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Révolte lycéenne : Spider-Man, héros préféré de la jeunesse en lutte ?

Wed, 14 Oct 2026 21:01:41 CEST

Révolution Permanente

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Depuis le début de la révolte lycéenne, Spider-Man est apparu sur tous les blocus. Pourquoi ce héros plutôt qu'un autre ?

Il y a des incontournables sur les blocus lycéens. Les poubelles qu'on amasse à six heures du matin pour bloquer l'entrée. Les chants, toujours les mêmes après vingt ans et malgré des changements de noms – « La jeunesse emmerde le Front National ! » Et, depuis le début de la révolte fin septembre, la présence de Spider-Man. Si d'autres héros ont été aperçus, tels Batman ou le Ninja Vert de Lego Ninjago, c'est bien l'homme-araignée, représenté par son masque ou son costume intégral, qui leur vole la vedette.

À Menton ou à Montreuil, Batman et Spider-Man ont fait alliance pour soutenir les lycéens. À Drancy, ce dernier a dénoncé l'islamophobie d'État et les conditions d'étude. À Metz, deux avatars du héros ont participé à une battle d'aura. Et lors de l'« acte III » du 6 octobre, ils étaient nombreux réunis en tête de cortège.

Le multivers nous a appris qu'une infinité de versions du même héros pouvaient coexister. C'est ainsi qu'à la version de Tom Holland, qui dans son dernier film collabore avec la police et la surveillance de masse, les lycéens opposent un Spider-Man qui lutte contre les violences policières, et les médias dominants qui les légitiment. Les Mathieu Valet et Bérénice Levet en tous genres, prompts à déplorer la casse du mobilier urbain, ne sont d'ailleurs pas sans rappeler J. Jonah Jameson, le patron tyrannique de Spider-Man qui l'érige en ennemi public n°1. Et ils pourraient reprendre à leur compte sa phrase fétiche à propos du héros, « danger ou menace ? », pour parler des lycéens. Or, les réseaux sociaux nous montrent tout autre chose : la violence vient de la police, de l'État, en guerre contre la jeunesse révoltée, une jeunesse qui refuse l'avenir offert par ceux d'en haut.

Peter Parker connaît, lui aussi, cette absence d'horizon. C'est ce qui l'a rendu si populaire : il partage le quotidien de la jeunesse, non seulement les problèmes de cœur et d'amitié, mais aussi les galères de loyer, le difficile équilibre entre le travail et les cours. Il ne peut être « l'araignée sympa du quartier » que parce qu'il vit comme ses voisins. C'est une autre différence avec la version de Tom Holland, qui n'a pas même besoin de travailler. Les lycéens, en se réappropriant cette figure, renouent donc davantage avec l'autre version du superhéros au cinéma – Miles Morales, originaire de Brooklyn, de l'immigration portoricaine et de la Gen Z – mais aussi avec son origine dans les comics.

Le personnage, créé en 1962, a vite fait équipe avec d'autres héros plus ouvertement politiques, comme les X-Men ou Black Panther, qui ont contribué à construire une contre-culture de masse. Comme la musique pop à la même époque, les comics, s'ils s'étaient constitués en industrie, étaient un refuge et un modèle d'identification pour des centaines de milliers d'opprimés, jeunes, précaires, LGBT, racisés… qui se levaient déjà contre la guerre et l'absence d'avenir. C'est cette colère, accumulée au long des années 60, qui a explosé en Mai 68, l'événement le plus revendiqué par le mouvement actuel.

Et, comme le disait Marcuse des événements de Mai, « les révoltés font revivre le rire désespéré et cynique des bouffons : c'est pour démasquer les agissements des gens sérieux de qui tout dépend » [1]. En effet, la jeunesse répond à la terreur policière avec courage mais aussi avec une insolence cathartique. On voit sur les réseaux sociaux de nombreuses vidéos de jeunes mobilisés défiant la police, tournant en ridicule leur présence surarmée aux blocus, se moquant de l'absurdité morbide de la doctrine ultra-violente d'écrasement de la contestation par les forces de répression. Et c'est leur dernier point commun avec Spider-Man : le superhéros est connu pour son sens de l'humour, son sarcasme face à des ennemis acharnés, son optimisme sans faille. Comme lui, les lycéens, qui subissent un niveau de répression inédit sous la Ve République, refusent de se résigner.

Ici, ils organisent une battle d'aura et sont rejoints par leur proviseur. Là, un élève reproduit les pas de danse de Michael Jackson devant la police. Partout, ils ironisent sur « la fin de l'époque contemporaine » le 17 octobre, et tournent en dérision les flics sous « couverture » avec la phrase « bismillah c'est les ténèbres », devenue en quelque sorte la méta-devise du mouvement. Michael Jackson, encore lui, est même cité sur des pancartes – « all I want to say is that they don't care about us » – où il côtoie Rimbaud, poète révolutionnaire s'il en est – « on n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans ».

« On n'est pas sérieux » : l'une des plus grandes forces du mouvement lycéen est sans doute de refuser « l'esprit de sérieux » que cherche à imposer le gouvernement. Il faut des élèves disciplinés pour les envoyer au service militaire. Mais ils refusent de se tenir sages, et leur colère se propage comme une onde de choc à l'échelle du pays tout entier, traversant les barrières sociologiques et devenant un moteur de la contestation générale. Les étudiants les ont déjà rejoints, et les travailleurs, contrairement aux directions syndicales qui appelent à enjamber le 17 octobre, n'attendent que de rejoindre la colère contre la misère généralisée.

C'est pour toutes ces raisons que le masque de Spider-Man, déjà repris et détourné par de nombreux artistes au service du mouvement, en est devenu un symbole, avec le drapeau de One Piece ou la musique d'un court-métrage de Cyprien. Parce que c'est le masque que tout le monde peut porter, celui de la désinvolture et du courage face à l'adversité. Et le grand pouvoir de cette révolte implique, pour nous tous, des responsabilités à la hauteur.


[1] Herbert Marcuse, Vers la libération, 1969.

Crédit photo : Contre Attaque

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