« Je me retrouve dans les slogans des lycéens révoltés » : billet d'une cantinière de Rennes
Mon, 19 Oct 2026 19:25:20 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalDans ce billet, une travailleuse de la restauration collective dénonce la dégradation continue des conditions de travail et ses conséquences sur la santé physique et mentale des agents, dégradation organisée par l'Etat et les politiques austéritaires depuis des années. Sa colère fait écho à celle des lycéens : face au manque de personnel, il est urgent de se mobiliser.

Je suis salariée dans un restaurant collectif en Ille-et-Vilaine et je travaille auprès des personnes âgées et des écoliers. Le sous-effectif est devenu quotidien, car les recrutements ne sont pas anticipés. Quand il y a une fin de contrat ou un départ à la retraite, il arrive que le poste ne soit pourvu qu'un an après le départ. Les effectifs sont systématiquement revus à la baisse, comme si le personnel était une variable d'ajustement budgétaire, une dépense sur laquelle on pouvait faire des économies sans conséquence. Au moindre arrêt maladie ou départ en congé, l'organisation est fragilisée.
Cela génère beaucoup de frustrations dans les différentes équipes de restauration, de soins et d'aide à la personne, ou encore dans l'encadrement. Notre hiérarchie nous demande constamment de faire des efforts sans que rien ne change. Elle veut nous faire compenser les manques, faire toujours plus avec moins, comme si les limites humaines n'existaient pas.
Dans certains établissements, j'ai même été amenée à former des agents de restauration alors que ce n'est pas censé être mon travail. Mais il fallait le faire. On ne cherche plus à remplacer les personnes qui partent ou qui sont absentes, on demande aux équipes restantes de compenser le manque. C'est une logique que l'on retrouve dans le secteur privé, où le patronat cherche à réduire les coûts pour augmenter ses profits, quitte à sacrifier les conditions de travail. Dans le service public, l'État applique cette même logique au détriment des agents et, surtout, de la qualité du service rendu aux usagers.
Cette situation s'est aggravée ces derniers mois, avec la multiplication des arrêts de longue durée. Ces arrêts sont eux-mêmes la conséquence de l'épuisement des agents qui travaillent depuis longtemps, à qui l'on a demandé de faire des efforts, encore des efforts, toujours des efforts, jusqu'à ce que leur corps ou leur moral finisse par lâcher. On continue à fonctionner avec des effectifs insuffisants, en reportant la charge de travail sur celles et ceux qui restent. On entretient ainsi un cercle vicieux.
À cela s'ajoutent les infrastructures vieillissantes (dans lesquelles les fuites d'eau se multiplient), les cuisines inadaptées à certains menus et des équipements qui rendent le travail plus difficile (la hauteur des plans de travail et des plonges, par exemple). Tous ces éléments, combinés à la manutention de différentes charges au quotidien, sont à l'origine de nombreux troubles musculosquelettiques (TMS). Parmi mes collègues de plus de 50 ans, avec souvent 30 ans de carrière, tous ont déjà eu au moins une lombalgie, une tendinite de la coiffe des rotateurs ou une épicondylite. Ces troubles ont tendance à se répéter en raison des postes non adaptés et du sous-effectif.
La restauration collective est un milieu où de nombreux travailleurs qui ont passé des années dans le privé terminent leur carrière. Dans ce secteur où les conditions de travail sont extrêmement dures, la consommation de drogues ou d'alcool est banalisée. Au lieu de payer convenablement leurs salariés et de proposer des conditions de travail décentes, les patrons préfèrent laisser les tireuses à bière en libre accès, quelles que soient les conséquences sur la santé des travailleurs. Parmi mes collègues, nombreux sont ceux qui souffrent encore d'addiction ou qui en ont souffert.
Ces conditions de travail, qui se sont encore aggravées sous les deux mandats de Macron, sont révoltantes. Ce que je raconte ici, mes collègues et moi en avons déjà parlé à nos supérieurs, sans que rien ne bouge. Pourtant, c'est bien nous, les agents de terrain, qui faisons tourner les maisons de retraite et les écoles au quotidien.
Derrière cette situation, il y a un véritable choix politique : l'État considère de plus en plus le personnel comme une variable d'ajustement budgétaire, une dépense compressible plutôt que comme des travailleurs indispensables au fonctionnement des services publics. Comme un patron qui sacrifie ses salariés pour préserver ses marges, l'État fait le choix de réduire les coûts humains pour répondre à ses objectifs budgétaires. Mais les économies réalisées sur les effectifs ont un prix : la santé des agents, leurs conditions de travail et la qualité du service public. Et ce prix, ce sont les personnels et les usagers qui le paient au quotidien. C'est pour cela qu'il est indispensable de se mobiliser.
Je me retrouve dans les slogans des lycéens révoltés, des étudiants et des personnels de l'Éducation nationale : « Hey ChatGPT, génère-moi un prof titulaire ! ». Un slogan qui pourrait tout aussi bien s'appliquer à notre secteur : nous aussi, nous avons besoin de personnel titulaire en nombre suffisant pour faire notre travail correctement. Pour arracher de meilleures conditions de travail, le secteur de la restauration a intérêt à se mobiliser dans les pas des lycéens.