Billet. « Le 17 octobre, c'est aussi pour les minots handicapés dont l'école du capitalisme se fout »
Fri, 16 Oct 2026 14:04:09 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalNous publions le témoignage d'un chauffeur de minibus qui accompagne des enfants et des adolescents vers leur institut médico-éducatif dans les Bouches-du-Rhône.

« Sous prétexte qu'ils ne parlent pas, alors ils n'auraient rien à dire. »
Mon boulot, c'est de conduire le matin des enfants et ados qui ne vont pas à l'école mais à l'IME (Institut Médico-Educatif, ndlr), et de les raccompagner chez eux le soir. Mine de rien, on passe beaucoup de temps ensemble, dans ce minibus. Alors on cause. On écoute beaucoup de musique, aussi.
Certains ados s'aident de l'IA pour mettre en chanson leur quotidien, et ça arrive qu'ils en fassent profiter le bus. D'habitude, c'est des balades d'ados amoureux, ou des dédicaces à des meilleurs potes. Mais la semaine dernière, il y a eu un morceau politique.
La chanson du DJ du jour, elle dénonçait le manque d'autonomie des jeunes de l'IME, en particulier face à l'administration. Les décisions prises à leur place, de les envoyer dans tel foyer de vie, dans tel ESAT plutôt qu'un autre. Une strophe maudissait même explicitement le statut d'« usager » qu'ont les travailleurs en ESAT, qui sont exploités sans droit du travail, pour moins que le SMIC. Et aux « éducs en or qui croient en toi », un couplet opposait ceux qui n'écoutent pas les jeunes non-verbaux, « sous prétexte qu'ils ne parlent pas et donc n'auraient rien à dire ».
IME, ça veut dire Institut Médico-Educatif. Certains vous expliqueront que c'est super l'IME, que c'est « spécialisé », « adapté aux besoins des élèves handicapés » - la vérité c'est que c'est avant tout une institution de ségrégation, où on range les minots qui « n'ont pas leur place à l'école ordinaire », parce que leur tête fonctionnerait pas comme il faut.
Mais quand on voit sa gueule à l'école ordinaire, celle que décrivent les dizaines de milliers de lycéens qui se révoltent depuis un mois, on en vient à se demander qui, finalement, a vraiment la tête câblée pour fonctionner dans un truc pareil. Profs pas remplacés, pas assez de chaises, des chiottes sans portes, des ascenseurs qui ascensionnent que dalle… mais aussi pas d'infirmière scolaire, pas d'AESH, des journées de 8h à 18h - et non seulement faut survivre à tout ça, mais ensuite faut encore gagner la compétition de tous contre tous orchestrée par les algorithmes bidonnés de Parcoursup ! Bref, la moindre difficulté d'apprentissage, la moindre bizarrerie cognitive, le moindre problème de santé chronique, et tu dégages.
Le tri social brutal qu'impose ce délitement de l'école, c'est pas un accident, c'est un objectif. Le patronat a besoin d'un nombre limité de docteurs et d'ingénieurs : et ces places-là, elles sont réservées aux enfants de la bourgeoisie, tu crois quoi ! Le projet pour les jeunes des banlieues et les enfants d'immigrés, c'est autre chose : pas de diplôme, ou alors des diplômes de merde, histoire d'être bien exploitable, bien à la merci des patrons, qu'ont même plus besoin que tu réfléchisses car l'IA est là pour le faire à ta place. Et si l'école t'as habitué·e à passer 50 heures enfermé·e chaque semaine, super ! Tu te plaindras moins de tes horaires pourris au boulot ensuite !
Et les minots handicapés, dans tout ça ? Mais eux, le patronat n'en veut même pas comme main d'œuvre ! Ça coûte trop cher, ça, une main d'œuvre qui a besoin de postes adaptés, d'aménagements, de congés maladie réguliers. De prendre son temps.
La vérité c'est ça : si le patronat ne compte pas faire travailler les adultes handicapés, alors il n'a pas besoin que les enfants handicapés aillent à l'école. Alors le gouvernement n'a pas besoin de mettre les moyens dans l'« école inclusive », les AESH, les classes ULIS, les infirmières scolaires, les ascenseurs. Alors les minots qui ne tiennent pas le rythme se retrouvent en IME, pour ceux qui ne sont pas déscolarisés tout court.
Les lycéens qui bloquent leurs bahuts n'en peuvent plus : ils ont raison. Ils n'ont plus envie : ils ont raison. Ils veulent du temps pour vivre et des rêves à poursuivre : ils ont mille fois raison. Et partis comme ils sont, et si le monde du travail les rejoint, ils ont la force d'un ouragan pour arracher de grandes choses, comme la fin de Parcoursup et de l'argent pour des milliers d'AESH.
Dans mon bus, ça parle bien sûr de la révolte des lycéens. Un des ados m'a dit qu'il aurait été avec eux… s'il avait pu avoir une AESH. Avec une AESH il aurait pu « compenser son handicap » comme on dit, c'est-à-dire être dans la course avec les valides. Sauf que pour beaucoup de mes passagers, le problème, c'est bien cette course. Qui ne voudra jamais d'eux et à laquelle ils ne pourront jamais s'adapter.
Car tant que notre fonction sociale à tous sera d'être de la chair à patrons, l'école continuera d'avoir une fonction de tri social, et elle ne sera jamais inclusive.
Il faut oser rêver d'une autre école. Une école de l'émancipation, où tous les jeunes sont ensemble, où ils apprennent chacun autant qu'ils le peuvent et autant qu'ils le veulent, où ils poursuivent ce qui les intéresse, au lieu d'être l'instrument de ce qui intéresse les patrons. Il faut oser rêver d'une société débarrassée des patrons, où les travailleurs font tourner la société dans l'intérêt de tous. « A chacun selon ses besoins, de chacun selon ses capacités », qu'il disait, Marx.
Le 17 octobre, c'est aussi pour les minots handicapés dont l'école du capitalisme se fout. Et pour eux, pour notre avenir à tous, j'y serai.