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« Je refuse de regarder mes élèves se faire réprimer » : un enseignant du lycée Déodat de Toulouse témoigne

Fri, 09 Oct 2026 21:33:07 CEST

Révolution Permanente

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Depuis le mardi 29 septembre, le lycée Déodat de Séverac à Toulouse est à l'épicentre des mobilisations lycéennes toulousaines comme de la répression. Révolution Permanente a recueilli le témoignage écrit d'un professeur de Déodat, qui révèle le quotidien des personnels et des élèves depuis deux semaines.

C'est un véritable dispositif policier inédit qui attend chaque matin les jeunes de mon lycée, d'habitude plutôt calme, dans le quartier périphérique des Arènes-Croix de Pierre à Toulouse. Depuis mardi dernier, chaque lycéen et membre du personnel est soumis à un quotidien de peur et d'inquiétude à l'approche du portique, alors que les CRS organisent une répression jamais vue depuis les Gilets jaunes. Le crime de nos élèves ? Dénoncer le manque de moyens (la chaleur dans les salles ; le manque de prof ; la vétusté des matériels et du bâtiment), de temps libre (le 8-18), et de perspectives d'avenir pour les enfants des quartiers populaires.

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Aux pancartes, l'Etat décide d'envoyer des dizaines de camions de CRS. Ainsi, cette violence n'est pas seulement physique mais aussi psychologique. Alors qu'une mâchoire, des yeux et une main ont été arrachés, l'ensemble de mes élèves sont terrifiés par la répression policière, d'autant plus importante dans un lycée populaire où une grande partie sont racisés. La répression a ainsi culminé vendredi, alors même que l'ensemble des lycées toulousains étaient fermés, avec l'intervention d'un hélicoptère et d'une brigade avec en main des armes létales aux abords du lycée. Il était alors clair que le lycée Déodat allait servir d'exemple afin de rétablir le « calme » et l' « ordre » dans les lycées toulousains. Mais rien d'étonnant dans cette répression pour mes élèves qui savent à quoi s'attendre. Contrairement à un mythe entretenu par la direction, arguant « qu'ils ne savent même pas pourquoi ils bloquent », ils sont bien au courant que cette violence est sociale, raciste et éminemment politique. Et c'est bien pour ça qu'ils continuent de se mobiliser.

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Ce même jour de répression, il y a eu une intervention de CRS dans l'enceinte du lycée et le déclenchement, pendant que mes collègues et moi donnions encore cours, d'un PPMS (plan particulier de mise en sûreté) ayant entraîné un confinement de l'ensemble des élèves et personnels sans aucune information sur l'état de la situation. Or, il me suffisait de consulter mon téléphone pour découvrir une véritable scène de guerre devant mon établissement, alors même qu'il s'agit, rappelons-le, de mineurs. À la fin du confinement, vers 11h, nous devions reprendre nos cours comme si rien ne s'était passé. Mais rien ne pouvait être aussi déconnecté de la réalité. Le gouvernement et ses relais dans les établissements appellent à un « retour au calme ». Sartre nous avait déjà dit de nous méfier de tels appels, qui signifient de fait « un retour à la violence originelle » de l'État : celle qui exploite, celle qui opprime, celle qui tue des jeunes dans les quartiers populaires.

À la suite de ces événements, malgré la panique, nous avons rédigé un communiqué des personnels de Déodat afin de faire face à la situation et d'apporter un soutien à la cause des élèves. Cette politique démontre que, par un élan de solidarité en partie spontané et en partie préparé par des années de militantisme syndical, les personnels ne sont pas démunis et peuvent eux aussi rentrer dans la danse pour faire face à la répression, au côté de leurs élèves. Ce lien est d'autant plus important pour Déodat de Séverac, du fait de son rôle central dans la mobilisation. Il y a selon moi une véritable stratégie politique du rectorat de cibler Déodat en ce qu'il est le lycée populaire le plus mobilisé, et donc d'y appliquer tout le poids de la répression, permettant de briser son rôle moteur pour les deux autres lycées du secteur, ceux des Arènes et Galliani. Cette « triple-entente », pour reprendre le surnom donné par les lycéens, est véritablement l'obsession politique du rectorat. Défendre Déodat face à la répression, c'est alors préparer la jonction dans une coordination inter-lycées, comme c'est le cas par exemple en région parisienne.

Ce n'est pas une bataille simple que d'arracher cette unité (entre profs et AED, entre personnel et élèves, entre établissements), étant nous-mêmes rapidement sur le fil de la répression par nos directions. Mais le jeu en vaut la chandelle, car nous ne pouvons pas rester indifférents. Aux collègues qui hésitent encore : ne restez pas silencieux. Préparons dès maintenant cette jonction, au risque de rester des spectateurs impuissants de la révolte, condamnés à regarder nos élèves se faire gazer à travers la fenêtre. En tant que profs, nous devons refuser de participer à faire croire que dehors, nos élèves, qui défendent leurs droits avec une grande détermination face à la répression, sont des « délinquants ». Si la révolte lycéenne gagne, nous gagnerons aussi, car nous avons les mêmes revendications. Et nous devons être bien conscients qu'un « retour à la normale » signifierait une répression encore plus grande, non seulement pour les élèves, mais aussi pour les personnels en interne de l'établissement. Des tentatives de la direction vont dans ce sens, à l'image des menaces honteuses proférées par la direction à l'adresse des AED qui se sont montrés solidaires des élèves. Mais si nous faisons front, la direction ne peut rien : s'ils touchent à l'un d'entre nous, c'est tous ensemble que nous devons répondre.

Réunissant pas moins d'une centaine de personnels ce mardi, l'AG éducation de Toulouse a dénoncé dans un communiqué « les violences policières [...] qui sont bien souvent pour nos élèves la continuité de violences policières subies au quotidien ». Malgré la tentative du gouvernement de faire condamner les violences des lycéens, les personnels mobilisés de Toulouse envoient un signal fort. Si certains collègues se trompent encore de cible en attachant plus d'importance à des poubelles qu'à des enfants, de moins en moins de personnes sont dupes des manœuvres du gouvernement pour diviser la lutte entre bons et mauvais manifestants. De cela doit beaucoup la détermination des lycéens de Déodat qui, malgré les tirs de LBD et les lacrymogènes, continuent de porter haut leurs revendications. C'est pour moi un véritable échec du gouvernement qui pensait susciter l'indignation sur les modalités d'actions des lycéens. Or, ce n'est pas seulement l'indignation de la répression policière chez les personnels, ni même seulement en France, qui en est le résultat, mais un véritable élan international de solidarité avec les lycéens de Déodat faisant la une de plusieurs grands quotidiens, jusque AlJazeera.

Ils nous parlent de « démocratie interne » pour éteindre la contestation, mais nous savons que la vraie démocratie prend place dans nos assemblées générales. En plus des AG par établissements, comme celle de Déodat, l'AG éducation de Toulouse peut être d'une grande aide en ce sens. Seule une perspective d'unité entre l'ensemble des personnels, les élèves et leurs familles, peut permettre de briser la division que cherchent à instaurer le gouvernement et ses relais. Comme l'a montré la grève du 6 octobre ou encore la chaîne humaine réalisée ce jeudi matin devant le lycée aux côtés d'étudiants et de travailleurs de nombreux secteurs, nous savons que notre force, c'est le nombre et la solidarité. Ce qui reste encore à faire, c'est populariser cette unité et préparer à étendre la grève à l'ensemble des secteurs. Il faut se réjouir de cette avancée, mais sans oublier encore le travail à faire pour imposer cette logique nationalement, alors même que les prochaines dates de l'intersyndical préparent déjà d'enjamber les prochaines semaines de mobilisation. Alors que les syndicats de l'Éducation appellent à une nouvelle journée de grève mardi prochain, l'ensemble des centrales syndicales devraient appeler à la grève contre ce gouvernement qui veut faire taire la jeunesse pour nous écraser tous.

D'ici à mardi, il est toujours bon de se souvenir des mots de Gramsci : « Je hais les indifférents aussi parce que leurs pleurnicheries d'éternels innocents me fatiguent. Je demande à chacun d'eux de rendre compte de la façon dont il a rempli le devoir que la vie lui a donné et lui donne chaque jour, de ce qu'il a fait et spécialement de ce qu'il n'a pas fait [...] Je vis, je suis partisan. C'est pourquoi je hais qui ne prend pas parti. Je hais les indifférents ».

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