L'Albanie rejoint la vague de mobilisation de la jeunesse en Europe
Thu, 15 Oct 2026 21:29:14 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalDepuis trois jours, les étudiants albanais descendent massivement dans les rues pour dénoncer le coût élevé des études, leurs conditions déplorables et le manque de perspectives d'avenir. Une situation qui se généralise sur le vieux continent.

Nous publions un article initialement paru dans les colonnes de La Izquierda Diario, journal frère de Révolution Permanente en Argentine.
Les images qui nous parviennent des Balkans sont saisissantes : l'Albanie connaît un des plus grands mouvements sociaux de son histoire. Pour le troisième jour consécutif, des dizaines de milliers d'étudiants sont descendus dans les rues de la capitale, Tirana, pour exiger la démission immédiate du Premier ministre Edi Rama et dénoncer la destruction de l'enseignement public et le manque de perspectives d'avenir pour la jeunesse.
Ce mercredi, les manifestants ont réussi à pénétrer dans le bâtiment du ministère de l'Éducation, dont une partie a été incendiée. Des barricades ont également été érigées à l'aide de poubelles incendiées dans les avenues du centre-ville. La répression a été particulièrement violente : cordons de police anti-émeute, canons à eau, salves incessantes de gaz lacrymogènes et plus d'une vingtaine d'arrestations et des blessés parmi les manifestants. Pendant ce temps, la révolte a commencé à s'étendre à d'autres villes universitaires comme Elbasan et Shkodër.
Une agence de la banque autrichienne, Raiffeisen, située près du ministère, a également été incendiée . Le fait que les manifestants visent cette banque n'est pas le fruit du hasard : elle montre que la colère de la jeunesse ne vise pas seulement la bureaucratie d'État, mais aussi le réseau d'entreprises qui soutient ce modèle de pillage. « C'est une révolution. Nous en avons assez des manifestations pacifiques, nous n'arrêterons pas tant que Rama n'aura pas démissionné », a déclaré à l'agence Reuters Lora, une étudiante faisant face aux gaz lacrymogènes dans le centre de Tirana.
Ces manifestations étudiantes s'inscrivent dans la continuité de ce que beaucoup appellent la « Révolution des flamands roses », ce mouvement qui a mobilisé des milliers d'Albanais pendant plus de cent jours consécutifs depuis le mois de juin dernier. Le gouvernement actuel d'Edi Rama, qui a entamé son quatrième mandat en mai dernier, fait l'objet de graves accusations de corruption.
En milieu d'année, Rama a approuvé une décision scandaleuse : l'octroi à la famille de Donald Trump de l'île de Sazan et de la lagune de Vjosa-Narta, des écosystèmes protégés d'une valeur environnementale exceptionnelle. Ce projet, porté par son gendre Jared Kushner et sa fille Ivanka Trump, vise à construire un complexe touristique de luxe évalué à 1,4 milliard d'euros, en privatisant des plages vierges afin de créer une enclave exclusive réservée aux ultra riches.
Pour sceller cet accord, le gouvernement albanais est allé jusqu'à modifier, à l'abri des regards, les lois sur la protection de l'environnement, garantissant une concession de 99 ans en échange de quelques fonds pour le budget national. Les classes populaires albanaises ont immédiatement dénoncé cette logique coloniale qui ne sert qu'au profit du secteur immobilier. La jeunesse albanaise, qui s'était déjà largement mobilisée cet été, continue aujourd'hui de se mobiliser en portant ses propres revendications : ce sont ces mêmes dirigeants, qui soutiennent l'accaparement des terres albanaises par une poignée d'ultra-riches, qui privatisent et détruisent l'enseignement public.
Les revendications des étudiants touchent au cœur même du régime d'Edi Rama. La jeunesse albanaise se révolte contre les frais d'inscription exorbitants par rapport aux revenus familiaux, pour accéder à des facultés dépourvues de chauffage et d'entretien, et dont les infrastructures sont totalement délabrées.
En outre, ils dénoncent l'absence totale de mesures de soutien, telles que les bourses d'État, ainsi que le manque de perspectives d'avenir une fois leurs études terminées. Le marché du travail est marqué par la précarité, les salaires de misère et le manque d'opportunités.
L'Albanie traverse une situation économique difficile, avec des salaires qui ne suffisent pas à vivre dignement. Les inégalités sociales entre les élites politiques enrichie par la corruption et la majorité de travailleurs ne font que se creuser. Face à l'absence de perspectives d'avenir, l'exil et l'émigration forcée ont été pendant des années la seule issue pour des milliers de jeunes.
« Ce dont l'Albanie a besoin, c'est d'une révolution, d'un changement complet du système, car on ne peut plus vivre ainsi », a déclaré Luljeta Kola, une manifestante à Tirana, au micro de la chaîne Al Jazeera. Le rejet ne vise pas seulement le parti au pouvoir : les étudiants rejettent également l'opposition traditionnelle de droite, qu'ils perçoivent comme une autre variante corrompue au service des mêmes intérêts patronaux.
La mobilisation albanaise s'inscrit dans une vague européenne de lutte de la jeunesse face à l'austérité et à la réduction des budgets alloués aux services publics. Que ce soit au cœur de l'impérialisme français ou à la périphérie européenne, les causes et les conséquences sont les mêmes.
En France, les lycéens et les étudiants mènent depuis des semaines les blocages de leurs établissements scolaires et manifestent massivement contre le démantèlement de l'éducation et la pénurie d'enseignants, face à la brutalité de la répression menée par la police de Macron. Le même scénario se répète à travers tout le continent : les gouvernements austéritaires consacrent des budgets colossaux aux exonérations fiscales accordées aux entreprises et à la militarisation, tout en réduisant les dépenses dans les domaines de la santé et de l'éducation.
À Madrid, une grève illimitée dans le secteur de l'éducation a débuté ce mercredi, réunissant des étudiants, universitaires, enseignants et personnels de l'éducation. Alors que la ville est secouée par l'immense mouvement pour le logement qui campe depuis deux semaines à la Puerta del Sol, la police s'en est prise aux enseignants et aux étudiants et en a arrêté certains, dans le but d'intimider les grévistes, mais sans succès.
En Allemagne, le mois de septembre a été marqué par de nombreuses journées de mobilisation, au cours desquelles des milliers d'étudiants et de lycéens se sont rassemblés dans plusieurs villes pour manifester contre le gouvernement de Merz et son projet de retour du service militaire obligatoire.
Dans ce contexte, les déclarations de la vice-Première ministre albanaise, Albana Koçiu, qui cherche à diaboliser le mouvement en dénonçant le « vandalisme », masquent la véritable violence : celle de l'État qui réprime, précarise et prive la jeunesse de son avenir.
La mobilisation en Albanie montre la voie. La convergence entre la lutte environnementale et anti-impérialiste contre les projets coloniaux de la famille Trump et la rébellion étudiante contre la misère qu'ils subissent a mis en échec le discours triomphaliste du gouvernement. Les rues de Tirana clament haut et fort ce que la jeunesse travailleuse a déjà appris aux quatre coins du monde : les biens communs naturels ne se cèdent pas, l'éducation ne se négocie pas et l'avenir ne se donne pas.