madrid.

En Italie, parallèlement à la mobilisation des lycéens, on assiste de manière non coordonnée à celle de pans du monde du travail, comme les agriculteurs calabrais, les transporteurs routiers du Sud et les travailleurs de l'ILVA (grand groupe sidérurgique italien) de Gênes et de Tarente. Par le blocage du transport des combustibles et des produits alimentaires, ces secteurs ont rappelé au gouvernement la capacité de la classe travailleuse à paralyser l'économie. Les agriculteurs et les transporteurs routiers ne sont toutefois pas des catégories de classe homogènes. Les premiers réunissent des micro-exploitations familiales et de petits entrepreneurs à la fois écrasés par les oligopoles de la grande distribution et exploiteurs acharnés, souvent aux dépens d'une main-d'œuvre migrante criminalisée. De même, les seconds combinent une masse de padroncini (« petits patrons », en réalité de faux travailleurs indépendants dépendant de grands donneurs d'ordre) et une poignée de petits entrepreneurs du transport, subordonnés dans les chaînes de sous-traitance industrielles et logistiques, mais qui à leur tour répercutent cette subordination sur le coût du travail.

Même lorsqu'il s'agit, dans le cas des agriculteurs et des transporteurs, de travailleurs – sinon salariés, du moins non exploiteurs – et non de petits-bourgeois, nous sommes face à des fractions circonscrites et traditionnellement non politisées à gauche de la classe travailleuse. Ainsi, sans alternative de classe claire, le risque est que leur protestation soit ramenée dans le giron de revendications corporatistes et/ou guidée par des intérêts de petits entrepreneurs, dont l'objectif est de résoudre le problème de la cherté du carburant par de nouvelles exonérations fiscales – c'est-à-dire aux dépens du salaire indirect de l'ensemble de la classe travailleuse –, ou par un nouveau ralentissement des mesures de lutte contre le changement climatique [5]. Ces intérêts sont en outre associés à une perspective politique selon laquelle le sujet serait un « peuple » générique et la solution à tous les problèmes, des institutions étatiques plus fortes et plus résolues ; une perspective qui menace de séparer les agriculteurs non exploiteurs et les transporteurs prolétaires du reste de la classe travailleuse et des jeunes confrontés à un État de plus en plus répressif.

Des mots d'ordre populistes assez semblables ont récemment été combinés à des revendications progressistes contre la vie chère, les coupes budgétaires et le réarmement par des réseaux « citoyens » mal identifiés – mais probablement liés à une sorte de projet à la manière des « Sardines » [6], cette fois non pas au profit du PD, mais de Giuseppe Conte (dirigeant du Mouvement 5 étoiles) [7]. Ce sont ces milieux qui ont lancé sur les réseaux sociaux les manifestations du 17 octobre. L'ampleur de la participation des jeunes à cette date, forte du succès de la grève du 16 et du slogan « Faire comme en France », a toutefois fait que ces manifestations sont devenues l'expression d'une colère contre le gouvernement que le centre-gauche (plus ou moins masqué) ne pouvait canaliser. Portée par la force de la jeunesse, l'intervention dans cette dynamique de rue des réseaux autonomes et, plus généralement, de l'extrême gauche politique et syndicale à Turin, Milan et Bologne a en outre permis d'imprimer des mots d'ordre anticapitalistes à la mobilisation, dont la composition associait étudiants, jeunesse des quartiers populaires et secteurs de travailleurs étrangers aux « milieux militants ».

Le 30 octobre, une occasion importante pour ouvrir une nouvelle saison de lutte

La situation dans le pays est rendue encore plus intéressante par l'imminence de la grève générale de l'USB le 30 octobre prochain. L'espoir est que, en synergie avec l'élan de la mobilisation étudiante, cet appel puisse avoir un effet semblable à celui du 17 octobre sur les franges de la classe qui se mobilisent aujourd'hui sur des mots d'ordre contradictoires, et en même temps servir de point de convergence pour d'autres catégories de travailleurs peu syndiquées, comme ces composantes du précariat jeune des grandes villes qui avaient constitué la masse critique de la grève générale du 22 septembre 2025 pour la Global Sumud Flotilla vers Gaza. Certes, l'appel de l'USB aura la force de frappe et l'écho international d'un secteur stratégique comme celui des dockers, qui feront grève à cette occasion de manière coordonnée dans plusieurs pays européens et méditerranéens. Mais pour que le 30 octobre se traduise en une grande journée de lutte, il sera important que, comme cela s'était produit le 22 septembre 2025, la base de la CGIL et des autres grands syndicats rompe avec la passivité de ses directions et décide de cesser le travail.

Les raisons de le faire ne manquent pas : pendant que Landini (secrétaire général de la CGIL) tient des meetings avec le Parti démocrate, la vie chère s'aggrave de jour en jour. Il est en outre de plus en plus clair que, pour construire un rapport de force contre le gouvernement, la classe travailleuse ne doit pas manquer l'occasion de se lier à l'effervescence de la jeunesse, et inversement – la participation à la grève du 30 octobre a d'ailleurs été revendiquée dans pratiquement tous les cortèges lycéens et étudiants du 16. Certes, Landini a lancé un appel à la grève générale de la CGIL pour le 20 novembre, qui sera aussi une importante journée de mobilisation internationale des étudiants. Ce serait pourtant une erreur impardonnable d'attendre près d'un mois pour faire grève : il faut saisir le moment de la vague de mobilisation de la jeunesse en cours. Si, de cette manière, la grève générale de l'USB se transforme en une grande journée de lutte, celle de la CGIL en novembre pourra elle aussi devenir un rendez-vous intéressant. À condition que l'énergie venue d'en bas, qui nous l'espérons s'exprimera le 30 octobre, ne soit pas laissée se disperser, mais que l'on s'emploie à la structurer et à la démultiplier en construisant des assemblées qui, à partir des lieux d'études et de travail, coordonnent étudiants et travailleurs, indépendamment des sigles syndicaux, afin de décider ensemble et démocratiquement des prochaines étapes de la mobilisation et de définir une stratégie pour entraîner dans la lutte toujours plus de secteurs de jeunes et de travailleurs.

De notre point de vue, cela signifie donner de la force au mot d'ordre d'une grande grève unitaire de la CGIL et du syndicalisme de base (dont fait partie USB) ; une grande grève pour renvoyer le gouvernement chez lui. Nous ne pouvons pas attendre les élections pour construire un rapport de force et une alternative d'indépendance de classe face à Meloni et consorts, mais aussi face aux projets de campo largo (« champ large », la coalition élargie de centre-gauche). Il faut se mobiliser dès maintenant sur la base d'un programme qui comporte, entre autres points importants, l'arrêt du réarmement et une école démocratique, gratuite et de qualité, de fortes augmentations et l'échelle mobile des salaires (indexation automatique sur l'inflation), ainsi que l'expropriation et la mise sous contrôle ouvrier de l'ENI (Ente Nazionale Idrocarburi, équivalent de Total en Italie) et des autres grandes entreprises des énergies fossiles, pour réduire les prix de l'énergie et financer une véritable reconversion écologique de l'économie, à la place de la reconversion guerrière.


[1] Nous renvoyons à notre analyse du mouvement « Blocchiamo Tutto » : « Un an après Blocchiamo Tutto : bilans et perspectives pour une politique révolutionnaire » (article en italien).

[2] Par l'expression « bulle de l'IA », nous ne voulons pas renvoyer à une conceptualisation selon laquelle il y aurait une mauvaise finance et une bonne économie réelle ; nous faisons simplement référence à l'énorme disproportion entre les actifs financiers et les profits productifs des géants de la tech à laquelle on assiste en ce moment. Pour une analyse marxiste : Roberts M. (2025), The AI bubble and the US economy (article en anglais).

[3] Voir la note 1.

[4] Terme utilisé en Italie pour désigner les zones rurales enclavées, éloignées de toutes les infrastructures essentielles, NdT.

[5] Pour avoir un bon aperçu de la composition de la contestation des transporteurs routiers et des agriculteurs, voir l'article de Stefano Iannaccone, « I tir del sud spaccano l'Italia, il caro gasolio spiega i piccoli » (« Les poids lourds du Sud fracturent l'Italie, la cherté du gazole explique [la colère des] petits »), paru dans le quotidien Domani du 20/10/2026.

L'une des revendications du mouvement est la suppression des taxes sur les émissions (ETS — Emissions Trading System, le système européen d'échange de quotas d'émission de CO₂), un instrument critiqué également par des secteurs de la Confindustria (principale organisation patronale). L'opposition à des taxes qui pèsent sur les travailleurs, alors que les grandes entreprises, principales responsables de la crise climatique, réalisent d'énormes profits, doit être soutenue. Elle doit toutefois être rattachée à un plan d'expropriation des multinationales de l'énergie pour les nationaliser, les placer sous contrôle ouvrier et financer un véritable plan de transition écologique, si l'on ne veut pas reproduire la fracture entre écologie et travail dans l'intérêt de ceux qui dominent cette société.

[6] Mouvement de rue apparu en 2019, proche du PD, NdT.

[7] Au vu de l'évolution des manifestations du 17 octobre, il nous importe peu de savoir qui se trouvait réellement derrière l'appel, si ce n'est pour défendre l'opportunité et l'efficacité d'intervenir dans des contextes de mobilisation hétérogène afin de les infléchir vers la gauche, dans ce climat d'effervescence sociale. À l'appui de notre hypothèse, on notera en tout cas que la page Italiainpiazza17 a confié la dénonciation des coupes dans la santé à une parlementaire du Mouvement 5 étoiles. On nous signale par ailleurs que dans certaines villes, comme Naples, la demande d'autorisation des manifestations a été déposée par des figures connues de la mouvance grillina (partisans de Beppe Grillo, fondateur du M5S).

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