17 octobre 1961 : quand l'État français massacrait les Algériens à Paris
Sat, 17 Oct 2026 10:06:48 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalIl y a 64 ans, à quelques mois du cessez-le-feu entre le FLN et l'État colonial français, la police parisienne tuait et jetait dans la Seine des centaines d‘Algériens descendus manifester contre le colonialisme. Retour sur le massacre du 17 octobre 1961 et le combat toujours actuel contre l'État colonial français.

Le 5 octobre 1961, Maurice Papon, alors préfet de Paris et ancien collaborateur des nazis qui a participé à la déportation de 1500 Juifs instaure un couvre-feu, contraignant la communauté algérienne à rentrer chez elle à partir de 19h. Face à cette décision raciste et répressive, les Algériens demandent à la fédération de France du FLN de réagir, ce qui l'oblige à appeler à une manifestation pacifique les 17, 18 et 20 octobre pour dénoncer la mesure et exiger l'indépendance nationale. C'est cette mobilisation qui donnera lieu au plus important massacre de civils en France métropolitaine depuis la Commune de Paris et la Seconde Guerre Mondiale.
Une répression inscrite dans l'histoire de la lutte contre le mouvement de libération nationale algérien
Contrairement à ceux qui pointent la responsabilité uniquement sur Maurice Papon, il faut d'abord souligner que ce massacre s'inscrit dans la continuité de la politique répressive mise en œuvre par l'Etat colonial français tout au long de la guerre d'Algérie. En 1961, ce dernier avait comme objectif de fragiliser le GPRA (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne) en quête de négociations pour l'indépendance de l'intégralité du territoire algérien avec les autorités coloniales. Certains secteurs hostiles à l'indépendance de l'Algérie à l'image des partisans de l'Algérie française, mais aussi quelques partisans de Charles de Gaulle, qui souhaitait l'indépendance d'une Algérie amputée du Sahara pour avoir la main mise sur les hydrocarbures, entendaient couper la fédération de France du FLN de sa base et démanteler son organisation politico-administrative.
Pour cela, à Paris a été déclenché le même mode opératoire appliqué par l'armée coloniale en Algérie notamment lors de la « bataille d'Alger » de 1957. Cette répression sanglante s'était appuyée sur la 10ème division des parachutistes sous le commandement du général Jaque Massu qui a profité des pouvoirs spéciaux votés en mars 1956 par l'Assemblée nationale et mis en œuvre par le socialiste Robert Lacoste, alors gouverneur général de l'Algérie. Cette stratégie répressive avait semé la terreur parmi les Algériens, avec des arrestations de masses, de la torture, le sabotage de toute action politique de masse comme la grève générale du 28 janvier 1957 et le démantèlement des cellules du FLN par l'arrestation de ses principaux dirigeants. Une opération qui a porté ses fruits sur le moment, infligeant une défaite au FLN qui s'est traduite par l'anéantissement de son activité politico-militaire, conduisant au recentrage de sa stratégie sur des actions radicales visant les civils. Un anéantissement qui s'est aussi traduit par l'interpellation de tous ses dirigeants à l'image de Larbi Ben Mhidi, Yacef Sâadi et Ali la Pointe. Ainsi, il faut attendre les grandes mobilisations populaires du 11 décembre 1960 pour que le FLN reprenne ses forces et accélère le processus des négociations pour l'indépendance.
En 1961, la diaspora algérienne avait compris qu'il fallait opter pour une mobilisation de masse plutôt que pour la guérilla urbaine pour renforcer la fédération de France du FLN et visibiliser d'avantage la question algérienne. Les activités de cette fédération dérangeaient les autorités françaises. Celle-ci a en effet joué un rôle central pendant la révolution algérienne, notamment sur le plan de la médiatisation de la question algérienne au niveau international, en tissant des liens diplomatiques et politiques, mais aussi sur le plan financier grâce aux cotisations des ouvriers algériens qui travaillaient en France. Des actions auxquelles il faut ajouter les actions de sabotage d'août-septembre 1958, revendiquées par le FLN, qui ont atteint des objectifs économiques, militaires et politiques sans causer de dégâts parmi les civils français.
Les escadrons de la mort comme politique de répression en octobre 1961 !
Dès la mise en place du couvre-feu, des ratonnades, des rafles, des contrôles aux faciès, des emprisonnements, des confiscations de papiers d'identités et des exécutions sommaires sont orchestrés par la police parisienne, mais aussi par des groupes fascistes à l'image de l'OAS. Les dizaines de corps d'algériens retrouvés dans les bois de Bologne et de Vincennes, dans la Seine, près de leurs lieux de travail, témoignent de cet agenda terroriste visant ceux que l'on appelait alors les Français musulmans d'Algérie. Malgré ce climat d'effroi, près de 40 000 algériens (hommes, femmes et enfants) décident de battre le pavé parisien le 17 octobre.
Face à cette détermination des Algériens, la police parisienne met en place un énorme dispositif répressif dans toute la capitale pour empêcher l'afflux des manifestants à la capitale. Elle constitue des barrages au niveau de plusieurs portes de Paris, place des policiers armés jusqu'aux dents dans plusieurs stations du métro, réquisitionne des salles de sports pour entasser les interpellés et mobilise même les bus de la RATP pour transporter les manifestants vers les centres d'internement. Maurice Papon n'hésite pas à propager parmi ses « troupes » la rumeur mensongère du décès de certains policiers pour affoler ses sbires. Il donne comme directive la vengeance des policiers tués lors des attentats organisés par le FLN en France sous le mot d'ordre « pour un policier tué, il faut tuer dix Algériens ».
Si pour galvaniser sa police, Maurice Papon n'a ainsi pas hésité à faire porter le chapeau de tous les policiers tués au FLN, en réalité, parmi les 47 policiers tués pendant toute la période de la révolution algérienne, 22 l'ont été entre janvier et octobre 1961. Cete période coïncide avec le putsch militaire raté des généraux du 22 avril 1961 - en réaction au référendum du 8 janvier 1961, par lequel 75% des votants soutenaient l'auto-détermination algérienne - mais aussi aux nombreuses actions terroristes menées par l'OAS qui visaient les personnalités politiques et administratives du gouvernement légal français. Le général de Gaulle subira ainsi une tentative d'assassinat le 8 septembre 1961.
La nuit du 17 octobre, Maurice Papon use de procédés digne des « escadrons de la mort », un savoir-faire que l'État français a exporté quelques années plus tard pour épauler les dictatures de l'Amérique latine en s'appuyant sur son palmarès répressif et contre-révolutionnaire dans ses colonies, notamment en Algérie et en Indochine. Entre 100 et 200 Algériens sont massacrés selon certains historiens, loin du bilan officiel de l'époque transmis à la presse par la préfecture de police qui décomptait uniquement deux morts. Un bain de sang inédit dans la capitale française depuis la semaine sanglante de mai 1871. Incapables de ramasser tous les cadavres, les policiers se débarrassent des corps en les jetant dans la Seine. Ceux-ci sont repêchés quelques jours après. Ainsi, le corps de Fatima Bedar, 15 ans est repêché le 31 octobre. A ces morts il faut ajouter les centaines de blessés par balle et par coups de matraques, les centaines d'expatriés vers les prisons en Algérie et les près de 15 000 personnes interpellées, entassées dans les centres d'internement comme celui de Vincennes, du Palais des sports de la porte de Versailles et du stade de Coubertin.
C'est le carnage le plus important en Europe contre une manifestation pacifique depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Un massacre organisé sous les yeux des organisations de gauche qui prétendaient pourtant défendre les « droits humains », le droit des peuples à l'auto-détermination et les vertus « humanistes » de la République. Le lendemain, Maurice Papon annoncera seulement trois morts soi-disant causés par des luttes fratricides entre nord-africains. Un mensonge entretenu par les autorités françaises pendant 30 ans, jusqu'à ce que l'historien Jean-Luc-Einaudi rétablisse les faits en publiant son livre « La bataille de Paris », en référence à la bataille d'Alger. Un titre qui résume parfaitement le lien profond entre ces événements sanglants et les pratiques de l'armée française dans les colonies.
Ces événements tragiques en plein cœur de la capitale française sont par ailleurs loin d'être isolés. Avant même le commencement de la révolution algérienne et en plein défilé du 14 juillet 1953, la police française avait tiré sur un cortège d'indépendantistes algériens du MTLD (Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques) qui défilait au côté des organisations de gauche, faisant 7 morts et une cinquantaine de blessés par balles. De même, quelques mois après les massacres d'octobre, une manifestation pacifique organisée en mois de février 1962 par des organisations de gauche réclamant la « paix » se soldait par 8 morts au métro Charonne. Sans oublier les 70 000 algériens interpellés parmi les 200 000 algériens vivant en France durant toute la période de la révolution algérienne.
Le colonialisme français tue encore
Aujourd'hui, la violence coloniale de l'Etat français tue encore. Trois ans après l'opération Wuambushu qui a révélé le traitement colonial réservé à Mayotte, la politique de l'impérialisme français se déploie brutalement dans les dits « territoires d'outre-mer ». En Kanaky, la répression de la lutte du mouvement indépendantiste contre la réforme du dégel du corps électoral et pour l'autodétermination du peuple kanak s'est appuyée sur un retour des pires méthodes coloniales : état d'urgence, meurtres policiers et de milices coloniales, punitions collectives, couvre-feu, arrestation de plusieurs dirigeants de la CCAT — déportés et enfermés en France — et déplacement de nombreux prisonniers de droit commun en métropole.
En Martinique, la mobilisation contre la vie chère frappait il y a deux ans au cœur de la structure coloniale de l'État français. L'État colonial français a répondu par l'arrestation du principal leader du mouvement, Rodrigue Petitot, et l'envoi de la CRS 8, unité de répression qui a notamment sévi dans les quartiers populaires pour étouffer les révoltes après la mort de Nahel. Ces derniers jours, c'est cette même répression violente qu'on observe en Guadeloupe. Des blocages routiers sont organisés depuis mercredi à l'initiative du collectif « Nou las palé » pour protester contre la vie chère.
Si la violence de l'État commence toujours par s'abattre sur ce qu'il reste des territoires coloniaux français, la répression qui s'abat contre toute opposition politique ces dernières années illustre l'importation de ces méthodes sur le territoire métropolitain. Une répression qui a avant tout ciblé les soutiens du peuple peuple palestinien. Face aux violences de l'impérialisme français, qui soutient depuis trois ans le génocide du peuple palestinien, le meilleur hommage que l'on puisse rendre aux victimes du massacre colonial du 17 octobre 1961 est de maintenir un soutien sans faille aux peuples en lutte pour leur auto-détermination, au premier rang desquels le peuple palestinien.
Mais la révolte de la jeunesse des dernières semaines, partie des établissements de quartiers populaires, illustre tout autant comment la violence de l'État français reste une violence raciste et coloniale. Des jeunes mutilés, éborgnés, 8000 gardes à vue... Ce 17 octobre, une large mobilisation nationale est annoncée pour faire converger la colère de la jeunesse avec la colère qui traverse le pays contre la hausse des prix du carburant. Dans l'ensemble des mobilisations qui auront lieu dans le pays, faisons aussi résonner les aspirations antiracistes, anticolonialistes et d'émancipation sociale des manifestants de 1961 !
Crédit photo : capture d'écran vidéo INA.