État Espagnol : « la crise du logement a poussé la jeunesse à sortir de la résignation »
Fri, 16 Oct 2026 15:07:10 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalDepuis l'expulsion de Maricarmen Abascal (87 ans) par un fond d'investissement qui avait racheté l'appartement où elle vivait depuis 1956, un mouvement de masse impulsé par la jeunesse s'est emparé de l'Etat Espagnol. Pablo Castilla, étudiant à Barcelone et dirigeant du Courant Révolutionnaire des Travailleurs, revient en détail sur la situation en cours et les défis à venir pour préparer la grève générale du 11 novembre prochain.

Le Courant Révolutionnaire des Travailleurs est l'organisation sœur de Révolution Permanente dans l'Etat Espagnol. Ils animent le journal Izquierdadiario.es et le collectif étudiant Contra Corriente, au cœur des mobilisations en cours dans l'Etat Espagnol.
RP : Comment décrirais-tu la situation sociale et politique actuelle dans l'État espagnol, en particulier pour la jeunesse ? Le logement semble être devenu l'un des principaux foyers du mécontentement social. Comment expliquer cette situation et comment s'est-elle exprimée dans les mobilisations récentes, notamment à Barcelone ?
Pablo Castilla : Ce qui domine chez les jeunes, c'est un sentiment de malaise et de désillusion face à la situation sociale et politique. Cela a donné lieu à un phénomène de polarisation asymétrique : les jeunes ont eu tendance à s'éloigner de « l'extrême-centre », mais de manière inégale entre la droite et la gauche. Jusqu'à présent, les médias et les sondages ont surtout mis en avant la droitisation d'une partie importante de la jeunesse, qui s'est exprimée principalement sur les réseaux sociaux à travers des discours individualistes, machistes et hostiles aux personnes immigrées.
Il existait cependant un autre secteur qui exprimait son mécontentement à gauche, dont les mobilisations et les campements en solidarité avec la Palestine ont été l'exemple le plus visible. Le mouvement pour le logement existe depuis longtemps et, pour beaucoup de jeunes, il a constitué la principale voie d'activisme et d'engagement militant. La question du logement a servi de caisse de résonance au mécontentement social accumulé à gauche. Il s'agit d'un problème structurel qui a révélé brutalement les limites du réformisme et de la politique sociale-libérale des gouvernements du PSOE, allié à Unidas Podemos puis Sumar. C'est l'image même de ce que signifie gérer la misère du capitalisme. Lorsque les loyers engloutissent littéralement tout un salaire, lorsque les jeunes ne peuvent pas quitter le domicile parental, lorsque des familles vulnérables sont expulsées ou qu'une dame de 87 ans comme Maricarmen est menacée d'expulsion, le discours progressiste ne suffit plus à masquer la réalité ni à contenir la colère.
La crise du logement a poussé une partie de la jeunesse à rompre avec la résignation. Elle en a assez de rester passive en attendant les miettes du gouvernement. C'est sur ce terreau de mécontentement que l'extrême droite se développe et se développait déjà, mais elle se heurte désormais à une réponse radicale à gauche. Dans les semaines qui ont précédé l'expulsion de Maricarmen, les journaux télévisés et les réseaux sociaux étaient remplis d'images de pogroms menés par l'ultradroite, avec l'appui de la police, contre les personnes immigrées à Ceuta. Aujourd'hui, les places se sont organisées pour défendre les campements contre les provocateurs d'extrême droite et les ont fait fuir, comme cela s'est passé à Sol. À Barcelone, la mobilisation pour le logement la plus massive s'est achevée avec des milliers de jeunes résistant à la répression policière et dressant des barricades dans le centre-ville. Quelques semaines auparavant, les manifestations antifascistes avaient réussi à empêcher un rassemblement organisé par Núcleo Nacional, un groupe néonazi, et avaient mobilisé davantage de monde que le meeting d'Aliança Catalana (l'extrême droite indépendantiste catalane), alors même que la police protégeait ce dernier.
RP : Qu'a obtenu le mouvement jusqu'à présent et quelles sont les principales difficultés auxquelles il est confronté ? Comment ton organisation, le Courant Révolutionnaire des Travailleurs intervient-elle pour favoriser l'auto-organisation des locataires, des étudiants et des travailleurs, et faire de la grève du 11 novembre prochain un véritable apport au rapport de forces plutôt qu'une journée de grève isolée ?
Pablo Castilla : Le mouvement a contraint le gouvernement à présenter au Congrès deux décrets sur le logement qui reprenaient une partie de ses revendications. Le PSOE et Sumar les ont scindés en deux pour tenter de garantir l'adoption de l'un tandis que l'autre serait rejeté. Cependant, la droite est parvenue à empêcher les deux textes de passer.
Mais la conquête la plus importante du mouvement a été de rompre avec la passivité et la subordination à la politique du moindre mal. Au-delà de la dénonciation de la droite, des fonds vautours ou des entreprises de gros bras chargées d'expulser les habitants, la responsabilité du gouvernement du PSOE et de Sumar est désormais elle aussi mise en cause. Le mouvement a également réussi à imposer aux directions de CCOO et de l'UGT [les deux principales organisations syndicales du pays] une grève générale, alors qu'elles n'en avaient appelé à aucune depuis quatorze ans et qu'elles s'étaient, ces huit dernières années, complètement rangées derrière le gouvernement. On trouve déjà des phénomènes importants de cette contagion dans les grèves enseignantes qui ont lieu ces derniers jours dans plusieurs villes du pays.
À la CRT, nous cherchons à favoriser l'auto-organisation afin de coordonner et d'unifier tous les secteurs qui veulent lutter. À Sol, nous organisons des assemblées ouvertes de notre jeunesse et des rencontres de travailleurs pour discuter de la grève générale. Dans les universités, nous proposons à toutes les organisations étudiantes et de jeunesse ainsi qu'aux syndicats de mettre en place des comités unitaires afin de préparer la lutte par la base, plutôt que de voir chaque organisation créer son propre comité. C'est ce que nous faisons à Barcelone avec Contracorrent, aux côtés du Sindicat de Llogateres, de la CGT et d'autres groupes de jeunesse. Dans les syndicats auxquels nous participons, nous encourageons l'organisation d'assemblées sur les lieux de travail pour préparer cette journée par la base. Un bon exemple est notre proposition, dans certaines assemblées d'établissements scolaires, de créer un espace à l'échelle du quartier qui unifie et coordonne les différentes luttes territorialement : celles des travailleurs de l'éducation, de la santé et du secteur social avec les élèves, les familles et le mouvement pour le logement.
C'est fondamental à nos yeux. La bureaucratie syndicale n'a aucun intérêt à ce que la grève soit massive au point de déborder le gouvernement. Au contraire, elle veut faire de la mobilisation un élément de la campagne pour voter PSOE ou pour le Front large des réformistes. Ce serait une grave erreur : cela détournerait la force du mouvement et le désactiverait. Nous défendons une perspective totalement opposée à celle-ci. Nous voulons que cette journée permette aux travailleurs de reprendre conscience de leur force dans la situation. Cette grève doit être dirigée contre l'extrême droite, qui est à l'offensive, tout en dénonçant la politique des gouvernements progressistes qui lui ont ouvert la voie en administrant la misère. Si nous sortons du 11 novembre avec des comités unitaires dans les quartiers, les lieux de travail et les lieux d'étude, nous serons mieux armés pour affronter la droite si elle remporte les élections du 29 novembre. Si le bloc progressiste est reconduit, nous serons alors mieux préparés à lutter contre sa politique de réarmement ou qui ne remet en aucun cas en question les fonds vautours et les grands propriétaires fonciers.
Dans le même temps, la grève générale du 11 novembre est l'occasion de discuter du rapport entre lutte sociale et politique. Car il ne s'agit pas seulement de lutter de la meilleure manière possible. Le mouvement du 15-M nous a appris que, lorsque domine l'illusion du social, à savoir l'idée qu'une révolte permanente suffit, d'autres se chargent de proposer une issue politique. À l'époque, une grande partie de la gauche s'est ralliée à Podemos et à son projet de gouverner avec le PSOE. La préparation du 11 novembre et le contexte électoral doivent aujourd'hui permettre de tirer les leçons de cette expérience avec les milliers de jeunes et de travailleurs mobilisés, et de discuter de la manière de construire une organisation politique propre à la classe travailleuse et à la jeunesse, qui se donne pour objectif de rompre avec le cycle révolte (2011)-institutionnalisation (émergence de Podemos)-droitisation (PSOE au pouvoir et croissance de l'extrême-droite).
RP : Comment analyses-tu la réponse du gouvernement de Pedro Sánchez à cette crise sociale ? Dans quelle mesure son incapacité à répondre à la crise du logement révèle-t-elle les limites de la gauche institutionnelle ?
Pablo Castilla : Sánchez attendait l'occasion de mobiliser le vote de la peur de la droite, et sa manœuvre consistant à convoquer des élections anticipées répond à cet objectif. Alors que la droite a voté contre les décrets sur le logement au Congrès, le PSOE cherche à se présenter comme le sauveur et à rendre le PP, Vox et Junts responsables des obstacles à la résolution de la crise du logement.
La responsabilité de la droite et de l'extrême-droite est indéniable. Ces derniers se sont faits l'écho des intérêts du grand patronat et des grands propriétaires fonciers et des fonds vautours. Cependant, il faut aussi regarder la réalité du côté de la gauche au pouvoir, depuis maintenant presque huit ans. La crise du logement s'est aggravée, les loyers n'ont cessé d'augmenter, les salaires réels continuent de baisser face à l'inflation et l'absence d'augmentations réelles et les locations touristiques se multiplient, faisant exploser les loyers. Dans le même temps, les entreprises dites de « désoccupation » se sont développées. Ces sociétés de sécurité emploient des gros bras rémunérés pour expulser les locataires, souvent en recourant à la force. Beaucoup entretiennent des liens avec des groupes fascistes et accomplissent ainsi le sale boulot des rentiers. Ni le gouvernement de coalition avec Unidas Podemos ni celui avec Sumar n'a pris la moindre mesure contre les grands propriétaires. Cela démontre les limites les plus flagrantes du réformisme, incapable même de garantir un droit aussi élémentaire qu'un toit.
RP : Comment la CRT articule-t-elle les revendications immédiates du mouvement avec la nécessité de remettre en cause le pouvoir des grands propriétaires, des banques et du capital ?
Pablo Castilla : Le mouvement avance plusieurs mesures élémentaires : interdire les expulsions de familles vulnérables, limiter les locations saisonnières et à la chambre, instaurer des contrats de location à durée indéterminée (courants dans le reste de l'Europe mais inexistants dans l'État espagnol) ou encore geler les loyers.
À nos yeux, ces mesures doivent s'accompagner d'autres dispositions : l'expropriation sans indemnisation des logements détenus par les grands propriétaires, la baisse des loyers afin qu'ils ne dépassent pas 20 % des revenus des locataires, l'interdiction des achats spéculatifs de logements et le contrôle des usages et des prix des logements par des comités de locataires. Comme le dit le slogan, il est absurde qu'il y ait des gens sans logement et des logements sans habitants. Il s'agit de rompre avec la logique qui fait du logement, pourtant essentiel à la vie, une marchandise soumise au marché. Il doit au contraire être organisé en fonction des véritables besoins sociaux : c'est une perspective socialiste.
Nous ne nous faisons pas d'illusions. Nous savons que ce programme se heurte aux intérêts des grands propriétaires, et c'est précisément pour cela que nous nous préparons à construire une force capable de les affronter. Contrairement à Podemos et aux réformistes qui, face au pouvoir des banques et des capitalistes, ont accepté d'administrer leurs affaires, nous voulons construire une force politique propre à la classe travailleuse et à la jeunesse, déterminée à développer tout son potentiel en s'appuyant sur l'auto-organisation et l'unité entre étudiants et travailleurs, afin de renforcer le pouvoir de la classe travailleuse et des classes populaires indépendamment de l'État. Pour cela, il est évidemment nécessaire de construire une organisation politique socialiste et révolutionnaire. C'est pourquoi nous militons à la CRT et sommes engagés dans un processus de fusion avec Corriente Roja – Quatrième Internationale afin de fonder un nouveau parti de la classe travailleuse et de la jeunesse. Mais nos propres forces ne suffisent pas : l'organisation politique à construire doit démultiplier l'énergie de notre classe, et la création d'instances d'auto-organisation pour les secteurs en lutte est fondamentale à cette fin.
RP : La crise du logement, la précarité et le manque de perspectives touchent la jeunesse dans de nombreux pays européens. Quels liens établis-tu entre la situation dans l'État espagnol et les mobilisations de la jeunesse en France, en Allemagne ou en Belgique ?
Pablo Castilla : La mondialisation et l'Union européenne font que les réalités que nous vivons ne sont pas si différentes. Les problèmes de logement, la hausse des budgets militaires et la complicité de nos gouvernements dans le génocide en Palestine sont communs à tous ces pays. L'avenir qui nous attend en tant que génération est le même : la perspective de la guerre et de la crise climatique. Les phénomènes politiques présentent eux aussi des similitudes, malgré certaines différences. L'extrême droite est à l'offensive et propose une réponse radicale à la jeunesse, tandis que la gauche réformiste distribue des miettes, quand elle en est seulement capable.
« Aux grands maux, les grands remèdes. » L'ultradroite l'a parfaitement compris : expulsions massives des personnes immigrées, coupes budgétaires brutales, répression sans fard. Le problème, c'est que les prétendus progressistes et l'extrême-centre ne proposent que des recettes timides, tout en reprenant une bonne partie du programme réactionnaire de la droite et de l'extrême-droite à leur compte. En France l'État n'est même pas capable de maintenir un système d'enseignement secondaire public décent et réprime la jeunesse des quartiers populaires, tandis qu'il fait exploser les budgets militaires.
La jeunesse a aussi besoin de grands remèdes, et l'explosion des mobilisations en Europe et dans d'autres pays du monde exprime, selon nous, ce constat : nous n'en pouvons plus. L'écart entre le présent marqué par la précarité et l'avenir de misère que nous réserve le capitalisme se réduit de plus en plus. Notre défi est de faire en sorte que les explosions sociales et les révoltes deviennent des révolutions. La jeunesse commence à voir que l'avenir sous le capitalisme où la vie de la majorité est organisée en fonction des profits d'une minorité est invivable. Il s'agit désormais de retrouver la confiance dans la possibilité d'une société socialiste, où la vie serait organisée depuis la base en fonction des besoins de la majorité, et qui constituerait la seule issue à la barbarie.
Cette idée commence à gagner du terrain chez certains jeunes. Il ne s'agit pas seulement de détruire le capitalisme, mais de construire quelque chose de nouveau. En Catalogne, le dernier cycle de mobilisation pour demander l'autodétermination du peuple catalan a été marqué par de grandes manifestations, la résistance à la répression, des blocages et de longues nuits de lutte dans la rue, mais cette énergie s'est dissipée car elle n'est pas parvenue à proposer une alternative de société à celle que nous impose le capitalisme.
La génération de la fin des années 1990 et du début des années 2000 s'est caractérisée par sa dénonciation des pires conséquences de la mondialisation. Les révoltes qui ont suivi la crise de 2008 ont mis en évidence les limites du néolibéralisme. Notre génération pourrait être celle qui remettra les idées socialistes sur le devant de la scène, en les libérant du fardeau totalitaire du stalinisme, afin de lutter pour un avenir véritablement débarrassé de toute exploitation et de toute oppression.