Blocus de l'Ecole Boulle : « Si on design des choses, c'est pas pour la guerre »
Tue, 13 Oct 2026 15:16:28 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalL'extension du mouvement à cette prestigieuse école parisienne des métiers d'arts et des arts appliqués témoigne de la colère de toute une génération. Face aux tentatives de la direction de freiner la mobilisation, l'urgence est de renforcer l'auto-organisation et les liens entre les écoles d'art mobilisées pour amplifier le mouvement.

Depuis le 5 octobre, les lycéen·nes et étudiant·es de l'Ecole Boulle bloquent leur établissement. Dans cette école réputée des métiers d'art et des arts appliqués, la vague de blocus et manifestations dans les lycées du pays a servi de détonateur. En effet, les élèves de Boulle sont d'abord entrés dans la lutte par solidarité avec les révoltes des lycéens et contre la répression ciblant ces derniers. Dans leur communiqué du 2 octobre, ils appellent à soutenir les lycéen·nes et enseignant·es, mobilisé·es contre l'insalubrité de leurs bâtiments et le manque de moyens. « C'est pas normal que nos avenirs soient dictés par Parcoursup, que nos camarades en banlieue vivent dans la crasse et se fassent casser la gueule », explique un étudiant mobilisé.
Contre la sélection, les conditions d'études, la militarisation et la répression
En assemblée générale, l'idée de s'appuyer sur le prestige de l'école pour faire entendre la voix des lycéen·nes confronté·es à des conditions d'étude particulièrement dégradées est d'abord au cœur des discussions. Mais la mobilisation conduit rapidement les élèves à interroger leurs propres conditions d'étude. Car si Boulle jouit d'une réputation prestigieuse, cette image masque une réalité plus contrastée, comme le signale un professeur venu soutenir ses élèves : « on dit que l'école va bien, mais vous n'avez pas vu l'état de l'annexe. Il y a des salles au sous-sol qui ont été inondées ».
De même, les enveloppes consacrées à l'achat d'outils et de matériaux seraient, elles, gelées depuis plusieurs années tandis que l'inflation progresse, induisant une baisse effective de 20% à 30% dans les budgets. Depuis l'effondrement du réfectoire, celui-ci a été reconstruit en salle d'exposition rarement utilisée, privant les étudiant·es d'un espace de restauration dans l'enceinte de l'école. Au-delà des conditions d'études, les étudiant·es soulèvent aussi la question de leurs conditions de vie : nombreux sont ceux, venu·es de toute la France, qui doivent travailler en parallèle des études, alors même que la charge de travail imposée par leur formation le rend particulièrement difficile, et que les stages obligatoires en juillet réduisent leurs possibilités de travailler pendant l'été.
Ainsi, au fil des assemblées générales, le sentiment de privilège entretenu par la direction pour justifier la sélection drastique et l'élitisme qui pressurise élèves et professeurs est remis en question. Les discussions mènent rapidement à la dénonciation de Parcoursup, de la sélection dans les écoles d'art et des logiques de concurrence entre étudiants que le système induit. « On apprend à dire que si on sort d'Estienne ou de Boulle, on mérite plus que les autres, alors que c'est juste avec Parcoursup qu'on s'est retrouvé là. C'est ça qui forge le fait qu'on est les uns contre les autres à se marcher dessus. [Avec] une mobilisation comme aujourd'hui, on se rassemble et on dit : en fait non, on veut pas se marcher dessus », explique une étudiante d'Estienne venue exprimer son soutien.
Mais cette dénonciation de l'élitisme va plus loin. Dans les échanges, les étudiant·es expriment aussi leur rejet du rôle auquel leur formation les destine : celui de futurs designers, artisans d'art, artistes, formés dans une école d'élite, appelés à contribuer au rayonnement culturel de la France, son impérialisme et sa militarisation. Les partenariats conclus avec les grands groupes industriels et des institutions comme la Marine nationale cristallisent notamment cette critique. « Si on design des choses, c'est pas pour que ça soit utilisé pour la guerre », résume une étudiante.
Devant l'école, la dynamique collective qui se construit fait émerger une sociabilité nouvelle, que les 42h de cours hebdomadaires, auxquelles s'ajoute le travail à la maison et pour beaucoup un job étudiant, laissent peu de place pour construire au quotidien. Il y a une « cohésion qu'on n'a jamais vue à Boulle. On a des emplois du temps qui ne coïncident pas, mais là on apprend à se connaître. [...] Moi-même qui suis au BDE, c'est un travail qu'on essaie de faire toute l'année et la mobilisation le fait encore mieux », raconte un étudiant. En quelques jours, le blocus devient alors un espace de rencontre et de discussion, les assemblées générales réunissant jusqu'à plus de 500 personnes : un début d'auto-organisation qu'il est à présent vital de renforcer pour faire face aux pressions de la direction.
« On nous a clairement fait comprendre qu'on ne nous raterait pas » : la direction fait pression contre la mobilisation
En effet, depuis plusieurs jours, la direction de l'établissement tente de contenir la mobilisation, faisant pression sur les étudiants, comme sur les enseignants. Laurent Scordino, directeur de l'établissement accusé de harcèlement moral depuis plusieurs mois, aurait notamment cherché à intimider des élèves en les convoquant pendant près de 3h dans son bureau pour mettre fin au blocus. Il aurait aussi tenté de dissuader les enseignant·es de rejoindre le blocus : « Soutenir les étudiants et les encourager à aller manifester ? », relate l'un d'entre eux, « on nous a clairement fait comprendre qu'on ne nous raterait pas ».
Ces pressions se sont encore accentuées avec l'organisation par la direction de l'établissement d'un « temps démocratique » ce lundi, reprenant les tentatives du gouvernement de désamorcer la mobilisation et d'imposer un retour à la normale. Si ces manœuvres ont réussi à entamer la mobilisation, et continuent de freiner largement les enseignants, avec une levée du blocus ce lundi 12 octobre, elles ont aussi provoqué un sursaut parmi les étudiants les plus mobilisés. Ce lundi, ces derniers ont débordé le cadre de dialogue imposé par la direction en organisant eux-mêmes les modalités de ce temps d'échange, qui a permis de montrer la volonté de la plupart des élèves de poursuivre la mobilisation. A la fin de la journée, une centaine d'entre eux se sont réunis en assemblée générale pour voter la reconduction du blocus ce mardi 13 octobre. Face aux manœuvres de la direction qui visent à saper la mobilisation, il est aujourd'hui vital de refuser toute tentative de conciliation qui mettraient un coup d'arrêt au mouvement. L'urgence est au renforcement de l'auto-organisation, de la coordination des secteurs en lutte et à l'élargissement de la mobilisation au monde du travail.
Il faut se coordonner et étendre la mobilisation aux travailleurs de la culture !
En effet, à l'image de l'école Boulle, ce sont des dizaines d'écoles d'art à travers le pays qui se sont mobilisées ces derniers jours : Duperré, Estienne, Olivier de Serres, la Hear, les Beaux-Arts de Rennes et de Paris, le CNSMD, etc. Au-delà des écoles d'art, c'est une nouvelle génération de futurs travailleur·ses du secteur de l'art et de la culture qui se soulève. Vendredi, pour la première fois de leur histoire, l'Ecole des Chartes et l'Ecole du Louvre se mobilisaient elles aussi en solidarité avec le mouvement lycéen, contre Bienvenue en France 2.0 et la casse austéritaire de la culture.
Face à l'ampleur de la dynamique, l'enjeu est désormais de coordonner les secteurs en lutte. A l'image des étudiant·es des Beaux-Arts de Paris qui ont appelé les étudiant·es et travailleur·ses de Sciences Po et d'UPC à les rejoindre pour construire un « pôle quartier latin » et à mettre à disposition les ateliers de l'école, au service de la mobilisation. Partout, des embryons de cadres d'auto-organisation émergent. Il faut maintenant les renforcer et travailler à leur coordination pour permettre au mouvement de changer d'échelle et de se maintenir dans la durée.
Mais l'amplification du mouvement pose aussi la question décisive de son élargissement au monde du travail. Alors que les directions syndicales appellent à une journée de grève le 5 novembre et cherchent à enjamber la révolte lycéenne, en contournant au passage la date du 17 octobre et les questions qu'elle soulève, les travailleur·ses doivent eux aussi entrer dans la danse pour massifier le mouvement et lui donner les moyens de gagner, par la grève et le blocage de l'économie. Ce lundi 12 octobre, les travailleur·ses du Louvre se sont mis en grève et ont convergé avec les étudiant·es de l'Ecole du Louvre. Aux travailleuses de l'art et de la culture de suivre leur exemple et de répondre à l'appel à la grève lancé pour ce mardi 13 octobre pour franchir un nouveau cap dans la mobilisation, et construire la journée du 17 octobre par des assemblées générales dans tous les lieux de travail.
Crédit photo : Révolution Permanente