Retour

La casse, la grève générale et les défis stratégiques après le 17 octobre : billet d'Anasse Kazib

Tue, 20 Oct 2026 15:01:21 CEST

Révolution Permanente

Ouvrir l'original

Alors que le pouvoir et les médias instrumentalisent les pillages pour tenter de diviser le mouvement et de criminaliser la mobilisation du 17 octobre, Anasse Kazib revient sur les racines sociales de la révolte et les contradictions du mouvement. Comment dépasser les limites de la spontanéité, renforcer l'auto-organisation et faire converger la colère de la jeunesse et des travailleurs pour construire une grève générale ?

Je voulais donner mon avis sur la question de la « casse et du pillage » durant le 17 octobre, car elle polarise de fait les débats, et je pense qu'on ne peut pas enjamber cette discussion.

Il y a une véritable instrumentalisation des images de casse de petits commerces par le régime, l'extrême droite et les médias en continu, qui ont réussi à détourner l'attention de la grande crise sociale et politique qu'a ouverte le 17 octobre, en concentrant le débat autour de la casse. Lecornu a même tenté d'utiliser ces événements pour imposer une rhétorique réactionnaire pour discipliner les oppositions : soit on est avec les casseurs, soit avec le gouvernement.

Je reviendrai sur la question de la casse d'un point de vue politique et stratégique, mais il me semble important de comprendre que nous avons affaire ici à une tactique de communication du régime pour casser la mobilisation.

D'abord, en dehors du 17 octobre, le gouvernement ne s'intéresse guère aux petits commerçants. Il défend principalement les intérêts de la grande bourgeoisie, et non ceux des petits commerçants et artisans, qui sont eux aussi pris à la gorge par l'inflation, les banques, les crédits, le coût de l'énergie, etc. Une partie d'entre eux s'appauvrit tandis que la grande bourgeoisie capte l'essentiel des richesses et échappe à l'impôt.

Si, aujourd'hui, le gouvernement en fait des tonnes sur les petits commerçants, grâce aux médias détenus par les milliardaires Saadé, Bolloré et Arnault, c'est parce que les images de commerçants en pleurs servent à frapper le mouvement pour tenter de l'affaiblir. C'est une mécanique qui existe aussi dans les grèves, avec les salopards de grévistes privilégiés qui empêchent la femme de ménage à temps partiel de prendre son bus ou son RER. On a également eu la même chose avec les Gilets jaunes, accusés d'empêcher l'ouverture des commerces samedi après samedi à cause de la mobilisation.

Le petit commerçant attaqué est en réalité l'arbre qui sert à cacher la forêt capitaliste, qui crée les inégalités sociales, l'exploitation et la misère.

D'abord, il faut dire que les 1 500 commerces attaqués dans toute la France représentent 0,5% des commerces du pays, et que la majorité des commerces visés appartiennent à de grands groupes du luxe, de la maroquinerie ou de sport. Mais pour cacher Céline, Guerlain et Louis Vuitton, on utilise le commerçant de Lyca Mobile et la pharmacie du coin…

Ensuite, il faut rappeler à tous ceux qui sont choqués que des objets qui ne sont pas de « première nécessité » soient volés que ce sont des marques qui font rêver bien des jeunes, qui les voient au quotidien portées par leur joueur, chanteur ou influenceur préféré, mais auxquelles ils n'ont pas accès. Alain Bertho parle de ce type d'actions comme des « émeutes de la vie chère ».

Depuis hier, je discute avec mes collègues et je comprends que certains puissent être gênés ou choqués des images de petits commerces et tentés de suivre les médias dans la dissociation entre ces actions et le mouvement du 17 octobre ou le mouvement lycéen. On peut même discuter que tel ou tel acte, par exemple contre des petites boutiques, peut être contre-productif symboliquement et exploités par les médias. Mais je pense qu'il faut refuser totalement d'entrer dans le piège tendu par les médias.

Ces scènes c'est l'expression d'une rage contre un système, elles sont profondément politiques. Des secteurs entiers de la jeunesse se mobilisent depuis 3 semaines, et on parlait déjà de « délinquants » à propos de blocages de lycées. Le 17 octobre, il y a eu des pillages pour aller se servir dans les magasins des riches, mais les affrontements étaient d'abord orientés autour du refus de se faire réprimer et étouffer par le dispositif policier, comme à République, ou par la volonté « d'aller à l'Élysée », comme au moment du mouvement des Gilets jaunes.

Ce qui s'exprime est à la hauteur de la souffrance que vit une grande partie de la jeunesse, à qui on promet un avenir de précarité, de racisme, de guerres. Quand cette rage explose elle prend de multiples formes. Et quand celles-ci montrent la violence du système capitaliste, les médias et le gouvernement veut qu'on regarde la casse. Il faut refuser ça.

Pour moi, la journée historique du 17 octobre devrait nous rendre optimistes, parce qu'elle a montré la force de notre camp, pour s'opposer au gouvernement, pour lutter contre un éventuel pouvoir d'extrême-droite, pour arracher nos revendications. La question maintenant, c'est quelle stratégie pour transformer cette force en une victoire. En tant que marxiste, je connais les limites de la spontanéité. Sans une stratégie pour structurer la mobilisation et pour entraîner l'ensemble de notre classe, la plus grande radicalité peut finir par s'épuiser d'elle-même, être écrasée par la répression ou même aliéner une partie de ceux qui pourraient soutenir le mouvement.

Le gouvernement était en difficulté avec le mouvement lycéen, dans lequel la répression avait servi à solidariser les trois quarts de la population contre lui. Il va désormais chercher à exploiter la situation pour infléchir le rapport de force et reprendre la main par un durcissement autoritaire : couvre-feux partiels, procédures pénales extrêmement lourdes, propagande sécuritaire… Pour affronter cette situation, il faut que toute la colère qui s'est exprimée le 17 octobre s'organise et se dote d'une stratégie. Et je suis convaincu que les méthodes du mouvement ouvrier, à travers la grève générale et l'auto-organisation du prolétariat, sont encore aujourd'hui décisives

L'attrait pour l'émeute est le produit des faiblesses du mouvement ouvrier, qui n'arrive pas à convaincre de l'efficacité de la grève comme méthode pour gagner depuis 10 ans. Les stratégies des directions syndicales (journées isolées, grèves pour négocier) sont en partie responsables de cette situation. Il ne faut pas s'en cacher. Le problème, c'est que les logiques d'action directe sous-estiment l'importance politique d'une grève générale, sa capacité à frapper le système au cœur de la production, mais aussi à faire émerger un pouvoir indépendant de l'État, par l'organisation des travailleurs et des jeunes en assemblées, et la reprise en main de leur outil de travail ou de leurs établissements.

On voit, dans les premières comparutions immédiates, que parmi ceux qui se sont fait attraper, l'écrasante majorité sont de jeunes personnes scolarisées, primo-manifestantes, sans casier judiciaire, ou de jeunes travailleurs du privé. Il y a une véritable politisation contre le système dans cette jeunesse et une colère immense. Il faut leur offrir des débouchés stratégiques à la hauteur, mais qui permettent de gagner.

La situation est contradictoire. D'un côté le gouvernement a été énormément fragilisé par le 17 octobre, comme le montre la proposition de démission de Nunez. De l'autre, sans proposer de nouvelles perspectives, l'État va chercher à avancer dans la répression policière et judiciaire et l'extrême-droite en profiter pour se repositionner. Il faut donc refuser le jeu des « condamnations » imposé par le système, qui finira par l'aider à reprendre la main, mais surtout préparer la suite, car Macron est dans en grande difficulté.

Il faut tirer une leçon du 17 octobre : pas se retourner contre une partie du mouvement, mais renforcer les éléments d'organisation à la base, de préparation de la suite, d'extension de la révolte au mouvement ouvrier pour construire une grève générale dans le pays. Mai 68 a été très violent, notamment lors de la nuit des barricades du 10 au 11 mai. C'est trois jours après cette nuit d'affrontements dans le Quartier latin que la grève générale commence dans le pays, le 13 mai, embarquant plus de sept millions de travailleurs dans le sillage de la lutte étudiante.

Il y a une opportunité énorme pour le mouvement ouvrier. Il peut offrir un débouché structurel à ce problème de privations, de manque, de coût de la vie qu'on ressent. On produit, on transforme, on transporte toutes ces marchandises à la sueur de notre front pour au final manquer de tout à la fin du mois.

Il faut mettre fin à cette aberration, reprendre nous-même le contrôle sur la production, on produit largement assez pour satisfaire les besoins de tout le monde et pour que les gosses des classes populaires n'aient pas à risquer la prison pour pouvoir enfin avoir dans les mains les objets qu'on leur fait miroiter à longueur de journée. Le premier pas pour ça c'est de créer un rapport de force au cœur de la production, s'appuyer sur la colère qui s'exprime actuellement pour construire une grève dans tout le pays.

Il faut véritablement s'inspirer de Mai 68 : c'est une école historique pour changer la donne aujourd'hui.

/ / / / / / /