Retour

Pédopsychiatrie : « Nos enfants demandent le droit à la santé qui leur est aujourd'hui refusé »

Wed, 14 Oct 2026 21:04:32 CEST

Révolution Permanente

Ouvrir l'original

Dans ce billet, la pédopsychiatre bretonne Lise Brygo analyse les causes de la révolte des lycéens, en lien avec les violences produites par l'État français et la société néolibérale. Un appel aux parents et aux travailleurs à rejoindre la révolte lycéenne et étudiante.

Avant tout je souhaite témoigner toute mon admiration à la jeunesse lycéenne pour sa ténacité et son courage dans la révolte.

État des lieux : une jeunesse méprisée

Les jeunes demandent des moyens pour leurs lycées. Plus de professeurs, la fin des profs non remplacés, des trous dans les emplois du temps entraînant des horaires harassants, l'abolition de Parcourssup et de sa logique injuste de classe, source de stress, d'épuisement et pour certains laissés sur le carreau, de désespoir. La restauration de leurs classes délabrées, un chauffage qui fonctionne, de la clim pour les canicules, jusqu'aux toilettes impraticables ! Des conditions de vie quasiment carcérales (pour avoir aussi exercé en maison d'arrêt, je parle en connaissance de cause).

Ils réclament aussi des infirmiers scolaires et des psychologues. En somme, que les décideurs répondent à leurs droits de grandir dignement, avec les moyens nécessaires alloués à leur éducation et à leur santé. Ils s'érigent contre le système agressif de compétition et de casse du service public instauré par les gouvernements successifs dans un système néo-libéral privilégiant une poignée d'humains au détriment du plus grand nombre. Leur conscience de l'urgence climatique est maximale. Leurs revendications sont légitimes, cela ne fait plus débat. Un état des lieux sur leur santé permet aussi de contextualiser la révolte.

Souffrance des jeunes : un scandale d'État

La souffrance et la détresse psychologique des jeunes connaissent une dégradation généralisée à l'échelle Européenne. Mais la France est devenue, parmi les pays d'Europe de l'Ouest, celui où la souffrance est la plus prononcée. Elle a explosé et concerne 1,6 millions d'enfants aujourd'hui. Les enquêtes épidémiologiques placent notre pays régulièrement en tête des indicateurs de syndromes dépressifs et d'anxiété. L'épidémie de Covid 19 a certes joué un rôle de catalyseur au vu de la violence des mesures imposées aux jeunes sans discernement et malgré nos alertes sur les risques pour leur santé mentale.

En parallèle, les professionnels de la santé se sont réduits comme peau de chagrin, particulièrement le métier de pédopsychiatre devenu, plus qu'une spécialité sinistrée, une espèce en voie d'extinction. Nous sommes passés à 437 praticiens pour toute la France en 2026. Une chute de 50 % en dix ans. La moyenne d'âge des pédopsychiatres est de 64 ans. Il y aura donc une vague massive de départs en retraite non remplacés à court terme.

La casse de la pédopsychiatrie n'est pas un mystère. Elle résulte de la casse de l'hôpital et du désintérêt total des dirigeants vis à vis de la jeunesse. Baisse du nombre d'étudiants formés, non remplacement des départs en retraite et, suite au cercle vicieux créé par le manque de moyens, effondrement des vocations. Seuls 6 % des centres médico-psychologiques infanto-juvéniles (CMP-IJ) ont été ouverts sur 20 ans, illustrant le gel structurel de l'offre de soins. Plus de 20 départements français sont totalement dépourvus de pédopsychiatres libéraux ou ne disposent que de structures ambulatoires saturées !

La situation crée de longs mois voire de longues années d'attente pour obtenir une consultation, quand on sait que dans le développement psychomoteur de l'enfant, chaque mois de retard de prise en charge aggrave la situation. Faute de soins à temps, les pédopsychiatres ne peuvent plus faire leur essentiel travail de diagnostic précoce, de prévention et d'accompagnement des familles. En sous effectifs, débordés, ils voient en consultation ou aux urgences des situations critiques de jeunes en grande souffrance et profondément traumatisés, quand une prise en charge précoce quelques années plus tôt aurait pu désamorcer aisément les problèmes.

Les jeunes font face à des difficultés sans précédent dans notre Histoire. Leur souffrance actuelle est multi-factorielle : VSS et violence du patriarcat pour les jeunes filles dont le taux de tentatives de suicide a explosé encore plus fortement que pour les jeunes garçons, comme j'ai pu l'évoquer dans un article du journal féministe La Déferlante. D'autres sources de souffrance comme les conditions socio-économiques, le harcèlement, le rôle amplificateur des réseaux sociaux, la question du genre encore taboue dans beaucoup de services (combien de soignants mégenrent encore les jeunes en utilisant leur dead name…) les nombreux problèmes évoqués de l'éducation nationale, le manque de perspectives et globalement une planète et ses écosystèmes ravagés par les dégâts du capitalisme. Dans les médias : menaces de guerres, génocides d'enfants en direct avec la complicité des États impérialistes, l'injustice dont certaines catégories d'enfants sont victimes.

L'accompagnement en Pédopsychiatrie ne s'exerce pas seul. Le médecin n'est qu'un maillon dans un travail en pluridisciplinarité. Chaque élément a autant d'importance, les échanges sont transversaux. Autour de l'enfant il y a sa famille, nucléaire et élargie, souvent recomposée, et tous les partenaires naturels de la bonne prise en charge de l'enfant.

Les manques de moyens alloués aux professionnels sont criants : professeurs des écoles, collèges, lycées, infirmier.e.s, puéricultrices, assistant.es d'éducation (AED), accompagnant.es d'élève en situation de handicap (AESH), psychologues scolaires, assistantes sociales, éducateurs, travailleurs sociaux et de la protection maternelle et infantile (PMI), services départementaux de la « protection » de l'enfance, paramédicaux, associations… Le champ du handicap, la justice… et beaucoup d'autres. La casse du service public détruit tout.

Une société mais surtout un État qui participent d'une prise en charge au rabais, donc de la violence faite aux mineurs. Ce malgré l'implication louable mais débordée des travailleurs.

Notre jeunesse est abandonnée par le politique. On se révolterait pour moins que ça ! Mais quand enfin, après des années de demandes de moyens et de mesures balayées d'un revers de la main par un pouvoir sourd et violent, elle se soulève légitimement et pacifiquement, s'abat sur elle une violence policière inouïe. Des attaques de CRS sanglantes, sans précédents. Les jeunes s'expriment et ce sont eux qu'on réprime et qu'on mutile.

Comment une société peut-elle tolérer que l'on traite ainsi la chair de sa chair, son bien le plus précieux, son avenir ? Ne laissons pas cet état répressif inverser les rôles victimes-opresseurs. Il existe une analyse des ressorts psychologiques utilisés par le pouvoir en place pour manipuler les esprits. La situation crée une telle sidération que nous devons prendre du recul pour poser les mots justes. Des poubelles qui brûlent n'ont jamais tué personne. Un œil en moins, une main arrachée, en revanche, ce sont des vies brisées. Des milliers de garde à vue avec leur lot de violences physiques et sexuelles vont être la cause de nombreux syndromes de stress post traumatiques, pour certains à vie. Face à eux, la plupart des policiers soi-disant blessés qui crient au loup n'ont que des égratignures ou des rougeurs provoquées par leurs propres gaz lacrymogènes !

Les médias mainstream propagent une désinformation à grande échelle. Comment distinguer le vrai du faux ? Pour comprendre qui est réellement l'agresseur, de l'extérieur, dans tout système d'emprise, il faut chercher à savoir qui a le pouvoir dans la relation. Prenons l'exemple classique des violences conjugales. Un homme dira que sa femme est folle et violente parce qu'elle s'est rebellée en l'agressant verbalement ou en le frappant. On découvre ensuite qu'il la rabaissait, l'isolait, la violentait psychiquement, parfois simplement en ignorant ses besoins et demandes, depuis des années. Ou en faisant semblant d'y répondre. Souvent tout à fait sympathique et respectable de l'extérieur, apprécié de tous, c'est lui qu'on croira en priorité. Surtout s'il a les moyens de sa propagande. Les systèmes d'emprise sont les mêmes à grande échelle. Le gouvernement crie à l'agression alors que c'est lui qui opprime sa jeunesse depuis des années, voire des décennies.

« Liberté, Égalité, Fraternité ? » : Un État qui piétine sa devise

Pour illustrer ce phénomène, la politiste et militante Fatima Ouassak parle de désenfantisation. Ce terme désigne un refus du statut d'enfant. C'est le processus par lequel les jeunes des quartiers populaires - particulièrement ceux issus de l'immigration postcoloniale- ne sont pas perçus ou traités comme des enfants mais d'emblée comme des « menaces potentielles » pour l'ordre social et la sécurité. La désenfantisation, c'est l'exposition à la violence institutionnelle : ce concept rend compte de la manière dont la violence d'État, les contrôles, les humiliations ou les discriminations ciblent cette jeunesse dès le plus jeune âge, niant leur droit à l'insouciance, à l'erreur ou à la protection due à l'enfance.

L'oppression est précoce, institutionnelle, scolaire et sanitaire. L'idée du « Front de mères » co-créé à Bagnolet, était déjà l'appel à une « parentalité en rupture » des mères, sortant d'un rôle habituel de tampon face à l'oppresseur pour bâtir une résistance collective et protéger la dignité de leurs enfants. Comment en est-on arrivés là ? Dans le domaine de la santé, depuis des décennies, les cris de détresse des travailleur.euses n'ont pour réponse que leur écho.

Psychiatrie et capitalisme : une logique de marche ou crève

Olivier Brisson, psychomotricien, le décrit bien en 2023 dans son livre « Pour une psychiatrie indisciplinée » : « L'hôpital est pensé sur le modèle de l'entreprise, selon l'idée que le soignant est un opérateur de soins définis par la communauté médicale ou managériale. Son approche personnelle et singulière de la clinique n'est pas importante, voire même contrariante. » Dans les années 60, un mouvement de liberté avait soufflé sur la psychiatrie, pour accompagner les patients de manière plus humaine. Il a ensuite été battu en brèche, particulièrement sous l'ère Sarkozy.

Désormais, trop peu de soignants connaissent l'histoire de leur propre métier. Dès lors nous n'avons souvent pas vu revenir au galop la vieille logique disciplinaire qui sous-tend un certain nombre de nos pratiques. Cette ignorance de la complexité de notre histoire nous empêche de constater l'émergence d'un discours collé à l'orientation néolibérale contemporaine qui, au nom de la preuve scientifique, organise la mise en place de projets visant l'ajustement du patient à l'environnement, « l'adaptation » ou la réadaptation. C'est le sujet malade qui doit s'adapter et non l'inverse. Une logique de responsabilité individuelle qui culpabilise l'individu et dédouane le système libéral aliénant. Ludovic Gadeau, docteur en psychopathologie et maître de conférences des universités, parle de « management neuro-technocratique » quand il dénonce en 2020 les dérives en matière de soin pédopsychiatrique imposées dans son secteur par l'Agence régionale de santé (ARS).

Un des exemples de validisme est le douteux diagnostic de « trouble de l'adaptation » décrit dans le DSM 5 (la bible des psychiatres pour la recherche, créée par les Américains). Synthétiquement, toute personne qui, devant une difficulté de vie a le malheur de flancher est cataloguée comme pathologique. Questionner les fondements éthiques, philosophiques et politiques de ce « diagnostic » et de ses dérives potentielles n'effleure pas grand monde, tant la psychiatrie est sortie de l'autocritique.

La tarification à l'acte, imposée à l'hôpital a accéléré son déclin. Nous sommes contraints, soignants et travailleurs de l'enfance et du social à proposer des accompagnements au lance-pierre. Ces ados en souffrance pouvant parfois « troubler l'ordre public », ou à l'extrême commettre des actes délictuels, la solution de facilité quand on n'a pas de personnel ni de moyens est la sédation. Parfois nous sommes amenés à prescrire la mise en chambre d'isolement. Pour des mineurs !

Alors que ces mesures d'un autre âge pourraient être largement évitées avec plus de temps et de personnel autour d'un enfant en souffrance.

Appelons les choses par leur nom. Beaucoup de jeunes de moins de 15 ans ont déjà des ordonnances de quatre ou cinq traitements médicamenteux. Ils sont mis à la porte du service en trois jours sous injonction de l'institution (sinon c'est pas rentable) et parfois reviennent aussitôt par les urgences après un nouveau passage à l'acte dans un cercle désespérant où l'on sait que plus les tentatives se multiplient, plus elles risquent de mener à la mort. Dans beaucoup trop de situations, les pédopsychiatres à l'hôpital public sont devenus des instruments de coercition sociale.

Un autre monde est possible. Nous pouvons soigner dignement nos patients, leur proposer des accompagnements humains et respectueux, des thérapies alternatives, des ateliers thérapeutiques, des espaces ouverts à la rencontre des autres et de soi.Les soignants alertent depuis des décennies, il est possible de mettre un terme à la gestion comptable néolibérale de l'hôpital public, déconnectée du soin et de l'humain.Nous sommes capables de refonder nos pratiques professionnelles en pensant la psychiatrie au delà de ses frontières. A fortiori quand le temps s'accélère. L'arrivée de l'IA rebat les cartes alors que nous vivons dans le passé sans être armés psychologiquement pour choisir notre futur.

Voulons-nous poursuivre dans cette direction ? N'était-il pas temps de se rebeller, de sortir dans la rue ? Qui, au final, a eu le courage de le faire ? Ces jeunes extraordinaires qui se soutiennent, la révolte partie des quartiers défavorisés s'étant étendue à tout le pays.

Nos enfants demandent le droit à la santé qui leur est aujourd'hui refusé. Une santé définie par l'OMS comme « un état complet de bien être physique, mental et social et ne consistant pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité ». Aujourd'hui, non seulement ils n'y ont pas accès, mais quand ils la demandent, on les détruit ! Ils sont frappés, humiliés, noyés, étranglés, mutilés. À ce stade, le changement de paradigme concernant la jeunesse de notre pays ne nécessite plus des réformes, mais une révolution.

Informés, curieux, ouverts d'esprit et souvent brillants dans leur capacité à s'informer et à comprendre leurs sources, les jeunes ont conscience du monde qui les entoure. Ils appellent à transformer le système. Toute révolution se base sur l'espoir. Appelons un maximum d'adultes et de travailleurs à les rejoindre, les accompagner, les protéger, soutenir en masse leurs revendications et converger avec elles.

/ / / / / / /