Retour

Une brèche face au bonapartisme de Macron : les défis stratégiques de la révolte lycéenne

Mon, 12 Oct 2026 14:13:30 CEST

Révolution Permanente

Ouvrir l'original

La jeunesse des quartiers populaires a réussi à étendre sa lutte et à contrecarrer la tentative de criminaliser sa révolte. Cette nouvelle génération s'appuie sur les expériences d'une décennie de lutte de classes et exige de pouvoir vivre autrement. L'auto-organisation et la concrétisation d'une union avec le mouvement ouvrier peuvent transformer cet élan en contre-offensive contre Macron et son projet austéritaire.

À six mois des élections présidentielles, alors que les classes dominantes misaient sur le calendrier électoral pour tenter de résoudre la crise politique française, la révolte des lycées a remis la lutte sociale au centre de la situation. Depuis les lycées populaires de la banlieue parisienne, une jeunesse à qui l'on demandait d'attendre sagement, de poursuivre ses études et d'accepter son sort a imposé ses revendications et son calendrier de lutte. Le 6 octobre a marqué un tournant dans ce processus avec la jonction d'étudiants, de parents, d'enseignants et de secteurs de syndicalistes, contrecarrant la tentative du gouvernement d'isoler les lycéens et de traiter leur mouvement comme un épisode de « violences urbaines ».

Ainsi, la répression n'a pas réussi à mettre fin au conflit mais a contribué à l'étendre et à faire des conditions d'études des jeunes des quartiers populaires un enjeu politique national. En ce sens, le 6 octobre représente un premier revers pour la tentative du pouvoir macroniste d'étouffer la révolte par la répression. Elle ouvre une brèche face au bonapartisme de Macron, qui a tenté, tout au long de ses deux mandats, de pallier l'érosion de son autorité politique par le passage en force institutionnel et la répression policière.

Du mépris à la répression : l'émergence d'un mouvement de soutien démocratique aux lycéens

Le pouvoir a commencé par discréditer les jeunes et remettre en cause la légitimité de leur mobilisation. Il a ensuite tenté de détourner le débat vers les affrontements, les dégâts matériels et le maintien de l'ordre. Les revendications concernant les professeurs absents, les établissements détériorés, les inégalités éducatives et la sélection à l'université ont ainsi été reléguées au second plan derrière un discours policier.

Cette réponse n'a rien d'inédit. Elle s'inscrit dans la continuité d'une orientation consolidée sous la présidence de Macron, et appliquée par exemple lors du mouvement des gilets jaunes, dans laquelle le recours à la force, les arrestations, les mutilations et la criminalisation visent à terroriser celles et ceux qui se mobilisent et à augmenter le coût de la participation aux mouvements sociaux. Face aux lycéens, dont beaucoup sont mineurs, le caractère autoritaire de cette politique est apparu de façon éclatante. Une banderole résumait la contradiction : « Trop jeunes pour être écoutés, assez grands pour être gazés ».

Mais la répression a rencontré une riposte que le gouvernement n'a pas pu contenir. Des parents venus protéger leurs enfants, des enseignants qui se sont organisés aux côtés de leurs élèves, des syndicalistes qui sont intervenus face aux charges : la défense des jeunes a pris une dimension démocratique qui a dépassé le cadre des établissements mobilisés. Un vaste mouvement s'est progressivement formé contre la répression et pour le droit des lycéens à se battre. La violence policière, destinée à les isoler, est devenue un moteur supplémentaire de mobilisation et a confronté le gouvernement à une solidarité sociale plus large.

Les quartiers populaires occupent désormais le devant de la scène

La force du mouvement réside dans son point de départ. Les jeunes des établissements populaires ont remis en question les inégalités que le fonctionnement quotidien du système éducatif présente comme normales. Le manque de moyens, la sélection et l'incertitude quant à l'avenir ont cessé d'être vécus uniquement comme des difficultés individuelles pour être perçues comme un problème politique, connecté à l'ensemble des coordonnées de la situation. S'il existe des précédents de mobilisations lycéennes autour des conditions matérielles d'études dans les quartiers populaires, comme en 1990 et en 1998, la nouveauté du mouvement actuel réside dans son ampleur, sa profonde politisation et sa capacité à franchir les frontières sociales qui séparent habituellement les établissements.

La solidarité des élèves des lycées favorisés de Paris revêt une importance particulière. « La même école publique de Saint-Denis à Paris », scandaient les élèves d'Henri-IV la semaine dernière. À Massillon, un établissement privé, les jeunes reconnaissent leurs privilèges et expriment leur soutien à ceux qui étudient dans des conditions bien plus difficiles. La mobilisation gagne jusqu'à l'Institut catholique de Paris (ICP), où « c'est la première fois de mémoire d'homme que ce type d'événement arrive ». Cette solidarité s'appuie aussi sur des références culturelles et des préoccupations partagées entre adolescents issus d'établissements socialement différents. Sans effacer ces inégalités, la mobilisation permet de les reconnaître comme un problème commun et de remettre en cause la hiérarchie scolaire qui les reproduit. Elle peut également refléter, dans une certaine mesure, l'évolution de la composition sociale de bon nombre de ces établissements, où des parents issus de milieux modestes déploient d'énormes efforts pour inscrire leurs enfants en raison de la dégradation de l'école publique.

Ces actions de solidarité remettent en cause la concurrence qui oppose les élèves les uns aux autres et la séparation entre ceux qui bénéficient de meilleures garanties d'avenir et ceux qui doivent se battre pour les obtenir. La revendication d'une meilleure éducation prend une dimension égalitaire, où améliorer ses propres conditions passe par la reconnaissance de celles des autres. Une solidarité qui ouvre la possibilité de construire une lutte commune autour des besoins des secteurs les plus défavorisés.

Une décennie de luttes pour former une nouvelle génération

Les lycéens ont fait irruption à un moment marqué par l'attente électorale. Alors que l'extrême droite progresse et que les conditions de vie se détériorent, de larges secteurs se pensaient condamnés à observer la prochaine élection en simples spectateurs. La révolte a réintroduit une possibilité immédiate d'intervention dans la situation.

Si le mouvement mobilise toute une génération, son contenu politique est beaucoup plus complexe. Dans les mots d'ordre, les symboles et les pratiques des lycéens, on retrouve des échos de 10 années de lutte de classes dans le pays. Comme le décrit Carlotta Benvegnu : « Les Gilets jaunes, qu'ils ont connus enfants, quand ils manifestaient parfois dans les cours d'école en chantant « Macron démission », réapparaissent au gré des drapeaux tricolores, des blocages et de la Marseillaise redevenue un chant de bataille. Les révoltes pour Nahel, assassiné par la police en 2023 à Nanterre, s'expriment à travers l'esthétique émeutière et les slogans contre les violences policières. Les mobilisations contre la réforme des retraites ont également laissé leur empreinte, et celles contre le génocide à Gaza ont rempli les barrages et les manifestations lycéennes de drapeaux palestiniens (…). »

Ces jeunes ont connu certaines de ces luttes lorsqu'ils étaient enfants, d'autres y ont directement participé. Elles leur ont apporté des expériences de solidarité, de confrontation avec l'État, de défaites et de résistance. Cette accumulation permet comprendre une politisation qui dément les caricatures sur une génération individualiste, incapable de s'organiser ou simplement absorbée par les réseaux sociaux. Dans ce cadre, la révolte peut faciliter les rencontres entre des secteurs qui, au cours de la dernière décennie, se sont battus séparément : les travailleurs et la jeunesse des banlieues, le mouvement ouvrier organisé, les jeunes confrontés à la violence policière et les militants anti-impérialistes. Cette potentialité constitue l'une de ses plus grandes forces.

Une aspiration offensive : étudier et vivre autrement

Contrairement aux mobilisations de jeunesse traditionnelles, qui s'organisaient le plus souvent autour du retrait d'une réforme, la révolte actuelle trouve son origine dans des conditions de vie et d'études devenues intolérables, et dans un sentiment de relégation sociale. Son horizon dépasse la simple préservation de l'existant et réclame une meilleure éducation, du temps pour vivre et un avenir qui vaille la peine. Si les jeunes réclament des enseignants, des moyens matériels et de réelles possibilités d'accéder à l'université, ils remettent aussi en cause l'épuisement et la pression scolaire, les journées de 8h à 18h, Parcoursup, le tri social et les perspectives qui leur sont offertes.

Cette combinaison confère à la lutte une portée qui dépasse les revendications éducatives et remet en question la place réservée à la jeunesse dans cette société. Ce caractère offensif constitue une force, en permettant de relier des problèmes habituellement traités séparément et de remettre en question ce qui les engendre. Comme le note le politiste Paolo Stuppia : « la Gen Z est prise dans ce qu'on appelle une « polycrise » : elle fait face à une multitude de crises qui ne s'excluent pas les unes les autres mais, au contraire, se renforcent ! Le Covid, par exemple, mais aussi les inégalités qui ont explosé, la santé mentale, la situation géopolitique, la crise environnementale... Les jeunes les ont vécues et continuent de les vivre au quotidien (…). Cela pousse les lycéens, et plus largement les jeunes, à avoir une vision beaucoup plus systémique de leur lutte que leurs prédécesseurs. »

Cela pose en revanche une difficulté : comment transformer des revendications diverses en objectifs communs permettant d'organiser l'affrontement. La créativité du mouvement traduit la recherche de réponses à cet enjeu. L'humour, les références culturelles et l'ironie transforment les expériences quotidiennes en une critique du pouvoir. Un mot d'ordre comme « on veut le bac, pas la BAC » résume par exemple, en quelques mots, le fossé entre ce que les jeunes réclament et la réponse du gouvernement. Les syndicats, les organisations politiques et les collectifs qui prennent part à la mobilisation doivent partir de cette réflexion, l'enrichir et contribuer à lui donner une traduction collective. Cela suppose de mettre leur expérience au service du mouvement, mais aussi d'écouter ce que la nouvelle génération est en train d'inventer, pour discuter avec elle des moyens de renforcer la mobilisation et de construire un rapport de force.

Une révolte qui bouleverse la fin du règne de Macron

La révolte frappe un exécutif usé par près de dix ans d'attaques et de crises successives. La crise du régime et l'affaiblissement de Macron et du gouvernement Lecornu réduisent sa capacité à contenir la mobilisation et à isoler les différentes colères qui commencent à converger autour du mouvement lycéen. La réunion convoquée à l'Élysée après la journée du 6 montre l'importance politique qu'a prise la mobilisation. Le gouvernement doit répondre à des revendications qui remettent en cause ses priorités budgétaires, alors que la France se retrouve au cœur de la défiance des marchés financiers et que sa position se fragilise à l'échelle européenne. Dans ce contexte, Lecornu cherche à garder le contrôle de la situation, en combinant soutien aux forces de répression, promesses de consultation et annonces de mesures partielles, sur le carburant ou les 3 000 remplaçants. Il a également cherché à reprendre l'initiative en organisant des discussions établissement par établissement pour tenter d'imposer la reprise des cours.

Le pari est de gagner du temps et d'arriver aux vacances scolaires avec une mobilisation affaiblie. Mais tant que les réponses ne seront pas à la hauteur des revendications, ces procédures ne permettront guère de résoudre la crise, comme l'a montré la colère suscitée par l'annonce du ministre de l'éducation sur les remplaçants ou les critiques suscitées jusque chez les proviseurs par l'idée d'organiser des « temps démocratiques ». Pour les jeunes, le défi consiste à franchir un cap dans leur structuration pour organiser une réponse commune et garder le contrôle de leur calendrier. La fragilité de l'exécutif ouvre des possibilités, mais pour le contraindre à reculer, il faut construire une force capable de soutenir et d'élargir la confrontation.

S'auto-organiser pour construire sa propre direction et ouvrir une autre voie

La révolte est confrontée à une contradiction : sa politisation et son extension ont progressé plus vite que ses mécanismes de décision, d'organisation et de centralisation. Certes, des chercheurs comme Paolo Stuppia rappellent que le mouvement est traversé par « une forme d'auto-organisation inédite, créée et amplifiée grâce au numérique » mise en œuvre par « une génération très inventive, née avec ces outils, qui sait très bien s'en servir pour organiser ses actions. » Ces pratiques ont été une des forces du mouvement, en permettant de coordonner rapidement les actions locales, d'étendre la mobilisation et de compliquer sa canalisation par le haut. Cependant, elles ne résolvent pas à elles seules la question de savoir comment élaborer une orientation commune et contrôler les représentants et les engagements pris au nom du mouvement.

L'enjeu actuel est donc de développer, à partir de ces réseaux et de l'expérience de la lutte, des instances démocratiques capables de prendre des décisions et de les mettre en œuvre. Des assemblées et des proto-coordinations ont vu le jour, mais leur développement est inégal et encore balbutiant. Dans certains établissements, la continuité dépend de quelques animateurs ; dans d'autres, les jeunes ont du mal à discuter collectivement de leurs objectifs et à décider qui peut les représenter. Pour résoudre cette contradiction, il faut développer une véritable démocratie au sein du mouvement. Les assemblées doivent élire des délégués mandatés et révocables, les coordinations doivent s'appuyer sur des établissements réellement mobilisés et rendre compte de leurs décisions. La proclamation du caractère « national » d'une coordination ne garantit pas sa représentativité. Il faut savoir comment ses délégués ont été élus, quel mandat ils portent et comment ils rendent compte des décisions à leurs camarades. Ces mécanismes permettraient aux jeunes, organisés ou non dans des partis, syndicats ou collectifs étudiants, de débattre ouvertement et de trancher les différentes orientations du mouvement.

L'Union étudiante, proche de LFI, a contribué à dynamiser la mobilisation. Mais son orientation consiste à décider « par en haut » des revendications, des négociations et du calendrier de la lutte, limitant ainsi la capacité des jeunes mobilisés à décider de leur stratégie. Les assemblées et les éventuelles instances de coordination se retrouvent alors subordonnées à des décisions qu'elles ne peuvent ni discuter ni contrôler. Cette orientation est cohérente avec la logique institutionnelle de LFI, qui voit la présidentielle comme le débouché politique des luttes. Cependant, la révolte peut ouvrir une autre voie, une contre-offensive sur le terrain de la lutte des classes, alors que les revendications en matière d'éducation ont ouvert des questions plus larges, autour de qui décide des priorités de l'État, comment faire face à la répression et quelle force sociale peut imposer des changements.

Il existe cependant d'autres types d'obstacles à l'auto-organisation. L'exaltation de la spontanéité conduit par exemple certains à courants à s'opposer à la construction d'espaces de décision, en présentant cette structuration comme une tâche annexe, comme une politique qui saperait la radicalité du mouvement ou comme le faux-nez d'organisations politiques pour entériner des orientations préalablement définies. Ces caricatures masquent la nécessité de permettre à toutes les composantes du mouvement de débattre et décider d'une orientation commune, et risquent de conduire à laisser s'épuiser la colère qui s'exprime depuis deux semaines, sans se donner les moyens de l'unifier à partir de perspectives claires. Or, une véritable auto-organisation peut avoir un rôle clé en ce sens.

La réflexion de Trotsky sur les comités d'action, qui constituent des organismes de coordination de lutte, synthétise la logique qui devrait prévaloir : « Les comités d'action prendront leurs décisions à la majorité, avec une totale liberté pour les partis et les fractions de s'y regrouper. Les comités d'action, par rapport aux partis, peuvent être considérés comme des parlements révolutionnaires : les partis ne sont pas exclus, bien au contraire puisqu'ils sont supposés nécessaires ; mais en même temps, ils sont contrôlés dans l'action et les masses apprennent à se libérer de l'influence des partis corrompus ». En d'autres termes, dans les cadres d'auto-organisation, qui réunissent des militants organisés et non-organisés, les organisations politiques qui soutiennent la lutte peuvent participer, défendre leurs propositions et chercher à obtenir une majorité, tout en restant soumises au contrôle des mobilisés. La démocratie du mouvement exige la liberté de confronter les orientations et des mécanismes permettant de décider collectivement. C'est grâce à cette expérience que les jeunes mobilisés pourront évaluer les différentes directions qui s'offrent à eux, les remettre en question et les remplacer.

L'expérience du CPE de 2006 offre une illustration de ce point de vue. Les assemblées et la coordination nationale étudiante ont donné au mouvement la capacité d'élaborer une ligne d'action, un calendrier et de faire pression sur les organisations syndicales. La victoire a été permise par cette mobilisation des jeunes et leur jonction avec les travailleurs. Il faut renouer avec cette tradition ! Son importance dépasse par ailleurs le conflit actuel : une coordination démocratique de la jeunesse pourrait montrer à d'autres secteurs qu'il est possible de contrôler la représentation et d'organiser la lutte à la base, comme ce fut le cas à la fin des années 1980 avec le mouvement contre la loi Devaquet qui inspira ensuite les infirmières, les cheminots, et de nombreux autres conflits ouvriers. Or, au cours de la dernière décennie, les grandes mobilisations ouvrières se sont heurtées à l'absence d'organismes capables de contester efficacement la direction des directions syndicales. L'expérience de la jeunesse pourrait contribuer à rouvrir cette possibilité. C'est pour cette raison qu'avec Révolution Permanente et Le Poing Levé, nous considérons l'auto-organisation comme un enjeu stratégique, et nous voulons défendre nos propositions pour le mouvement dans des cadres représentatifs et démocratiques, où puisse s'élaborer une orientation indépendante pour la mobilisation, qui est la condition de futures victoires.

Du 13 au 17 octobre : unir les luttes et imposer un plan pour vaincre Macron

Les prochaines journées poseront la question de comment transformer l'élargissement de la mobilisation qui a eu lieu le 6 octobre en une force capable de passer à l'offensive. Pour cela, la journée du 13 octobre doit servir à étendre les assemblées et à préparer le 17 octobre, ou la jeunesse et d'autres secteurs qui expriment leur rejet du gouvernement et de la détérioration des conditions de vie pourraient se rencontrer dans la rue. Les appels lancés par de nombreux lycéens et jeunes travailleurs et l'attente qu'ils suscitent doivent encore se traduire dans la réalité.

Mais si la portée du 17 octobre reste à définir, les assemblées de lycéens et d'étudiants peuvent jouer un rôle pour préparer cette journée, en établissant des points de rencontre, en préparant des délégations pour se rendre sur les lieux de travail et appuyer la préparation de la mobilisation. Mais la jeunesse a besoin de l'intervention des travailleurs pour transformer la solidarité en une force capable d'arrêter la production, les transports et la circulation des marchandises, et d'accroître ainsi la pression sur le gouvernement. Les syndicats et les travailleurs mobilisés doivent ainsi organiser des réunions, des actions communes et des grèves qui donnent une force concrète à cette convergence.

Cela suppose de remettre en cause l'orientation des directions syndicales. L'appel interprofessionnel lancé pour le 5 novembre laisse passer des semaines décisives. Après plusieurs semaines de silence, Sophie Binet reconnaît sur LCI que « la montée du 17 octobre montre l'ampleur de la colère et donc partout où les conditions seront réunies, la CGT en sera ». Mais lorsqu'il s'agit de proposer des initiatives concrètes pour faire converger les colères de la jeunesse et du monde du travail, elle botte en touche, renvoyant la mobilisation aux décisions locales plutôt que d'appeler à construire un mouvement interprofessionnel le 17 octobre. Depuis les lieux d'études, les lieux de travail et les structures syndicales, il faut exiger un soutien effectif aux prochaines actions et imposer un plan de lutte sérieux, discuté et contrôlé par ceux qui se mobilisent. A l'inverse, le 17 doit devenir un point d'appui pour décider de la suite, avec de nouvelles actions, l'organisation de grèves qui s'étendent au-delà des secteurs mobilisés le 6 octobre et la coordination entre les établissements et les lieux de travail. Pour cela, il faut rassembler la colère autour d'objectifs communs : des moyens massifs pour l'éducation et les services publics, l'augmentation des salaires, des conditions de vie dignes, le rejet de la répression, l'expropriation de Total sous contrôle des travailleurs...

Mais si le CPE a montré comment une lutte de la jeunesse pouvait contribuer à construire un rapport de forces capable de contraindre le pouvoir à reculer, mai 68 permet d'envisager un horizon plus large, celui d'une irruption étudiante qui ouvre la voie à une intervention massive de la classe ouvrière et à une grève générale remettant en cause l'ensemble de l'ordre social. Les références à cet épisode majeur de la lutte de classes dans le pays et les références révolutionnaires qui sont mobilisées autour du 17 octobre montrent que de telles aspirations existent. Mais avancer dans cette direction dépend de décisions concrètes qui permettent de surmonter la séparation entre les secteurs et la succession de journées isolées.

Une telle expérience pourrait également être un levier énorme dans le combat contre l'extrême droite. La solidarité entre jeunes d'origines différentes, la mobilisation commune face à la répression et l'organisation démocratique permet de structurer les capacités nécessaires pour la combattre. S'il permet de remporter des victoires et de démontrer qu'il existe une issue collective à la détérioration sociale, le mouvement peut impacter profondément le pays. Une chose est sûre, la jeunesse a ouvert une brèche dans le dispositif autoritaire et redonné confiance à des secteurs ébranlés par les défaites précédentes. Son union avec le mouvement ouvrier peut maintenant transformer cet élan en une contre-offensive : imposer un plan de bataille, avancer vers la perspective d'une grève générale et construire la force capable de vaincre Macron et son projet austéritaire, anti-jeune et anti-ouvrier.

/ / / / / / / / / / / / /