Retour

Anasse Kazib : « ni attentisme syndical ni pari électoral, il faut construire le mouvement par en bas »

Sat, 10 Oct 2026 14:24:51 CEST

Révolution Permanente

Ouvrir l'original

Alors que la mobilisation de la jeunesse a ouvert des possibilités importantes de renouer avec l'affrontement avec le gouvernement, Anasse Kazib revient sur l'impasse de la politique de l'Intersyndicale et les limites de la perspective institutionnelle de LFI. L'heure est à entraîner le mouvement ouvrier dans la bataille !

J'ai eu le compte rendu de la réunion de l'intersyndicale nationale et c'est effarant de voir, une fois de plus, comment les choix de la bureaucratie syndicale jouent un rôle déterminant pour sauver le gouvernement. La CGT, la FSU, Solidaires et FO avaient proposé une grève interprofessionnelle le 15 octobre. Une date qui aurait pu donner un véritable coup d'accélérateur à la mobilisation étudiante, à deux jours du 17 octobre, et contribuer à étendre la contestation. Mais la CFDT, l'UNSA et la CFTC ont préféré le 5 novembre. Et au nom de l'unité syndicale, la quasi-totalité des autres, à l'exception de Solidaires, ont finalement accepté. Malgré son poids énorme, la CGT a justifié ce recul par la recherche d'un consensus…

Voilà comment l'unité syndicale devient un piège : au lieu de construire le rapport de force nécessaire pour gagner, on s'aligne sur la stratégie la moins offensive pour préserver l'unité des logos. Pire encore, le communiqué final de l'Intersyndicale ne mentionne pas le 17 octobre et FO ainsi que la CFTC se sont opposés à la dénonciation des « violences policières » contre les lycéens. Même la répression est ainsi évacuée du communiqué, alors qu'elle est au cœur de la mobilisation. C'est un scandale.

Depuis plusieurs jours, des collègues cheminots me demandent s'il existe un préavis de grève pour le 17 octobre. Ils travaillent le week-end et veulent se mobiliser. La volonté de lutter existe. Mais les directions syndicales ne font rien pour lui donner les moyens de converger. Le problème n'est pas que les travailleurs ne veulent pas se battre, c'est qu'on les prive des moyens de décider collectivement de la bataille à mener. C'est aussi ça qui permettrait de convaincre nos collègues qui ne sont pas encore prêts à lutter.

Si les syndiqués avaient pu débattre démocratiquement du choix entre le 15 octobre et le 5 novembre, qui aurait choisi d'attendre trois semaines supplémentaires ? En décidant tout d'en haut, les directions mettent les travailleurs devant le fait accompli, et viendront expliquer ensuite que la mobilisation ne prend pas parce que les gens ne veulent pas lutter. C'est pourtant leur stratégie qui contribue à empêcher la construction du rapport de force. Il faut en finir avec cette conception de l'unité syndicale à tout prix et reprendre la main sur nos organisations. L'unité syndicale ne se construira pas en acceptant les décisions des directions, mais en imposant à la base une véritable stratégie de lutte, débattue et décidée démocratiquement par les travailleurs eux-mêmes. C'est une condition pour construire une mobilisation capable de gagner.

Mais la question stratégique qui est posée aujourd'hui concerne aussi la gauche institutionnelle, et notamment LFI. LFI soutient la mobilisation et ses députés sont présents sur le terrain. Mais quelle est la stratégie qu'elle propose pour étendre concrètement le mouvement ? Où sont les groupes d'action aux portes des usines et des entreprises pour convaincre les travailleurs de rejoindre la lutte ? Où est la bataille politique contre les directions syndicales qui organisent l'attentisme et désarment le mouvement ? Il y a un énorme écart entre la présence de LFI aux côtés des lycéens et l'absence de stratégie claire pour résoudre les problèmes stratégiques auxquels le mouvement est confronté.

Mais ce n'est pas simplement un manque d'initiative. C'est le produit d'un projet fondamentalement institutionnel. LFI veut apparaître comme un débouché politique de la colère, dans l'espoir que celle-ci se traduise électoralement. Cette stratégie et ses méthodes sont adaptées pour soutenir la lutte, mais pas pour construire activement les conditions d'une mobilisation capable de bouleverser le rapport de force par en bas. Parce que pour gagner, il faut intervenir activement pour étendre la grève, organiser la convergence entre les secteurs mobilisés et les travailleurs, contester les choix des directions syndicales et contribuer à l'organisation indépendante de celles et ceux qui luttent, depuis les lieux d'études mais aussi les lieux de travail. LFI dispose de militants, de groupes d'action et d'une implantation nationale qui pourrait être mobilisée dans ce sens, mais ce n'est pas son projet.

Mai 68 nous rappelle pourtant ce que peut produire l'entrée en lutte massive du monde du travail aux côtés de la jeunesse. A l'époque, des millions de grévistes avaient rejoint le mouvement et ouvert une crise politique majeure. Et cet enjeu est d'autant plus urgent que le RN est aux portes du pouvoir. On ne fera pas reculer durablement l'extrême droite en attendant les prochaines élections, mais en construisant un rapport de forces qui montre que ce sont nos mobilisations qui peuvent améliorer la vie de toutes et tous. Regardez d'ores et déjà comme l'extrême-droite est mal à l'aise dans la situation, avec son programme de sélection dès le collège et son rejet d'un mouvement soutenu par la majorité de la population. La mobilisation en cours peut aider à fragiliser le RN, mais à condition qu'elle serve à reconstruire une capacité collective à lutter, à arracher des victoires et à démontrer concrètement que les travailleurs peuvent transformer leurs conditions de vie par leur propre action. C'est une des limites de la gauche institutionnelle, qui n'offre que peu de perspective pour structurer par en bas la colère, dans le cours de la mobilisation mais aussi après.

Bref, c'est parce que les directions syndicales cherchent à contenir la mobilisation et que la gauche politique les subordonne à une perspective institutionnelle qu'on a besoin d'une autre stratégie. Une stratégie qui parte des travailleurs, de la jeunesse et de leur force, qui développe l'auto-organisation à la base pour lui permettre de contrôler son mouvement, de l'étendre, de coordonner les secteurs et de construire un rapport de forces jusqu'à la victoire. C'est ce que nous défendons avec RP car c'est le rôle d'une organisation révolutionnaire : défendre une stratégie révolutionnaire qui cherche à pousser les potentialités du mouvement au maximum, redonner confiance dans les capacités de notre classe et de la jeunesse à pouvoir lutter pour aller plus loin, et les doter d'une perspective indépendante de l'État, qui permette d'articuler la lutte en cours avec l'horizon d'un affrontement avec le système capitaliste et la nécessité de la révolution pour offrir un autre avenir à la jeunesse !

Crédit photo : Dorian

/ / / / / / / /