Retour

Albanie : la répression se durcit contre la révolte de la jeunesse

Tue, 20 Oct 2026 14:49:32 CEST

Révolution Permanente

Ouvrir l'original

Depuis une semaine, la jeunesse albanaise est dans la rue pour manifester contre la dégradation de leurs conditions d'études et plus largement contre l'avenir de misère que leur réserve le gouvernement d'Edi Rama. Malgré la répression et le mépris des classes dirigeantes, la radicalité qui s'exprime dans la rue s'inscrit dans la lutte que mène actuellement la jeunesse dans le monde entier.

Dans la continuité de la « Révolution des flamants roses », qui a éclaté ce printemps en Albanie et donné lieu à l'un des plus importants mouvements de contestation depuis 30 ans, la jeunesse albanaise montre l'exemple et poursuit depuis quatre jours une mobilisation féroce contre le gouvernement d'Edi Rama, pour de meilleures conditions d'études et un avenir digne. Cet été, l'Albanie a connu une vague de manifestations, réunissant plusieurs dizaines de milliers de personnes travailleurs, syndicalistes, militants écolo, et étudiants, contre un projet de complexe hôtelier de luxe sur la côte adriatique, porté par Jared Kushner, le gendre de Donald Trump et son épouse Ivanka Trump. Le projet, soutenu par le gouvernement d'Edi Rama, prévoit la construction de complexes hôteliers de luxe, de villas et de terrains de golf sur la côte albanaise, notamment dans la zone naturelle protégée de Vjosa-Narta, qui abrite de nombreuses espèces menacées. Au-delà des destructions écologiques déjà constatées, le projet menace de priver les habitants de l'accès à leurs terres et aux plages, au profit des grandes fortunes et de l'industrie du tourisme de luxe. Face à cela depuis le mois de juin, de larges secteurs des classes populaires dont la jeunesse ont pris les rues surtout dans les rues de Tirana et des principales villes d'Albanie, pour exiger l'annulation de ce projet colonial et la démission du Premier ministre.

La colère des étudiants albanais contre un système qui ne leur promet que la misère

Mais la colère dépasse largement la question du projet hôtelier. En effet, la rentrée universitaire a remis au premier plan les difficultés auxquelles fait face la jeunesse albanaise : coût des études, manque d'aides financières, dégradation des logement, et absence de perspectives pour la jeunesse, autant de facteurs qui ont alimenté la colère contre le gouvernement d'Edi Rama et contribué à radicaliser la contestation.

Plusieurs témoignages d'étudiants mobilisés montrent que la question des frais d'inscription à l'université est une des raisons qui suscite énormément de colère dans la jeunesse. Au micro du média indépendant albanais Citizens, une étudiante raconte : « Je viens de terminer un deuxième master dans mon pays, pour lequel j'ai dû payer le double, car la loi sur l'enseignement supérieur, adoptée en 2015, me considère comme une cliente et non comme une étudiante ». Alors que le salaire moyen en Albanie n'atteint même pas les 900 euros, le gouvernement albanais exige des étudiants qu'ils payent deux fois plus cher s'ils veulent continuer d'étudier. Ce modèle de l'université néolibérale promu par le Premier ministre précarise de plus en plus d'étudiants qui se retrouvent bien souvent à devoir travailler pour pouvoir survivre et en dernière instance, d'abandonner leurs études. A cela s'ajoutent les conditions de logement des étudiants qui ne cesse de s'aggraver depuis des années. À Tirana, la spéculation immobilière et le développement des locations touristiques font exploser les loyers. Quant aux résidences universitaires, elles restent souvent délabrées, avec des problèmes d'humidité, de chauffage et même de sécurité. En 2025-2026, seulement 4 063 étudiants étaient hébergés dans les deux résidences publiques étudiées à Tirana, soit près de deux fois moins qu'en 2019, certaines places restant inoccupées en raison des mauvaises conditions de logement. Le lundi 5 octobre, les étudiants de l'université de Durrës ont ainsi bloqué l'accès de leur université à Edi Rama, venu assister à l'ouverture de l'année universitaire.

Dans ce contexte, le manque de perspectives d'avenir qui plane dans la jeunesse ne cesse de la radicaliser contre le gouvernement de Rama. Certains étudiants déclarent donc : « Les diplômes que nous recevons à l'université ne sont rien de plus qu'un passeport pour immigrer ». Depuis la fin du régime particulièrement répressif d'Enver Hoxha, presque un tiers des Albanais ont quittés l'Albanie et constituent aujourd'hui la troisième plus grande diaspora du monde. La restauration bourgeoise a été particulièrement violente dans le pays, et même aujourd'hui 15 à 20% des jeunes sont au chômage, poussant la majorité d'entre eux à émigrer. Les étudiants dénoncent donc non seulement les politiques austéritaires et néolibérales du gouvernement qui plongent la jeunesse albanaise dans la précarité, mais plus largement, les étudiants se battent pour un changement de régime et de système au-delà de la démission d'Edi Rama.

En 2018 déjà une immense mobilisation des étudiants contre la hausse des frais d'inscriptions à l'université avait fait reculer le gouvernement. Néanmoins les étudiants ont tiré les bilans de cette mobilisation qui avait fini par aboutir à des négociations avec le Premier ministre. Ces négociations n'ont fait que retarder les offensives austéritaires sur l'enseignement supérieur et certains étudiants affirment aujourd'hui que « contrairement aux manifestations étudiantes de 2018, il ne devrait cette fois-ci y avoir aucune négociation avec le gouvernement ». La mobilisation n'a donc aucune illusion sur les réponses que pourrait apporter le Premier ministre et compte bien porter jusqu'au bout ses revendications dans la rue.

Face à la radicalité qui s'exprime dans les rues albanaises, le gouvernement n'apporte aux revendications des étudiants, que du mépris et la répression policière .

Une radicalité qui fait face à une répression policière de plus en plus féroce

Depuis 3 jours, les étudiants lancent des appels à boycotter leurs cours et à se rejoindre devant les lieux de pouvoirs pour manifester. Mercredi, la rue de Durrës, où se trouve le ministère de l'Education, a été incendiée et le mobilier urbain arraché pour ériger des barricades. Les manifestants ont même réussi à forcer les portes du ministère. De même, le rez-de-chaussée de l'hôtel de ville de Tirana a été envahi par les manifestants mercredi. Les lieux de pouvoirs sont donc particulièrement visés, démontrant le caractère politique de cette mobilisation qui cherche à faire tomber, non seulement le gouvernement, mais des institutions qui représentent ce système au service des classes dirigeantes.

Face à cette radicalité, la seule réponse du gouvernement de Rama est de déployer son arsenal répressif. Les images de la répression montrent des cordons de policiers anti-émeute, d'énormes nuages de gaz lacrymogènes et l'utilisation de canon à eau. Une vidéo publié sur X qui montre un jeune de 19 ans, la jambe cassée, être traîné par des policiers, a suscité une vive indignation dans le pays. Selon les dernières informations, il y aurait eu plus de 70 arrestations, avec un grand nombre de manifestants ainsi que des journalistes qui ont été blessés par la police dont certains ont dû être hospitalisés.

La violence de la répression a suscité l'indignation de plusieurs organisations de défense des droits humains. Le Comité albanais d'Helsinki a dénoncé l'usage disproportionné de la force et réclamé des enquêtes indépendantes, tandis que les organisations CRCA–ECPAT Albania et ALO 116-111 ont condamné les violences policières contre les mineurs, notamment les interpellations d'adolescents par des agents en civil. Les organisations de défense de la liberté de la presse ont également dénoncé les agressions et intimidations subies par les journalistes couvrant les manifestations. Le Conseil albanais des médias (AMC) a publié un communiqué dénonçant les violences commises et les menaces proférées par la police sur les journalistes venus couvrir la manifestation. Ces ONG, qui défendent principalement le droit de la presse, réclament l'ouverture d'enquêtes et de sanctions contre les policiers dont cinq ont déjà été suspendus.

L'ampleur et la radicalité de la mobilisation qui ne montre aucune peur de la répression commence à inquéter le gouvernemnt de Rama, à tel point que la séance plénière du Parlement prévue mercredi a dû être annulée. Le Premier ministre Edi Rama a réagi par un message sur les réseaux sociaux où celui-ci affirme qu'il ne démissionnerait pas.

Ce vendredi, le Premier ministre a même déclaré que les violences durant les manifestations ne sont pas l'oeuvre des étudiants mais « d'agents de l'étranger », sans apporter aucune preuve. Le chef du gouvernement a également ajouté : « Quiconque prétend qu'il faut se soumettre à la violence pour obtenir un peu de calme se trompe. Car se soumettre à la violence pour un peu de calme, c'est s'égarer pour longtemps », montrant la détermination d'un dirigeant qui n'hésite pas à s'appuyer sur la violence de la police pour faire taire la mobilisation étudiante.

La répression féroce et le ras-le-bol de la jeunesse sont avant tout les symptômes d'une crise profonde du pouvoir d'Edi Rama, qui couve depuis des années. Au pouvoir depuis 2013, le dirigeant du Parti socialiste a multiplié les politiques néolibérales, les privatisations et les cadeaux aux grandes fortunes, tout en laissant se dégrader les services publics et les conditions de vie des classes populaires. Les mobilisations étudiantes de 2018 avaient déjà révélé l'ampleur de cette colère. Depuis, les scandales de corruption se sont multipliés, tandis que Rama a renforcé ses liens avec Donald Trump. Aujourd'hui, la radicalité de la jeunesse albanaise s'inscrit dans une vague de contestation plus large qui traverse l'Europe. Après la France, l'Etat espagnol, l'Allemagne, l'Italie ou encore la Belgique, c'est au tour de la jeunesse albanaise de s'organiser contre les politiques austéritaires qui détruisent les services publics et contre les politiques de militarisation qui visent la mise au pas de la jeunesse. Cette révolte impulsée par les étudiants en Albanie doit être le point de départ d'une mobilisation qui entraînent avec elle des secteurs plus larges de la classe ouvrière, car les revendications portées par les étudiants remettent en cause l'ensemble du système capitaliste pourrissant et tout ce qu'il entraîne comme la destruction de l'environnement et la précarisation.

Au micro des médias, les étudiants albanis affirment être en contact constant avec des étudiants de Serbie qui ont organisés le grand mouvement de 2025 qui a réussi à faire démissionner le premier ministre en mars 2025 puis le président Vučić au mois de septembre dernier avant des élections législatives anticipées qui se tiendront le 25 octobre. Ce lien entre étudiants albanais et serbes est très progressiste, les étudiants serbes ayant fait preuve de méthodes d'auto-organisation qui ont permis d'inscrire la mobilisation dans la durée et d'élargir le mouvement. C'est aussi une dynamique qui va à contre-courant des discours nationalistes impulsés par la bourgeoisie qui a toujours cherché à diviser les classes populaires de la région. La radicalité des revendications du mouvement étudiant albanais pourrait devenir un point d'appui pour une véritable intervention du mouvement ouvrier du pays, si celui-ci parvient à sortir de la passivité. Partout en Europe, les exemples se multiplient d'une coordination entre la jeunesse radicalisée et le mouvement ouvrier, comme dans l'Etat Espagnol ou une grève générale est appelée le 11 novembre prochain, ou en Italie où deux journées sont convoquées les 30 octobre et 20 novembre prochains. Des exemples à suivre pour penser la suite de ces mouvements en cours, pour imposer un véritable rapport de force à l'Etat et à la bourgeoisie.

/ / / / /