Du Tigré à l'Érythrée : comment l'Éthiopie bascule dans une guerre régionale
Wed, 14 Oct 2026 17:54:14 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalQuatre ans après la fin de la guerre du Tigré et huit ans après la paix entre l'Éthiopie et l'Érythrée, les deux guerres ont repris quasi simultanément. Le risque d'embrasement régional est fort.

Quatre ans après la fin de la guerre, des combats massifs ont repris dans le Tigré ainsi que dans plusieurs autres régions d'Éthiopie. Située à l'intersection de deux conflits majeurs, la guerre du Soudan et la lutte pour le contrôle de la Mer rouge et du détroit de Bab-el-Mandeb, cette seconde guerre du Tigré porte en elle un risque d'embrasement de toute la Corne de l'Afrique. Déjà, au moment où nous écrivons ces lignes, l'armée éthiopienne se dirige au nord vers l'Érythrée, et le risque d'une confrontation militaire entre les deux pays est au plus haut depuis la paix signée en 2018.
Le 23 septembre dernier, les forces du Front de libération du peuple du Tigré (FLPT) prenaient trois aéroports, dont celui de Mekele, capitale du Tigré, jusqu'ici contrôlés par les autorités fédérales. Cette offensive marque la reprise des hostilités, quelques années seulement après la fin de la guerre du Tigré, entre le pouvoir fédéral et le groupe rebelle tigréen. Les combats, qui durent maintenant depuis plus de deux semaines, ont été précédés depuis un an par de nombreuses « escarmouches » annonciatrices de la guerre à venir.
De Pretoria à aujourd'hui : une paix illusoire
Le Tigré est la région la plus nordique de l'Éthiopie, à la frontière de l'Érythrée, et bordée à l'ouest par le Soudan. La région a historiquement joué un rôle important en Éthiopie, berceau du puissant royaume d'Aksoum. Beaucoup plus récemment, après la chute en 1991 du Derg, une junte militaire qui se réclamait du marxiste-léniniste, le FLPT, prend le pouvoir à la tête d'une coalition et domine le pays jusqu'à l'arrivée au pouvoir d'Abiy Ahmed en 2018.
Entre 2020 et 2022, une guerre dévastatrice oppose le FLPT au gouvernement fédéral, sur fond de tensions liées à la marginalisation du mouvement après l'arrivée au pouvoir d'Abiy, et de dispute électorale autour de la prolongation de son mandat. La guerre, qui a fait plusieurs centaines de milliers de morts, laisse derrière elle une crise humanitaire et alimentaire qui n'est toujours pas terminée. L'accord de paix de Pretoria, signé en novembre 2022, met fin aux combats sans vraiment rien résoudre. Il est progressivement démantelé, notamment dans un contexte de lutte pour le contrôle de l'administration intérimaire du Tigré entre la direction du FLPT et une faction menée par Getachew Reda, ancien dirigeant du mouvement et probable pion du pouvoir fédéral, devenu depuis conseiller d'Abiy. En mai 2026, la faction dominante du FLPT écarte cette administration intérimaire et rétablit les anciennes institutions régionales.
Après des mois d'intensification des hostilités dans le Tigré mais aussi dans d'autres régions du pays, est proclamée le 20 septembre une alliance inédite entre 7 groupes rebelles, dont le FLPT, Fano (dans la région de l'Amhara) et l'Armée de libération oromo (Oromia). Il ne s'agit de rien de plus que d'une alliance de circonstance, ces différents groupes entretenant pour certains de profondes rivalités, notamment territoriales, et certains s'étant affrontés lors de la guerre du Tigré.
La reprise des combats fin septembre a donné lieu à des gains importants pour le FLPT, avant que l'armée fédérale ne reprenne le dessus, jusqu'à la reprise de la capitale Mekele par des forces pro-grouvernementales le 4 octobre. Depuis, les forces du FLPT semble être en difficultés, mais il s'agit probablement surtout d'un repli tactique ; lors de la précédente guerre, Mekele a également été rapidement prise par les forces gouvernementales sans que les combats ne prennent fin pour autant, et sans que ça n'affaiblisse substantiellement le FLPT. La guerre de mouvement qui a marqué ces deux dernières semaines pourrait laisser place à une guerre de guérilla menée par le FLPT, militairement inférieur, à moins que l'intervention d'acteurs extérieurs à ses côtés ne fasse évoluer les combats vers une guerre conventionnelle.
Les combats ne sont pas confinés au Tigré. Des combats importants ont opposé l'armée gouvernementale aux rebelles Fano dans la région voisine de l'Amhara. Dans la région de l'Afar, des troupes du FLPT ont avancé dans la région dans les premiers jours de la guerre, en collaboration avec l'Ugugumo, un autre groupe rebelle. Le corridor stratégique Semera-Djibouti, par lequel transite 90 % du commerce extérieur éthiopien, passe par cette région, et il est probable que la disruption ou le contrôle de cet axe était un des buts de l'avancée des troupes tigréennes. Pour l'heure, l'essentiel des forces du FLPT semblent avoir été repoussées en dehors de l'Afar.
Si l'Érythrée entre pleinement dans la guerre, les forces fédérales pourraient se retrouver en difficulté face à la multiplication des fronts, contre les forces érythréennes, tigréennes, les milices Fano, l'Armée de libération oromo et d'autres groupes rebelles de moindre envergure.
L'Érythrée au cœur du conflit
Pour comprendre l'importance de l'Érythrée, à la fois dans la guerre qui oppose le FLPT au pouvoir fédéral, et plus largement les origines de l'escalade des hostilités entre les deux pays, il est nécessaire de revenir sur l'histoire des relations entre les deux pays, depuis avant sa prise d'indépendance en 1993.
L'Érythrée se développe indépendamment de l'Éthiopie au XXe siècle, le territoire ayant été colonisé par l'Italie à la fin du XIXe siècle, tandis que l'Éthiopie était à la même époque parvenue à repousser les armées italiennes, gardant son indépendance jusqu'à ce que l'Italie fasciste prenne le contrôle du territoire en 1936. Dans les années qui suivent la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Érythrée est incorporée dans l'empire Éthiopien sur décision de l'ONU, avec un statut d'autonomie important. Ce statut ne fut jamais respecté par l'empereur Haïlé Sélassié, qui démantèle peu à peu cette autonomie en affaiblissant ses institutions jusqu'en 1962, quand l'Érythrée est incorporée unilatéralement comme province Éthiopienne.
La résistance s'organise dans les années 1960 principalement sous la bannière du Front de libération de l'Érythrée (FLE) puis dans les années 1970-1980 par le Front populaire de libération de l'Érythrée (FPLE, ou Shabia), une organisation d'orientation marxiste-léniniste. En 1974, un coup d'État fait tomber Haïlé Sélassié, et le Derg marxiste-léniniste prend le pouvoir en Éthiopie. Le nouveau régime rejette cependant les revendications indépendantistes érythréennes et poursuit la guerre contre le FPLE, bénéficiant à partir de la fin des années 1970 d'un important soutien militaire de l'Union soviétique.
Dans les années 1980, Shabia prend progressivement l'ascendant, notamment à la faveur de la décision de l'URSS de Gorbatchev, à partir de la fin de la décennie, de réduire son aide militaire au Derg et de ne pas renouveler ses accords d'assistance militaire, ainsi que de la montée en puissance d'autres rébellions en Éthiopie, en particulier celle du FLPT.
En 1998 éclate une guerre entre les deux pays, notamment en raison de différends sur le tracé de leur frontière et le contrôle de plusieurs territoires disputés. Addis prend l'ascendant et, en 2000, un cessez-le-feu est signé sans que la question des territoires disputés ne soit vraiment réglée. Une situation de « ni guerre ni paix » va perdurer jusqu'en 2018 et la signature d'un accord de paix peu après l'accession d'Abiy au pouvoir, qui reçoit pour cela le prix Nobel de la paix l'année suivante – s'ajoutant ainsi à la longue liste de criminels de guerre récipiendaires de ce prix.
Dans la guerre du Tigré qui éclate deux ans plus tard, l'Érythrée intervient directement aux côtés du pouvoir fédéral éthiopien, notamment en raison de l'hostilité qui l'oppose de longue date au FLPT. Le Tigré est pris en tenaille entre les forces fédérales et leurs alliés au sud et les forces érythréennes au nord, dont l'intervention joue un rôle majeur dans l'affaiblissement militaire du FLPT. Asmara est cependant écartée du processus de paix de Pretoria, conclu en 2022 entre Addis-Abeba et le FLPT, ce qui contribue à envenimer progressivement ses relations avec le pouvoir éthiopien.
Plus déterminant encore dans le pourrissement des relations entre les deux pays, Abiy affirme depuis plusieurs années la nécessité pour l'Éthiopie de recouvrer un accès à la mer Rouge, perdu avec l'indépendance de l'Érythrée, allant jusqu'à sous-entendre pouvoir user de la force si aucun accord n'était trouvé. Addis-Abeba convoite notamment un accès au port érythréen d'Assab, situé à proximité du détroit stratégique de Bab-el-Mandeb, afin d'ouvrir directement le pays au commerce maritime et de sortir l'Éthiopie de son statut de pays enclavé le plus peuplé au monde.
C'est dans ces coordonnées qu'Asmara s'est rapproché de son ancien ennemi le FLPT, jusqu'à former une alliance informelle (Tsimdo). Si ces derniers jours le pouvoir fédéral a obtenu des victoires importantes, notamment avec la prise de la capitale tigréenne, Mekele, l'entrée en guerre de l'Érythrée pourrait significativement changer la donne. Début octobre, les deux pays ont rompu leurs relations diplomatiques.
Situation de l'Éthiopie et de l'Érythrée dans la Corne de l'Afrique ; en bleu le Tigré et les autres régions ayant connu des combats.
Crédit : BBC.
La situation est mouvante et les informations qui nous parviennent sont très limitées, mais aux dernières informations, des troupes érythréennes auraient traversé la frontière, tandis que l'armée éthiopienne se dirige vers le nord, laissant craindre une confrontation. L'armée érythréenne est moins bien équipée que l'armée éthiopienne, mais bénéficie d'une géographie favorable et dispose de capacités défensives importantes. Plusieurs spécialistes de la région, comme Martin Plaut, estiment désormais plausible le déclenchement d'une guerre ouverte entre l'Éthiopie et l'Érythrée. À noter que Washington pourrait rapidement lever son embargo sur les exportations d'armes vers l'Érythrée, comme ça a été le cas pour l'Éthiopie cette année. Les États-Unis cherchent à se rapprocher d'Asmara afin de consolider leur présence sur les rives la Mer Rouge et sur le détroit de Bab-el-Mandeb, dans le contexte de leur revers dans le détroit d'Ormuz et de l'incertitude autour du Bab-el-Mandeb.
À l'heure actuelle, Asmara et Addis s'accusent mutuellement d'« invasion à grande échelle », l'Éthiopie mettant en avant le soutien avéré apporté au FLPT par l'Érythrée, tandis que pour les érythréens, Abiy utilise un prétexte pour pouvoir marcher sur Asmara et prendre contrôle du port d'Assab.
L'option somalilandaise
En parallèle de ses ambitions sur le port d'Assab, Abiy s'est rapproché ces dernières années du territoire sécessionniste du Somaliland, situé au nord-ouest de la Somalie, indépendant de facto mais reconnu officiellement seulement par Israël depuis la fin de l'année dernière. Trump a également laissé entendre qu'il pourrait reconnaître son indépendance, une présence étasunienne au Somaliland, aux abords du détroit stratégique de Bab-el-Mandeb, pouvant conférer aux États-Unis un avantage stratégique important dans la région, alors que sa base de Djibouti est soumise à plusieurs contraintes, notamment liées à la proximité de la base chinoise, et au fait que Djibouti refuse l'utilisation de son territoire pour lancer des attaques contre les Houthis au Yémen.
En 2024, Abiy a signé un mémorandum d'entente avec le pouvoir somalilandais prévoyant un bail de 50 ans à l'Éthiopie sur une partie du territoire afin de restaurer un accès maritime au pays, en échange d'une éventuelle reconnaissance de l'indépendance du Somaliland. Le mémorandum n'a pour l'instant pas été mis en œuvre en raison de la crise qu'il a ouverte avec la Somalie et de la levée de boucliers internationale qui s'en est suivie. Depuis la fin 2024, un compromis est négocié sous les auspices de la Turquie entre Addis-Abeba et Mogadiscio, qui reconnaît à l'Éthiopie la possibilité de chercher un accès maritime, mais seulement en accord avec les autorités somaliennes et non directement avec le Somaliland. Les relations entre les deux pays restent cependant difficiles, et le mémorandum avec le Somaliland n'a jamais été officiellement abandonné.
Le Somaliland occupe depuis quelques années une place croissante dans les rivalités régionales, en Afrique mais aussi au Moyen-Orient. Depuis l'émergence des Houthis au Yémen, le déclenchement de la guerre Israël-Palestine et de la guerre civile au Soudan, et plus largement dans le contexte d'une polarisation grandissante dans la région, le Somaliland est devenu l'objet de convoitises rapaces des puissances régionales et impérialistes. Sa position stratégique au large du golfe d'Aden, à proximité de Bab-el-Mandeb l'a placé au cœur des rivalités entre puissances régionales, en premier lieu entre Israël et la Turquie.
L'animosité grandissante entre Ankara et Tel-Aviv, sur fond de rivalité pour s'imposer comme la principale puissance régionale et gagner les faveurs de Washington, ainsi que leur compétition pour le contrôle de la Syrie, déborde désormais dans la Corne de l'Afrique. Ankara a depuis quelques années approfondi ses liens avec Mogadiscio afin d'y développer sa présence militaire ; en 2017 y a été ouverte la première base turque en Afrique, et l'afflux de matériel militaire turc a considérablement augmenté ces dernières années. Afin de contrer la Turquie, Israël a développé ses liens avec Hargeisa (la capitale du Somaliland), y avançant ses intérêts commerciaux mais aussi dans l'optique de s'insérer militairement dans la région. Cette implantation passe par la construction par son allié émirati d'une base à usage des États-Unis et d'Israël.
C'est dans cette même logique de projection de puissance face à l'adversaire turc qu'Israël a également approfondi cette dernière année ses relations déjà étroites avec Addis-Abeba. On voit donc bien à quel point les dynamiques conflictuelles dans la région sont indissociables des rivalités entre des puissances étrangères qui utilisent font de la Corne un terrain pour mener leur compétition stratégique. Dans la nouvelle guerre dans le Tigré, comme dans la probable guerre qui arrive avec l'Érythrée, chacun de ces acteurs avance aussi ses pions.
La guerre du Soudan et le risque de convergence des deux conflits
Le Soudan est plongé depuis 2023 dans une guerre civile opposant les Forces armées soudanaises (FAS), dirigées par al-Burhan, aux Forces de soutien rapide (FSR) d'Hemetti, son ancien allié. Les forces d'Hemetti commettent actuellement des massacres de masse visant plusieurs groupes ethniques du Darfour, quelques décennies après le génocide perpétré dans la région par les Janjaweed, dont sont directement issues les FSR. Le camp d'al-Burhan est lui aussi responsable de très nombreuses exactions contre les civils.
Addis-Abeba entretient depuis plusieurs années des relations de plus en plus tendues avec Khartoum. Trois facteurs expliquent cette détérioration de leurs relations ; tout d'abord, les deux pays se disputent la région frontalière d'Al-Fashaga, un contentieux qui a donné lieu à des affrontements entre les deux pays pendant la guerre du Tigré. En deuxième lieu, Addis a apporté une aide aux FSR, en les laissant opérer sur le territoire éthiopien, notamment dans la région de Benishangul-Gumuz, où est situé le grand barrage de la Renaissance. Ce barrage constitue le principal contentieux entre les deux pays ; situé sur le Nil Bleu, le gigantesque barrage, dont la construction s'est achevée en 2025, alimente en électricité le pays, mais peut réduire le débit en aval du fleuve, qui passe par la capitale soudanaise Khartoum, et constitue une artère économique vitale du pays.
Certains analystes pointent ainsi la possibilité pour les FSR de prendre part aux combats en Éthiopie contre le FLPT, tandis que les FAS, qui représentent davantage le pouvoir officiel au Soudan, sont proches du FLPT, avec lequel elles entretenaient déjà des relations assez cordiales lorsque celui-ci était au pouvoir. Ces liens se sont renforcés ces dernières années, des combattants tigréens ayant pris part aux combats aux côtés des FAS dans sa guerre contre les FSR. Si cela advenait, les risques d'une « fusion » des deux conflits ne serait pas à exclure.
L'Égypte, le barrage de la Renaissance et l'émergence d'un front contre l'Éthiopie
Le grand barrage de la Renaissance constitue, pour les mêmes raisons que pour le Soudan, un point de friction important entre l'Éthiopie et l'Égypte, qui dépend énormément du fleuve pour son approvisionnement en eau et pour une large partie de son économie, et notamment l'agriculture. Le barrage pourrait, en cas de sécheresse sévère, contribuer à abaisser le niveau du fleuve en aval ainsi que celui du lac Nasser. De même, les capacités de production électrique du barrage d'Assouan seraient impactées.
Des négociations tripartites ont eu lieu en amont et pendant la construction du barrage, les deux pays en aval pouvant également bénéficier du barrage, notamment grâce à la régulation des crues du Nil. L'Égypte particulièrement demande des garanties à Addis-Abeba concernant le remplissage et la gestion du barrage, notamment en période de sécheresse. Les négociations n'ont cependant jamais abouti, et la construction s'est achevée sans qu'une entente n'ait été trouvée.
Quelques jours après le début des hostilités entre le FLPT et le gouvernement fédéral en septembre, Le Caire a annoncé un sommet quadripartite avec l'Érythrée, le Soudan et la Somalie, c'est-à-dire l'ensemble des rivaux régionaux de l'Éthiopie. Comme le note Abdelrahim Shalaby dans Al-Ahram, le communiqué issu du sommet ne mentionne l'Éthiopie à aucun reprise, mais le pays est pourtant bien au centre des discussions, que ce soit son accès à la Mer rouge ou sa gestion des eaux du Nil. Shalaby analyse le sommet non pas comme le début d'une alliance contre l'Éthiopie, mais plutôt comme l'« émergence d'un nouvel alignement régional ». L'idée semble forte, mais il est à noter que les pays présents au sommet son tous proches de l'axe incluant Arabie Saoudite, Turquie et Pakistan, tandis qu'Israël et les Émirats arabes unis sont proches de l'Éthiopie, du Somaliland et des RSF.
On assiste donc à une consolidation des dynamiques de polarisation, tandis que les pôles en constitution au Moyen-Orient s'entremêlent de plus en plus aux pôles qui émergent en Afrique du Nord-Est. La région qui borde la Mer rouge est en train de devenir un point chaud toujours plus dangereux, d'Israël au Yémen et de la Somalie à l'Égypte, à l'heure ou la compétition pour le contrôle des goulots d'étranglement maritimes exerce d'ores-et-déjà une pression énorme sur l'économie mondiale. Un constat partagé par Jalale Getachew Birru de l'Acled dans Deutsche Welle : « Depuis que les Israéliens ont reconnu le Somaliland, les superpuissances régionales ont évolué et se sont réorganisées. Et ce que nous observons également en Éthiopie est identique : différents acteurs régionaux et internationaux prennent parti. On observe ce phénomène aussi bien sur le territoire éthiopien que dans les pays voisins. Par exemple, au Soudan et en Somalie. [...] »
Le risque d'une extension de la guerre à d'autres pays, s'il n'est pour l'heure encore qu'une hypothèse, n'est cependant pas à exclure. À l'instar de la région des Grands Lacs, les guerres dans la Corne de l'Afrique ont tendance à attirer les pays voisins dans la guerre, suivis de près par les vautours impérialistes, qui cherchent à avancer leurs intérêts et à mettre la main sur les ressources des pays. L'Égypte a expulsé un diplomate éthiopien et les relations diplomatiques entre Addis et Asmara ont été rompues. Selon ACLED (critiqué cependant pour un biais pro-éthiopien et sur l'exactitude de ses information), l'armée éthiopienne aurait mercredi déjà mené des frappes de drones contre les troupes érythréennes qui ont pénétré dans le Tigré. Si cela se confirme, il s'agit d'un moment très dangereux pour la Corne de l'Afrique, qui pourrait donner lieu à une guerre qui éclipserait en envergure et en brutalité la guerre du Tigré et les autres conflits qui ont touché la région ces dernières années.
La guerre qui s'est ouverte est éminemment réactionnaire. La décision du FLPT de relancer la guerre, notamment dans l'objectif de reconquérir le pouvoir en Éthiopie, est une catastrophe pour les habitants du Tigré et du reste du pays. Le gouvernement fédéral porte cependant une responsabilité tout aussi lourde, par sa répression des populations et des mouvements d'opposition, sa gestion autoritaire des régions et de leurs revendications d'autonomie, et son incapacité à résoudre les conflits qui déchirent le pays. L'hypothèse d'une guerre ouverte entre l'Éthiopie et l'Érythrée fait également peser le risque d'un embrasement régional, alors que le contrôle de la mer Rouge revêt une importance stratégique croissante, dans un contexte de polarisation avancée au Moyen-Orient et dans la Corne de l'Afrique. La guerre entre les États-Unis, Israël et l'Iran, et son extension à la péninsule Arabique, renforcent encore les enjeux autour du détroit de Bab-el-Mandeb, passage essentiel du commerce maritime mondial.
Dans les prochaines semaines, les pays impérialistes voire des puissances régionales, comme l'Arabie Saoudite, Israël ou les Émirats arabes unis, vont tenter de profiter de la situation pour avancer leurs intérêts sous couvert de « médiation ». Face aux rivalités entre les différents camps et aux ingérences étrangères, seule la mobilisation indépendante des travailleurs et des classes populaires, par-delà les divisions nationales et ethniques, pourra permettre d'en finir avec les conflits réactionnaires en cours.
Crédit photo : Capture d'écran APT
