Retour

Anasse Kazib 2027 : à Saint-Denis, un lancement de campagne sous le signe de la révolte lycéenne

Wed, 14 Oct 2026 20:58:28 CEST

Révolution Permanente

Ouvrir l'original

Ce dimanche 11 octobre, Révolution Permanente organisait une Assemblée ouverte à la Bourse du travail de Saint-Denis pour présenter la candidature d'Anasse Kazib à l'élection présidentielle. La révolte de la jeunesse en cours a été au centre des discussions : quel projet politique peut prolonger la radicalité du mouvement dans la présidentielle et permettre de s'affronter à un régime radicalisé ?

Ce dimanche 11 octobre, Révolution Permanente organisait une Assemblée ouverte à la Bourse du travail de Saint-Denis pour présenter la candidature d'Anasse Kazib à l'élection présidentielle. Après des semaines de blocus et d'une répression inédite, c'est la révolte lycéenne qui a donné le ton. Lycéens, enseignants, AED, cheminots et militants y ont discuté d'une même question : comment faire gagner ce mouvement, et quel projet politique pour prolonger sa radicalité ?

« Cette génération est incroyable de politisation » : la révolte lycéenne dans la salle

Dans la salle, des secteurs à l'avant-garde du mouvement étaient là : lycéens de Paul-Éluard, de Suger, de Jacques-Feyder ou de Rosa-Parks, enseignants et AED grévistes, avocats du Collectif d'action judiciaire, étudiants de Paris 8 et syndicalistes. À la tribune, l'avocate et conseillère municipale à Saint-Denis Elsa Marcel a souligné à quel point la révolte dépasse les revendications initiales : « Au-delà de Parcoursup, des moyens, du 8h-18h, ils posent la question de leur avenir dans cette société, refusent d'être cantonnés à un avenir de misère et de sélection sociale, veulent lutter contre le racisme d'État et les violences policières. Quand l'une des revendications du mouvement, c'est d'en finir avec l'époque contemporaine, ça montre les potentialités révolutionnaires portées en germe sur les blocus du 93. »

Anasse Kazib a souligné ce que ce mouvement change pour une jeunesse des quartiers populaires qu'on ne voyait se mobiliser que « quand Zyed et Bouna étaient morts, quand Nahel, quand Adama » : « Ce qui est posé aujourd'hui, ce n'est pas la défense contre la mort d'un des nôtres. À travers le 8h-18h, ils posent la question : quel monde on veut demain ? Quand on leur dit “tu n'es pas prêt pour le monde du travail”, ils répondent : “ce monde du travail, j'en veux pas”. Il se prépare quelque chose d'offensif, pas de défensif. »

En quelques jours, cette jeunesse a brisé le fatalisme hérité de la défaite des retraites, ce fatalisme qui est « le pendant du vote utile et du moindre mal », selon Anasse Kazib. Elle a aussi mis le RN en difficulté : sur les plateaux, ses porte-parole peinent à défendre un programme qui prévoit la sélection dès le CM2. « Les bahuts de ce pays peuvent faire reculer l'extrême droite et la marginaliser sur le terrain », a résumé Elsa Marcel.

Une répression à la mesure de la peur des classes dominantes

Face à cette jeunesse, le gouvernement a choisi la matraque : plus de 7 000 interpellations, des gardes à vue en série, des enfants mutilés. Avocate d'Eden, 14 ans, visé en plein visage à 1,50 mètre par un tir de grenade lacrymogène Cougar, Elsa Marcel a pointé le décalage entre les revendications et la réponse de l'État : « Des enfants sortent dans la rue parce qu'ils n'ont pas assez de chaises en classe, et on leur envoie la BAC et la police qui les mutilent. Si la répression est aussi violente, c'est parce que cette jeunesse fait peur au gouvernement. Leur crainte absolue, c'est que ce mouvement fasse tache d'huile. » C'est la mobilisation de jeunesse la plus réprimée de l'histoire française, a ajouté Anasse Kazib, « plus que les Gilets jaunes, plus que Mai 68 ».

Cette brutalité n'est pas un dérapage. Elle traduit la radicalisation de classes dominantes confrontées à la décomposition du système capitaliste et à un régime politique en crise. Le patronat éclate de rire au Medef quand Mélenchon lui parle de hausse des salaires : dans une situation internationale et économique convulsive, il est prêt à mettre en œuvre toutes ses armes pour défendre le moindre centime de profit.

Le mouvement lycéen en fait la démonstration : « On n'est pas en train de demander le communisme. Même pour l'abrogation de Parcoursup, vous faites face à un mouvement quasiment insurrectionnel, et ils ne reculent sur rien, à part 3 000 postes de remplaçants sortis du placard. Même des revendications minimales sont obligées de se transformer quasiment en lutte révolutionnaire pour obtenir la plus petite modification. »

Quel projet politique pour porter cette radicalité vers la victoire ?

« En France, on ne manque ni de radicalité, ni de révolte », a rappelé Elsa Marcel. Toute la question est de savoir comment cette énergie peut arracher des victoires. La première tâche, c'est de défendre le mouvement face à la répression. Si Paul-Éluard est devenu un symbole, c'est que la vie scolaire et les enseignants, avec des militants de Révolution Permanente parmi eux, ont été les premiers à se mettre en grève, à monter une caisse de grève et à protéger physiquement leurs élèves face à la police, en lien avec le Collectif d'action judiciaire. « Paul-Éluard n'a pas un chromosome différent de Suger ou de Feyder », a lancé Anasse Kazib.

Ensuite, faire entrer dans la bataille le monde du travail, « le grand absent » de la mobilisation : « Mai 68, c'est 7 millions de grévistes et des occupations d'usines. Les travailleurs frappent là où ça fait mal : l'économie. Le blocage d'un lycée ne frappe pas Bernard Arnault ou Bolloré. Imaginez les aiguilleurs de Roissy, les routiers, la SNCF et la RATP en grève. » Des jalons existent, des raffineurs, métallos, syndicalistes CGT du Havre qui ont protégé une manifestation lycéenne aux cheminots venus devant Jacques-Feyder. Mais l'intersyndicale a préféré fixer la grève interprofessionnelle au 5 novembre, après les vacances, plutôt qu'au 15 octobre, à deux jours du 17. Un choix fait « pour sauver les fesses du gouvernement », a dénoncé Anasse Kazib.

Enfin, que celles et ceux qui luttent dirigent eux-mêmes leur mouvement, face aux porte-parole autoproclamés reçus à Matignon : « Chaque matin, après le blocus : assemblée générale. C'est quoi les revendications ? On va soutenir le lycée d'à côté ? Et chaque lycée envoie quelqu'un avec un mandat. Ça, c'est la démocratie à la base, et c'est ça qui devrait diriger le mouvement, pas des organisations qui décident d'en haut. » Comme lors de la victoire contre le CPE en 2006, cette auto-organisation par en bas est le meilleur moyen d'empêcher que le mouvement s'essouffle pendant les vacances ou que d'autres sifflent la fin de la partie.

Ces trois tâches dessinent une stratégie. Face à des classes dominantes radicalisées qui ne concèdent rien, les urnes ou la négociation sont une impasse : seule la lutte des classes par en bas, la construction d'un rapport de force par la grève et l'auto-organisation, permet de s'y affronter réellement. « La principale force de transformation sociale, c'est la mise en mouvement de la jeunesse et des travailleurs de ce pays, a expliqué Elsa Marcel. Cette stratégie, on veut l'exprimer dans le mouvement, mais aussi la cristalliser dans un projet politique. » Avec une image qui a marqué la salle : « 500 raffineurs, compris comme une force sociale, sont capables de bloquer le pays. 500 raffineurs pensés comme des électeurs, c'est juste 500 bulletins de vote. La force de frappe politique entre les deux est incomparable. »

C'est sur ce point que passe la ligne de partage avec La France insoumise. En faisant des élections le centre de gravité de sa stratégie, LFI déserte le terrain où se construit le rapport de force, au moment même où la situation l'exige. La campagne d'Anasse Kazib veut au contraire porter dans la présidentielle les revendications nées des luttes, en assumant qu'aucune ne sera concédée sans affrontement : SMIC à 2 000 euros et indexation des salaires, semaine de 28 heures, 15 élèves par classe, fin de Parcoursup, régularisation de tous les sans-papiers, expropriation des grands groupes. « Si on n'est pas présent dans cette élection, qui va porter ce discours ? »

Pourquoi ne pas soutenir Mélenchon ? « Le problème, ce ne sont pas les intentions, c'est la stratégie »

Dans une ville où LFI a recueilli 51 % aux municipales, la question était sur toutes les lèvres. « Les camarades de la France insoumise, on se retrouve avec eux sur les blocus, dans les manifestations, dans les grèves, a précisé Elsa Marcel. Mais on pense que la logique fondamentale de leur stratégie est erronée. » Anasse Kazib a été tout aussi clair : « Le problème, ce ne sont pas les intentions. C'est la possibilité matérielle de faire ce pour quoi on a été élu. » Face à un patronat et un régime prêts à tout pour écraser toute contestation, la voie électorale prônée par LFI est une impasse.

« Face au RN, ne vaut-il pas mieux voter LFI ? » Personne à la tribune ne met le RN et LFI sur le même plan. Anasse Kazib l'a rappelé, Révolution Permanente est la première organisation que l'eurodéputé RN Matthieu Valet promet de dissoudre. Mais l'extrême droite est le produit de décennies de trahisons de la gauche et d'une radicalisation du régime. « Quand vous regardez le programme du RN, les macronistes leur ont déjà tout pris », a souligné Elsa Marcel. Et, malgré toutes ses bonnes intentions, Mélenchon serait incapable de mettre en œuvre ses promesses s'il parvenait au pouvoir. Il se confronterait à la bourgeoisie française et internationale et à l'ensemble des leviers dont elle dispose. Dans les dernières décennies, les exemples d'échec de gouvernements réformistes ne manquent pas, et à chaque fois c'est l'extrême droite qui a capitalisé dessus. Anasse Kazib a rappelé l'exemple de Mitterrand : élu en 1981 avec plus de 350 députés, sur un programme plus à gauche que celui de Mélenchon, il laisse en 1988 un Front national passé de 0,75 % à 14 %. Le Chili de Boric, remplacé par José Antonio Kast, ou la Grèce de Syriza vont dans le même sens : une victoire électorale qui canalise la colère sans affronter les classes dominantes prépare le retour d'une droite plus dure.

Une participante rétorque : « Même sans avoir aucune illusion en la capacité de LFI à appliquer son programme, n'est-ce pas mieux d'avoir un gouvernement insoumis qu'un gouvernement d'extrême droite pour préserver nos possibilités de lutter ? » Face à cette alternative, Anasse Kazib a mis en garde contre le fait de « tétaniser » les gens à force de crier au loup, une logique qui peut finir par justifier n'importe quel vote, « même Édouard Philippe ». Elsa Marcel a rappelé que, quel que soit le résultat de 2027, la situation restera « beaucoup plus convulsive, beaucoup plus instable, beaucoup plus ouverte ». Le projet de Marine Le Pen est traversé de contradictions, entre ses 125 milliards de coupes promises au patronat et un électorat favorable à la retraite à 60 ans. Et l'Italie montre que la lutte paie : sous la pression d'une grève générale pour la Palestine partie des dockers, Giorgia Meloni a dû reculer. Quel que soit le prochain gouvernement, c'est ce rapport de force qu'il faut préparer dès maintenant.

Un militant insoumis présent dans la salle relance le débat : « Voter LFI n'empêchera pas d'être dans la rue le lendemain : c'est comme ça qu'on pourra dépasser tous les échecs précédents, comme Mitterrand ». « Malheureusement, ce n'est pas vrai », lui a répondu Elsa Marcel. « La lutte, ça se prépare. Et ce n'est déjà pas ce qu'ils sont en train de faire à Saint-Denis. » La ville offre en effet un véritable cas d'école. Sur la police municipale, armée par l'ancien maire PS Mathieu Hanotin, LFI promettait de retirer les LBD comme « début d'un désarmement progressif ». Une fois élus : « Non seulement il n'y a plus de désarmement progressif, mais le LBD, ils l'ont gardé. “On va le laisser dans le coffre de la voiture”, disent-ils. Et on voit des policiers municipaux avec des LBD devant Bartholdi, des tirs de LBD au lycée Suger. »

Même scénario pour l'arrêté anti-expulsion pris par le nouveau maire : contesté par la préfecture, il a été abandonné comme une mesure « symbolique », alors que Révolution Permanente proposait de mobiliser pour le défendre. Le remboursement promis des jours de grève des agents municipaux a connu le même sort. Pendant ce temps, le maire a conservé son salaire de 9 000 euros. « Il y a eu 10 000 personnes pour soutenir Bally Bagayoko face à l'extrême droite, 20 000 au meeting de Mélenchon. Pourquoi ne pas dire : “Camarades, rendez-vous demain devant la préfecture, qui veut m'empêcher d'appliquer mon arrêté” ? Ils disent : ne luttez pas maintenant, il me faut Plaine Commune, puis la présidence, puis les législatives. Ils remettent toujours à plus tard le moment où il faudra lutter. Et nous, on n'a pas le temps. Les lycéens non plus. »

À l'échelle nationale, la même logique est à l'œuvre. Interrogé par Politico sur le 17 octobre, Jean-Luc Mélenchon a expliqué que le rôle de LFI n'était pas la révolution, mais les élections. Et si la CGT peine à appeler à la grève contre Macron en plein mouvement lycéen, pourquoi le ferait-elle demain contre son allié ? Si l'adaptation aux institutions s'impose dans une ville où la gauche est ultra-majoritaire, qu'en sera-t-il face au patronat, aux marchés et aux puissances impérialistes ?

« Qui va porter ce discours si nous ne sommes pas là ? »

En conclusion, Anasse Kazib est revenu sur son parcours. Électeur de François Hollande en 2012, il s'est politisé avec la loi El Khomri : « J'ai voté comme vous, j'ai pensé que ce serait mieux sous Hollande que sous Sarkozy. Mais je n'ai jamais été autant attaqué que sous un gouvernement Hollande. » S'il fait actuellement l'objet d'un boycott médiatique, c'est parce qu'un candidat ouvrier et racisé peut dire aux travailleurs tentés par le RN que leur allié est le travailleur sénégalais ou ivoirien, pas Bolloré, et que la radicalité profonde des lycéens montre qu'un projet révolutionnaire peut avoir un écho large.

La première bataille sera celle des 500 parrainages : pendant les vacances, Révolution Permanente appelle à rejoindre les tournées auprès des maires des petites communes, avant un grand meeting le 21 novembre à Paris. Mais l'échéance immédiate reste le 17 octobre. L'appel lancé depuis Saint-Denis est simple : que les lycées mobilisés du 93, leurs enseignants et leurs AED appellent ensemble à rejoindre la rue ce jour-là, et que la jeunesse y trouve à ses côtés le monde du travail. Car, comme l'écrivait Trotsky cité par Elsa Marcel, « la rénovation du mouvement se fait par la jeunesse ». C'est à elle, comme à l'ensemble des travailleurs, que s'adresse cette campagne : non pour lui demander un bulletin, mais pour construire avec elle le projet politique dont elle a besoin pour gagner.

/ / / / /