Brésil. Retour en force du bolsonarisme, dangers et défis pour les travailleurs
Thu, 15 Oct 2026 22:11:11 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLe retour en force du bolsonarisme est un fait indépendamment du résultat du second tour de la présidentielle. Face au désastre qui s'annonce, tirer les leçons des années Lula est fondamental pour préparer la résistance et vaincre l'extrême droite.

Le raz-de-marée de l'extrême droite bolsonariste et de ses alliés lors des élections générales au Brésil a été en quelque sorte une surprise. Mais il a surtout dévoilé les faiblesses et l'échec de la stratégie institutionnelle et de conciliation avec des secteurs de la bourgeoisie brésilienne défendue par le PT de Lula pendant des décennies. Maintenant une menace énorme pèse sur l'ensemble des travailleurs et des travailleuses, de la jeunesse précaire, des classes populaires exploitées et opprimées. La première tâche du mouvement ouvrier et ses alliés est donc de préparer la résistance dans les rues, dans les lieux de travail et d'étude aux côtés de la jeunesse et des mouvements sociaux.
En effet, la menace de l'extrême droite bolsonariste est déjà une réalité car Flávio Bolsonaro, le fils de l'ancien président Jair Bolsonaro, est non seulement arrivé en tête au premier tour et est en très bonne position pour remporter le second tour, mais son parti, le Parti Libéral (PL), et ses alliés sortent vainqueurs des élections législatives (à la chambre basse et au Sénat) ainsi que des élections à gouverneurs des États. Le score historique du bolsonarisme au Sénat, où le PL aura 29 sénateurs sur 81 (le bloc le plus important depuis 1988), lui permettra de tenter de mener certaines réformes structurelles du régime en cas de victoire de Flávio, ou de paralyser toute initiative du gouvernement en cas de victoire de Lula. C'est cela qu'affirme également le journal Folha de São Paulo : « si Flávio Bolsonaro (PL) confirme sa position de favori et est élu le 25, il disposera d'une majorité suffisante pour faire pression sur la Cour suprême fédérale (STF), mener une réforme du système judiciaire et faire adopter des amendements constitutionnels. Si Lula parvient à opérer un revirement improbable, il aura même du mal à faire adopter des projets de loi ordinaires ».
En cas de victoire de Flávio il pourrait également octroyer la grâce présidentielle à son père condamné à 27 ans de prison (domiciliaire) pour tentative de coup d'État, ainsi qu'à tous ceux qui ont participé aux évènements du 8 janvier 2023. Soit dit en passant, Jair Bolsonaro est directement responsable de plus de 700 000 morts lors de la pandémie de Covid-19, et qu'il aurait dû payer pour sa gestion criminelle de la pandémie pendant laquelle il a encouragé le négationnisme tout en se moquant des malades et des familles des personnes décédées.
En ce sens, la libération de Bolsonaro père ne serait pas seulement désastreuse, mais enverrait un message de totale impunité au bolsonarisme et aux franges réactionnaires de la société qui le soutiennent. Autrement dit, les milices paramilitaires et « escadrons de la mort » qui agissent dans les favelas et les quartiers périphériques, notamment contre les jeunes noirs, les bandes de réactionnaires homophobes se sentiraient pousser des ailes et disposeraient d'une certaine liberté d'action. Ce n'est pas un hasard si des groupes liés à l'agro-business ont déjà commencé à menacer des populations indigènes d'occuper leurs terres en cas de victoire du fils Bolsonaro.
La classe ouvrière dans le viseur du bolsonarisme
Ce retour en force du bolsonarisme et de ses alliés constitue dès maintenant une menace énorme pour les conditions de travail et de vie de la classe ouvrière et des majorités populaires. Sous le gouvernement de la coalition du « front large » formée par le PT de Lula et la droite de Geraldo Alckmin, le chômage a baissé. Cependant, en partie cette baisse du chômage se fait sur la base d'une forte flexibilisation du travail permise par la loi de 2017 du gouvernement putschiste de Michel Temer, que Lula n'a pas abrogée. De ce fait, l'informalité, une caractéristique structurelle du capitalisme brésilien, reste très élevée : 37% de l'ensemble du marché du travail, affectant particulièrement les travailleurs et travailleuses « uberisés ». En outre, il existe une situation très inquiétante pour les masses populaires : l'endettement. Près de 82% des ménages brésiliens sont endettés, alors qu'avant la pandémie le taux d'endettement des ménages était de 60% (un niveau déjà très élevé). Rappelons que le taux d'intérêt dans le pays est de 13,75%.
Mais cette situation pourrait encore empirer en cas de victoire de Flávio Bolsonaro. En effet, son programme économique s'inspire de celui de Javier Milei en Argentine, même s'il évite de parler très concrètement d'économie. On estime que le plan économique de Bolsonaro impliquerait des coupes de 200 milliards de reais dans le secteur social, l'équivalent de 37 milliards d'euros. A cela il faudrait ajouter des contre-réformes pro-patronales s'inscrivant dans la lignée du gouvernement de son père et favorisant une plus grande flexibilisation du temps de travail.
En effet, le pays est traversé par un débat profond sur le temps de travail hebdomadaire. 71% des Brésiliens se déclarent favorables à l'abolition de la semaine de 44h (plus connue sous le nom d'« échelle 6x1 » : six jours de travail, un jour de repos), pour passer à une semaine de 40h de travail sans perte de salaire. F. Bolsonaro s'est déclaré contre ce changement dans un premier temps. Or, de peur de perdre des voix à quelques jours du second tour, il a déclaré qu'il voterait pour la fin des « 6x1 » lors du vote au Sénat. Finalement, sous pression populaire, ce mercredi, le Sénat a voté l'abrogation de la semaine 6x1, mais Flávio Bolsonaro n'a pas pris part au vote. Ce vote est une victoire tactique très importante pour Lula dans la course à la présidentielle. Il faudra voir si c'est suffisant pour vaincre un Bolsonaro « grillé » sur cette question.
Quoi qu'il en soit, en cas de victoire de Bolsonaro à la présidentielle, étant donné le poids de son parti à la Chambre et au Sénat, il est très probable qu'il tente de revenir sur ce vote au Sénat en imposant une mesure pire pour les travailleurs où l'on paierait les salariés seulement pour les heures travaillées. Autrement dit, pas de salaire minimum, pas de fériés, pas de congés payés, pas de vacances, pas de congés maladies. Ce serait une attaque très dure contre la classe ouvrière, dont le succès dépendrait de la lutte de classe.
Faire du Brésil un protectorat de l'impérialisme nord-américain
Mais le principal « projet » de la famille Bolsonaro c'est de transformer le Brésil en un État totalement aligné derrière Trump et les intérêts économiques et géopolitiques de l'impérialisme nord-américain. Pour ce faire les Bolsonaro entendent notamment brader aux capitaux étasuniens les ressources naturelles brésiliennes, comme le pétrole ou les terres rares, indispensables aux États-Unis dans la compétition stratégique avec la Chine. Pour Trump, l'élection de Flávio signifierait une victoire politique très significative dans un moment de faiblesse de son gouvernement. Stratégiquement, au-delà de Trump, obtenir un alignement total du Brésil (l'économie latino-américaine la plus importante) signifierait un renforcement supplémentaire de l'impérialisme yankee dans le sous-continent face à une Chine qui y est bien implantée depuis plusieurs années.
Ce n'est pas un hasard que Trump ait cherché à influencer les élections à travers diverses manœuvres commerciales, médiatiques et politiques, même s'il s'est gardé de déclarer ouvertement son soutien à Bolsonaro avant le premier tour. Le Brésil reste un pays clé pour la stratégie d'hégémonie sur « l'hémisphère occidental » des États-Unis et la doctrine ultra-impérialiste Donroe de Donald Trump. Dans le cadre de la soumission totale du Venezuela à l'impérialisme et le blocus criminel contre Cuba, la victoire de F. Bolsonaro alignant le Brésil derrière les États-Unis signifierait un nouveau coup et une menace sérieuse pour les travailleurs et les classes populaires de l'Amérique latine. Elle confirmerait un tournant général à droite dans tout le continent alors que le Brésil représente la principale puissance économique et démographique du Cône Sud, laissant l'Uruguay comme seul gouvernement qui ne serait pas totalement aligné sur l'agenda politique de Donald Trump et de l'extrême droite latino-américaine.
La création cette année du « Bouclier des Amériques », regroupant 17 États du continent alignés sur les États-Unis sous prétexte de lutte contre le narcotrafic et le « terrorisme dans l'Hémisphère occidental », matérialise cette menace. Rappelons que sous prétexte de lutte contre le trafic de drogues le gouvernement de Donald Trump a bombardé, sans aucune preuve, des bateaux en Amérique centrale. Ces bombardements criminels ont précédé l'intervention militaire qui a enlevé le président vénézuélien, Nicolas Maduro, et son épouse, Cilia Flores, et entamé la transformation du Venezuela en un protectorat de l'impérialisme nord-américain. Dans le cadre de cette agressivité impérialiste sur le continent américain, Trump a déclaré les factions criminelles brésiliennes Comando Vermelho et PCC des « organisations narcoterroristes », ce qui ouvre la possibilité d'une intervention militaire directe de l'armée étasunienne, constituant une menace directe à la souveraineté du Brésil.
Si après une victoire de F. Bolsonaro, le Brésil intégrait le « Bouclier des Amériques », cela signifierait donc une plus grande ingérence politique et même militaire de l'impérialisme étasunien, mais aussi une subordination du pays aux intérêts géopolitiques des États-Unis, notamment vis-à-vis de la Chine. Mais comme l'explique l'analyste Irene Mia, « de puissants groupes d'intérêt nationaux, notamment certains segments de l'armée, pourraient s'opposer à des accords jugés susceptibles de permettre une ingérence extérieure ou de porter atteinte à l'autonomie stratégique de Brasilia. L'importance de la Chine en tant que partenaire économique essentiel du Brésil, ainsi que le lobbying exercé par l'influent secteur de l'agroalimentaire, qui bénéficie de la demande chinoise, pourraient également limiter la marge de manœuvre de Bolsonaro ».
Un bilan du lulisme au pouvoir
Mais au-delà de ces potentielles contradictions par en haut, pour le mouvement ouvrier et les classes populaires du pays, cette situation est une sonnette d'alarme. Les précédents d'ingérence de Washington dans la région, notamment en soutenant les dictatures dans les années 1960-70, se sont soldés par des milliers de morts. Même si une victoire de Flávio Bolsonaro envoyait un très mauvais signal et ouvrait plus clairement une situation réactionnaire, la réalité c'est qu'indépendamment du résultat du second tour, l'avancée de l'extrême droite bolsonariste et de ses alliés dans la majeure partie des institutions (sénateurs et gouverneurs) est déjà un fait. C'est pourquoi la préparation de la résistance face aux offensives de l'extrême droite pro-patronale et pro-impérialiste doit dépasser la seule échéance électorale.
Cependant, le mouvement ouvrier et la jeunesse ne pourront pas faire l'économie d'un bilan de toutes ces années de gouvernement du PT et de Lula, de leur stratégie et de leurs politiques. Ces quatre dernières années le PT a gouverné en coalition avec la droite traditionnelle, bourgeoise et raciste. Sous prétexte de combattre le danger bolsonariste, le PT a accentué sa politique de modération et de conciliation avec un secteur de la bourgeoisie brésilienne. Il y a eu des renoncements importantes en termes de revendications du mouvement ouvrier et populaire. Le gouvernement du « front large » a laissé intactes l'héritage social et économique du gouvernement putschiste de Michel Temer et de celui de Jair Bolsonaro : aucune contre-réforme (retraites, travail, limitation des dépenses sociales, etc.) n'a été abrogée. Au contraire, le PT et la droite au pouvoir ont ajouté leurs propres politiques d'austérité. En plus de cela, le « front large » a ouvert les portes de ministères à des partis dits du « grand centre » (centrão), alliés du bolsonarisme, qui aujourd'hui déclarent leur soutien à Flávio Bolsonaro pour le second tour (le PT répète sa stratégie d'alliances comme avec Michel Temer qui a soutenu le coup d'État institutionnel en 2016 alors qu'il était le vice-président de Dilma Rousseff).
Parallèlement, le gouvernement de Lula a eu une politique d'embellissement d'institutions réactionnaires du régime comme la Cour suprême fédérale (STF). Cette même cour, qui avait été au cœur du coup d'État institutionnel de 2016 et de l'emprisonnement arbitraire de Lula en 2018, était soudainement présentée comme l'un des « garants de la démocratie brésilienne ». La réalité c'est qu'il s'agit d'une institution dirigée par une caste bourgeoise dont le rôle ces dernières années a été d'interférer dans la vie politique de façon bonapartiste, arbitraire, pour favoriser les intérêts du grand capital. Ces dernières semaines elle a été entachée en outre par des scandales de corruption liées au banquier proche de la famille Bolsonaro, Daniel Vorcaro. Du fait que le gouvernement Lula a autant encensé le STF, lors de la révélation des scandales de corruption, il a été associé directement à la corruption de cette institution, alors même que Flávio Bolsonaro est impliqué dans le scandale de corruption de la banque Master de Vorcaro.
Concernant l'impérialisme, la politique de Lula a également suivi la ligne de la modération. Comme nous pouvons le lire dans la déclaration du Mouvement Révolutionnaire des Travailleurs (organisation sœur de Révolution Permanente au Brésil) vis-à-vis du second tour, « face à Trump, Lula a pour sa part privilégié les grands mots et la diplomatie. À plusieurs reprises, il est même allé jusqu'à parler de son « coup de foudre », de son « alchimie », voire de sa « pétrochimie » avec Trump, tout en refusant de s'opposer jusqu'au bout à la politique agressive menée par celui-ci contre le Venezuela et Cuba. Son gouvernement a parallèlement favorisé la privatisation des rivières au profit d'entreprises nord-américaines et toléré la mise aux enchères des concessions pétrolières et la vente de la mine de terres rares de Serra Verde à une entreprise étasunienne dont le Pentagone est actionnaire. Dans les faits, cette politique est aux antipodes d'une véritable stratégie de lutte contre l'impérialisme ».
Autrement dit, toute cette stratégie par en haut de modération et de conciliation avec des secteurs de la bourgeoisie nationale n'a nullement fait reculer l'extrême droite mais l'a renforcée. Le PT et Lula ont laissé intact les bases sociales et matérielles sur lesquelles l'extrême droite a prospéré. Le résultat ne pouvait être autre que son renforcement, ce qui a permis à Bolsonaro de faire de la démagogie sur les grands problèmes économiques qui affectent les travailleurs et les secteurs populaires.
Préparer la résistance ouvrière contre l'extrême droite et l'impérialisme
Mais le pire, c'est que la stratégie par en haut a eu un complément « par en bas » à travers les syndicats et les organisations sociales dirigées ou influencées par le PT. Globalement, leur politique a été celle de démobiliser, d'éviter toute lutte d'ampleur qui pourrait « déstabiliser le gouvernement et renforcer l'extrême droite », ce qui ne peut qu'aboutir à la passivisation et à la démoralisation des travailleurs et la jeunesse influencés par le PT. L'exemple le plus clair de cela est la revendication pour la fin de la semaine « 6x1 » dont nous parlions plus haut. Au lieu de mobiliser la force des travailleurs et de la jeunesse dans les lieux de travail et d'étude, d'organiser une grève générale nationale pour imposer la fin de cette exploitation insupportable qui affecte des millions de travailleurs, les bureaucraties syndicales liées au PT ont livré cette question aux manœuvres parlementaires. Finalement, « l'échelle 6x1 » a été abolie par le Sénat. Mais l'avancée de l'extrême droite et la possibilité d'une victoire au second tour de F. Bolsonaro, non seulement menacent l'application effective de cette disposition mais ouvrent la possibilité qu'elle soit remplacée par l'adoption de mesures encore plus brutales pour les conditions de travail et de vie des masses laborieuses.
En ce sens, face à tous les dangers qu'un retour des Bolsonaro à la présidence implique, pour le mouvement ouvrier il sera fondamental de construire un rapport de forces favorable à travers les méthodes de la lutte de classes. En effet, dans un contexte de retour en force du bolsonarisme dans presque toutes les instances de pouvoir, une éventuelle victoire de Lula au second tour de la présidentielle serait une sorte de « victoire à la Pyrrhus ». Le secteur de la bourgeoisie qui aujourd'hui soutient Lula gagnerait un peu de temps pour mieux se positionner et négocier avec le bolsonarisme et l'impérialisme. Mais la classe ouvrière et les secteurs populaires paieront la facture. La garantie la plus solide pour les travailleurs reste comme toujours le rapport de forces fruit d'affrontements de la lutte de classes : grèves, mobilisations des travailleurs dans les bastions industriels aux côtés de la jeunesse, des secteurs les plus précaires de la classe ouvrière, des sous-traitants, des travailleurs et travailleuses « uberisés ». Encore une fois, la modération comme stratégie visant à gagner du temps contre l'extrême droite s'avère être un échec. A vouloir éviter de provoquer l'impérialisme et l'extrême droite, le Lulisme a évité systématiquement l'organisation et l'intervention dans la rue des classes populaires. Cette polarisation asymétrique, qui laisse constamment l'initiative à l'adversaire, est en train d'avoir des conséquences catastrophiques dans tout le continent. Pourtant, lorsque la droite latino-américaine est au pouvoir, le secteur qui la met véritablement à mal, voire en échec, reste très clairement les classes populaires, comme on l'a récemment vu avec les révoltes en Bolivie contre le gouvernement de Rodrigo Paz.
Mais la perspective ne peut pas rester juste l'obtention de telle ou telle réforme pour améliorer les conditions de travail et de vie des masses laborieuses. Ces luttes sont nécessaires et fondamentales. Mais pour aller au fond du problème, il est nécessaire de viser le système qui permet que les patrons et l'impérialisme imposent de telles souffrances à des millions de travailleurs et leurs familles. En ce sens nous partageons les mots du MRT au Brésil : « la politique du PT, qui consiste à gérer ce système capitaliste pourri, est vouée à l'échec. Pour combattre l'extrême droite et ce système capitaliste, il nous faut ouvrir une autre voie. C'est pourquoi nous jugeons également indispensable d'engager, au sein de la gauche, un débat sur la nécessité de construire une nouvelle organisation à partir de toutes ces discussions. Une organisation capable de contribuer à la tâche historique qui s'impose à la classe ouvrière brésilienne : dépasser, par la gauche, la stratégie de collaboration de classes du PT ».
Crédits photo : Agência Senado (Flickr).