Le retour des « classes dangereuses » et l'enjeu de contaminer le mouvement ouvrier organisé
Wed, 21 Oct 2026 22:19:17 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLa révolte de la jeunesse privée d'avenir fait vaciller le pouvoir. Cette même jeunesse que l'État voulait préparer à la guerre pour défendre les intérêts de la bourgeoisie française. Face à cette irruption, les classes dominantes s'affolent, vocifèrent, l'État se barricade et tente d'écraser le mouvement. Mais alors, comment la révolte peut-elle aller jusqu'au bout, et ouvrir une véritable situation révolutionnaire dans le pays ?

« La banlieue influence Paname, Paname influence le monde » - Médine, « Grand Paris »
Médine ne croyait pas si bien dire en 2017, à la sortie du titre « Grand Paris ». Neuf ans plus tard, des pancartes appelant à « faire comme en France » fleurissent dans plusieurs villes européennes : « Hagamos como en Francia », « Façamos como na França », « Facciamo come in Francia ». Avec la révolte lycéenne et la journée historique du 17 octobre, un pouvoir macroniste aux abois, incapable de contenir une mobilisation dont l'ampleur et la radicalité ont totalement surpris l'État, s'affiche sur les télévisions du monde entier. Au cœur de cette séquence, une jeunesse à laquelle la société capitaliste n'a rien à offrir et dont les quartiers populaires constituent l'un des principaux foyers de colère.
Une fois la tempête sociale retombée et les nuages de gaz dissipés, au moins pour quelques jours avant un éventuel « acte II », tout le monde se prépare à la suite. Tandis que les responsables politiques bourgeois se succèdent pour « condamner les violences » et appeler au rétablissement de l'ordre, le pouvoir annonce l'envoi de l'armée à la prochaine manifestation et les médias donnent le ton de la criminalisation du mouvement. Même La France insoumise, qui avait voulu flirter avec la radicalité de la jeunesse, semble désormais effrayée et s'indigne à son tour du sous-effectif policier. Comme pendant le mouvement des Gilets jaunes, la bourgeoisie a pris peur, confrontée aux conséquences d'une réalité sociale qu'elle ignore et méprise.
Mais qui sont ces jeunes qui entrent en lutte ? Quelle expérience sociale les pousse à s'affronter aussi directement au pouvoir ? Et surtout, comment cette irruption pourrait-elle transformer les rapports de force entre les classes en France ? Le mouvement du 17 octobre révèle les contradictions d'une société où les aspirations de toute une génération se heurtent à la précarité, au racisme d'Etat, au manque d'avenir, tandis que les organisations traditionnelles du mouvement ouvrier semblent paralysées. Le défi est désormais de transformer cette révolte en une force capable de mettre en mouvement l'ensemble de la classe ouvrière.
La banlieue au centre d'une profonde recomposition politique
Le premier fait marquant de cette séquence est la place prise par la jeunesse des quartiers populaires. Le mouvement lycéen a d'abord été porté par des établissements de banlieue dénonçant les injustices du système scolaire, avant de gagner ceux des centres-villes. Autour du 6 octobre, les universités et les écoles ont à leur tour rejoint la mobilisation, avec des blocages et des assemblées qui ont parfois pris une grande ampleur.
Si le mouvement étudiant est largement suivi dans les universités, les grandes écoles et les IUT, un élément marquant de cette mobilisation est, là aussi, la place qu'y occupent les étudiants issus des quartiers populaires. Au cours des dernières décennies, le mouvement étudiant a souvent été porté par les filières de sciences humaines, où les organisations étudiantes de gauche sont également les plus implantées. La mobilisation de 2026 semble, elle, agréger de nombreux étudiants issus de filières professionnalisantes, comme l'administration économique et sociale (AES) ou la gestion. Sur TikTok, des dizaines de vidéos dans lesquelles des étudiants de quartiers populaires commentent les décisions des assemblées générales rencontrent parfois un écho bien supérieur à celui des publications des militants syndicaux étudiants.
Parmi les universités à la pointe du mouvement figurent notamment Nanterre, ville marquée par la révolte consécutive à la mort de Nahel, trois ans plus tôt, ainsi que Villetaneuse, où la mobilisation est portée par des étudiants dont beaucoup participent pour la première fois à un mouvement social, dans un contexte où les organisations étudiantes sont peu implantées. À Nanterre, l'entrée en action d'une nouvelle génération d'étudiants, souvent issus des quartiers populaires, s'est accompagnée d'une montée des tensions avec l'UNEF, organisation syndicale majoritaire sur le campus, accusée de vouloir contenir l'auto-organisation.
L'émergence politique de ces secteurs et le rôle moteur qu'ils sont amenés à jouer dans le mouvement étudiant condensent plusieurs expériences : celle de 10 années de luttes de classes dans le pays, celle des violences d'État dans les quartiers populaires, celle de la politisation anti-impérialiste et celle d'une génération marquée, pour une partie d'entre elle, par des histoires familiales traversées par le racisme et les violences coloniales. Les drapeaux palestiniens, algériens ou congolais brandis dans les manifestations, tout comme les pancartes rappelant le massacre du 17 octobre 1961, en témoignent : « Nous sommes les descendants de ceux que vous n'avez pas noyés ».
À ces expériences s'ajoute une profonde désillusion face aux promesses d'ascension sociale. Les lycéens des filières générales et les étudiants sont ceux dans lesquels les familles ouvrières placent souvent leurs espoirs. Mais ils découvrent que Parcoursup, les inégalités scolaires et le délabrement des établissements limitent leurs possibilités d'accéder à un avenir meilleur. Pour beaucoup, ces mécanismes apparaissent comme l'expression d'un racisme institutionnel qui condamne une partie de la jeunesse populaire à rester à la marge. Le sociologue Fabien Truong résume ce paradoxe en soulignant qu'« on se demande parfois pourquoi ça n'a pas éclaté avant ». Même ceux qui parviennent à accéder à l'université doivent consentir à d'importants sacrifices pendant leurs études, parfois en cumulant plusieurs emplois. Ils savent que leur avenir professionnel risque d'être marqué par le chômage, les discriminations à l'embauche et des emplois sous-payés, précaires ou déqualifiés.
Jusqu'ici, ces contradictions semblaient contenues. L'entrée soudaine en action les révèle au grand jour, parfois aux acteurs eux-mêmes. Cette irruption produit un saut de conscience et de courage politique qui frappe les observateurs, comme en témoigne la vidéo devenue virale d'une étudiante place de la République, traduite en plusieurs langues : « J'ai eu la peur de ma vie, mais je suis là, car je préfère mourir comme ça que de vivre encore une autre année dans ce putain de régime de merde. » Rosa Luxemburg écrivait à propos de la révolution russe de 1905 :
« Cette première lutte générale et directe des classes déclencha une réaction d'autant plus puissante à l'intérieur qu'elle éveillait pour la première fois, comme par une secousse électrique, le sentiment et la conscience de classe chez des millions et des millions d'hommes. Cet éveil de la conscience de classe se manifeste immédiatement de la manière suivante : une masse de millions de prolétaires découvre tout à coup, avec un sentiment d'acuité insupportable, le caractère intolérable de son existence sociale et économique, dont elle subissait l'esclavage depuis des décennies sous le joug du capitalisme. Aussitôt se déclenche un soulèvement général et spontané en vue de secouer ce joug, de briser ces chaînes. Sous mille formes les souffrances du prolétariat moderne ravivent le souvenir de ces vieilles plaies toujours saignantes. »
Mais le 17 octobre a aussi démontré que la Gen Z n'est pas seulement étudiante ou lycéenne mais constitue également une composante essentielle de la classe ouvrière. Les lycéens et les étudiants sont nombreux à travailler parallèlement à leurs études. Surtout ils ont été rejoints par travailleurs, comme le montrent le profil des personnes interpellées le 17 octobre : des alternants, des cuisiniers, des livreurs d'Amazon, des agents logistiques, des intérimaires ou des travailleuses de la santé. Contrairement aux discours médiatiques qui s'efforcent de brouiller l'ancrage social de la révolte pour mieux la criminaliser, il s'agit bien d'une composante jeune de la nouvelle classe ouvrière, présente dans les rues et désormais confrontée à la répression policière et pénale.
Le retour en force des « classes dangereuses »
« Ceux d'la 2ème France que l'État et la bourgeoisie craignent. Ceux qu'leur propagande de guerre n'enverra pas en Ukraine. » — Kery James, « radical ».
Spontanément, la Gen Z révoltée s'est identifiée au mouvement des Gilets jaunes, auquel la plupart de ses membres étaient trop jeunes pour participer. Comme les Gilets jaunes, les jeunes révoltés ont fait resurgir le spectre des « classes dangereuses », expression employée au XIXe siècle pour associer criminalité et prolétariat. « Armée du crime » et « prédateurs de banlieue » pour Jordan Bardella, « horde de barbares maghrébins et africains » à abattre pour Éric Zemmour, « factieux d'ultragauche » pour Gérald Darmanin : les manifestants sont dépeints comme un mélange de délinquants, de « sauvages » ou de « barbares », et d'ennemis de l'intérieur.
Ce pot-pourri de qualificatifs pourrait presque faire oublier au téléspectateur non averti qu'il s'agit d'une mobilisation massive, portée par toute une génération. La situation est d'autant plus paradoxale que c'est cette même jeunesse que la bourgeoisie compte préparer à la guerre pour défendre ses intérêts. Comme disait Marcuse, les autorités sont toujours plus enclines à dénoncer la « délinquance juvénile » que les « missiles, roquettes et bombes toujours plus puissants, qui symbolisent la délinquance adulte de toute une civilisation. »
Cette tendance des classes dominantes à criminaliser les contestations sociales ne date pas d'hier. En 1840, Honoré-Antoine Frégier écrivait, alors que l'émergence du prolétariat urbain inquiétait la bourgeoisie : « Les classes pauvres et vicieuses ont toujours été et seront toujours la pépinière la plus productive de toutes les sortes de malfaiteurs : ce sont elles que nous désignerons sous le titre de classes dangereuses. » La haine et le racisme qui transpirent des plateaux de télévision sont à la mesure du danger que représentent, pour la bourgeoisie, ces masses de jeunes prolétaires privés d'avenir. À la différence du mouvement des Gilets jaunes, qui avait lui aussi pour épicentre des secteurs paupérisés de la classe ouvrière, les révoltés d'aujourd'hui sont concentrés dans les grandes villes et leurs périphéries immédiates.
Les discours ne vont pas sans les actes. Le gouvernement a engagé une répression pénale sévère contre les manifestants arrêtés, instauré des couvre-feux et déployé l'armée. À cela s'ajoutent des secteurs de la petite bourgeoisie qui cherchent à jouer les supplétifs de la police pour « rétablir l'ordre ». Ces éléments soulignent les dangers que recèle la situation : face à une jeunesse qui conteste l'ordre social, des forces se préparent à défendre cet ordre par tous les moyens.
« C'est une révolte ? Non, Sire, c'est une révolution ! »
« Tout ce que j'ai retenu de la Marseillaise, c'est “Aux armes, citoyens” » — Kalash Criminel, « Arrêt du cœur ».
Le mouvement en cours est une révolte, au sens où il s'agit d'un mouvement irruptif et spontané qui affronte le pouvoir sans disposer encore d'un projet de transformation générale des rapports de classe. Il se distingue en cela d'un processus révolutionnaire dans lequel se pose directement la question du transfert du pouvoir d'une classe sociale à une autre. Pour autant, cette « irruption violente des masses dans le domaine où se règlent leurs propres destinées » [1] en a le parfum, comme en témoignent les nombreuses références à Mai 68 et à 1789.
Le spectre de la Révolution française est partout. On s'attaque au « roi Macron » et aux « privilèges » des hauts fonctionnaires et des élus, comme on s'attaquait autrefois à ceux du clergé et de la noblesse. Le 17 octobre, les images du logement de fonction de la préfète de Gironde pris pour cible par des manifestants ont suscité des réactions qui ne portaient pas tant sur les dégradations matérielles que sur le luxe dans lequel vivent celles et ceux qui dirigent l'appareil d'État.
Les jeunes manifestants scandent La Marseillaise comme un cri de guerre, forts du sentiment que la tradition révolutionnaire leur confère une légitimité historique. Une question affleure : la fête nationale célèbre le 14 Juillet, mais la prise de la Bastille ne s'est pas faite gentiment, n'est-ce pas ?
Il serait pourtant erroné d'établir une équivalence mécanique entre 1789 et la situation actuelle. La Révolution française a mis fin à l'absolutisme et aux structures féodales, ouvrant la voie à la domination politique de la bourgeoisie. La tâche historique d'une révolution dans une société capitaliste avancée est d'une autre nature.
Mais cette référence historique révèle une contradiction importante de la République française. La bourgeoisie qui a renversé la noblesse a elle-même construit un régime régulièrement qualifié de « monarchie présidentielle ». Au fil du temps, la concentration du pouvoir exécutif et les mécanismes d'exception de la Ve République ont renforcé la possibilité d'une gouvernance autoritaire, dans laquelle les contre-pouvoirs démocratiques se trouvent fortement limités. L'hostilité envers les institutions ne signifie pas nécessairement que les manifestants disposent déjà d'un programme politique cohérent pour les remplacer. Elle indique néanmoins que la légitimité de l'ordre existant est profondément contestée.
S'attaquer aux privilèges des élites politiques ne suffit pas à transformer les rapports sociaux. Le pouvoir ne réside pas uniquement à l'Élysée, dans les ministères ou dans les institutions de la Ve République, qu'il faut mettre à bas. Il se trouve aussi dans les entreprises, dans la propriété privée des moyens de production, dans le contrôle des ressources économiques et dans la capacité d'une minorité à décider des conditions d'existence de la majorité.
Une révolte qui se limiterait à remplacer les dirigeants politiques sans remettre en cause les rapports de propriété et d'exploitation laisserait intactes les bases matérielles de la domination capitaliste. C'est pourquoi la question démocratique et la question sociale ne peuvent être séparées. Il faut transformer la bataille contre Macron et les institutions en une bataille générale du travail contre le régime, et contre le capital.
Pour cela, le fait que le mouvement ne se soit pas encore étendu au monde du travail pose un problème stratégique immédiat. Si les révoltes ont lieu le week-end, le lundi, les manifestants retournent au travail et retrouvent les brimades de leurs chefs, les horaires épuisants et les salaires de misère, qui suffisent à peine à payer le carburant nécessaire pour se rendre au travail. Pendant ce temps, le pouvoir se réorganise.
On voit alors se dessiner toutes les limites d'une mobilisation qui se contenterait de puissants soulèvements de rue le week-end, faisant face à un ennemi qui dispose d'énormes moyens de répression (incluant non seulement la police, mais aussi l'armée, les prisons et la machine judiciaire), des médias de masse et qui garde un contrôle total sur toutes les branches de l'économie. Les Gilets Jaunes ont réussi à maintenir leur mouvement pendant plus d'un an avec héroïsme. Mais dans les moments les plus forts de cette lutte, la dimension émeutière a toujours été un substitut partiel à la faiblesse stratégique du mouvement : il ne s'est pas étendu au mouvement ouvrier, le pays n'a pas été mis à l'arrêt. Macron, même vacillant, a pu reprendre le contrôle en s'appuyant sur les directions syndicales qui ont réussi à isoler les Gilets Jaunes du reste des travailleurs, en dénonçant les « violences » du mouvement tout en négociant à Matignon sur son dos. C'est exactement ce qui est en train de se reproduire avec la rencontre de ce mercredi à Matignon avec les « partenaires sociaux », qui sont pourtant globalement extérieurs à la mobilisation.
Une jeunesse pour renouveler le mouvement ouvrier
Pour sortir de l'impasse stratégique des mobilisations concentrées le samedi, déjà éprouvée par le mouvement des Gilets jaunes, il faut que cette nouvelle génération se réapproprie l'immense outil que constitue la grève de masse. Tout au long du XXe siècle, celle-ci a été une arme majeure des travailleurs, comme en 1936 et en Mai 68. Elle permet de paralyser l'État et la bourgeoisie, tout en libérant la force collective des travailleurs, qui peuvent alors consacrer davantage de temps à l'organisation de la lutte. L'énergie de cette nouvelle génération, étudiante et ouvrière, qui défie Macron et l'extrême droite ouvre la possibilité de se réapproprier cet outil.
Pour cela, nous pouvons nous inspirer des exemples espagnol et italien, à condition d'en examiner précisément les dynamiques. En Espagne, des manifestations de jeunesse contre les expulsions et le mal-logement ont contribué à pousser les directions syndicales à appeler à une journée de grève générale le 11 novembre. En Italie, le puissant mouvement de jeunesse inspiré par la révolte française a également contribué à la préparation de journées de grève les 30 octobre et 20 novembre. Un an auparavant, des dockers italiens avaient impulsé plusieurs grèves massives en soutien au peuple palestinien, auxquelles avaient participé des centaines de milliers de travailleurs, mettant très à la défensive le gouvernement d'extrême droite de Giorgia Meloni.
Si, dans le monde entier, on observe et on reprend certains aspects de la radicalité de la jeunesse française, de ses affrontements de rue et de sa lutte frontale contre le régime, la France devrait aussi regarder comment le mouvement ouvrier se recompose ailleurs et comment il peut jouer un rôle décisif dans l'affrontement avec le pouvoir.
En France, au cours des dix dernières années, le mouvement ouvrier a été l'un des principaux opposants à Macron. Pourtant, sa capacité à faire reculer le gouvernement a été limitée par la politique des directions syndicales, qui ont systématiquement cherché à contenir et à canaliser les mobilisations au profit d'une stratégie de négociation. Cette orientation a contribué aux difficultés rencontrées par les mouvements successifs. Même parmi les syndicalistes combatifs qui se sont opposés à cette stratégie, beaucoup ont été gagnés par la démoralisation et le scepticisme, jusqu'à considérer que le mouvement était trop faible pour envisager une confrontation décisive.
Le mouvement du 17 octobre met cette contradiction à nu. Les travailleurs les plus précaires peinent à vivre dignement et la jeunesse se soulève, tandis que les organisations censées représenter la classe ouvrière semblent rester l'arme au pied, comme paralysées. Mais cette nouvelle génération, qui fait son entrée en scène et a déjà contribué à renouveler le mouvement lycéen et étudiant, peut commencer à entraîner d'autres secteurs du monde du travail.
Trotsky écrivait dans le Programme de transition, en 1938 : « La rénovation du mouvement se fait par la jeunesse, libre de toute responsabilité pour le passé. […] Seuls, l'enthousiasme frais et l'esprit offensif de la jeunesse peuvent assurer les premiers succès dans la lutte ; seuls, ces succès peuvent faire revenir dans la voie de la révolution les meilleurs éléments de la vieille génération. Il en fut toujours ainsi, il en sera ainsi. »
Cette formule ne doit pas être comprise comme une opposition mécanique entre une jeunesse révolutionnaire et des travailleurs plus âgés nécessairement conservateurs. Le monde du travail reste traversé par des traditions de lutte, des expériences et des secteurs combatifs qui peuvent jouer un rôle essentiel dans la situation présente. Sans l'entrée en lutte de secteurs plus larges de la classe ouvrière, notamment ceux qui sont les mieux organisés et occupent les positions les plus stratégiques dans l'économie, la réaction aura toute latitude pour écraser la révolte, comme elle a déjà commencé à le faire. La jeunesse mobilisée a donc pour tâche d'interpeller massivement le mouvement ouvrier et de faire entrer la colère dans les entreprises. Cette nouvelle génération de travailleurs a un rôle décisif à jouer dans le renouvellement du mouvement ouvrier.
Les assemblées et les pôles interprofessionnels réunissant étudiants, lycéens et travailleurs mobilisés ont un rôle central à jouer pour diffuser cette radicalité dans le monde du travail, comme semblent le montrer les premières expériences menées à Toulouse et en région parisienne. À Toulouse, ce sont 500 étudiants, lycéens et travailleurs de nombreux secteurs et notamment de l'aéronautique qui se sont réunis ce mardi 20 octobre pour discuter de la situation du mouvement, établir des revendications communes et une ébauche de plan d'action. Ça n'est qu'en reprenant la main sur le mouvement en le structurant à la base que l'impasse actuelle du mouvement pourra être dépassée. L'appel à la grève le 5 novembre par la direction de la CGT est un point d'appui, à condition que cette dernière se fasse déborder par le mouvement.
Aux syndicalistes sincères qui estiment que le mouvement ouvrier est trop affaibli par les défaites récentes et trop contraint par la pression réactionnaire, on pourrait répondre en reprenant la polémique de Rosa Luxemburg contre les marxistes allemands qui jugeaient impossible une grève de masse parce que les organisations ouvrières étaient trop faibles. À ceux qui attendaient que les organisations soient suffisamment fortes pour engager la lutte, Luxemburg opposait l'expérience de la révolution russe de 1905 :
« Mais par ailleurs les syndicats, pas plus que les autres organisations de combat du prolétariat, ne peuvent à la longue se maintenir que par la lutte, et une lutte qui n'est pas seulement une petite guerre de grenouilles et de rats dans les eaux stagnantes du parlementarisme bourgeois, mais une période révolutionnaire de luttes violentes de masses. La conception rigide et mécanique de la bureaucratie n'admet la lutte que comme résultat de l'organisation parvenue à un certain degré de sa force. L'évolution dialectique vivante, au contraire, fait naître l'organisation comme un produit de la lutte. Nous avons déjà vu un magnifique exemple de ce phénomène en Russie où un prolétariat quasi inorganisé a commencé à créer en un an et demi de luttes révolutionnaires tumultueuses un vaste réseau d'organisations. »
Comment ne pas voir dans ce soulèvement de la jeunesse une occasion de renouveler les organisations ouvrières et de transférer cette énergie dans les entreprises ? Ce processus se heurtera nécessairement aux conservatismes et aux vieilles habitudes, comme cela a déjà été le cas dans le mouvement étudiant, où des conflits ont opposé les nouveaux secteurs mobilisés à certaines organisations établies.
Mais le mouvement ouvrier a besoin de ce renouvellement pour faire face aux dangers de la période, à commencer par le renforcement autoritaire du régime, la progression de l'extrême droite et la marche à la guerre pour laquelle la bourgeoisie entend justement sacrifier cette jeunesse. L'enjeu n'est pas simplement de soutenir la révolte : il est de lui donner les moyens de durer, de s'organiser et de trouver dans le monde du travail la force sociale capable de transformer une explosion de colère en une lutte générale contre ce régime pourrissant et le capital.
Pour mener ces tâches à bien, il faut que la rage se convertisse en la construction d'une puissante organisation de jeunesse communiste et révolutionnaire, qui se mette à la hauteur de la radicalité qui s'exprime. C'est le défi qui est posé devant Révolution Permanente et Le Poing Levé.
[1] Pour reprendre une citation célèbre de Léon Trotsky, dans Histoire de la révolution russe : « L'histoire de la révolution est pour nous, avant tout, le récit de l'irruption violente des masses dans le domaine où se règlent leurs propres destinées. »