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« Il faut s'engager aux côtés des jeunes que nous accompagnons » : une travailleuse sociale témoigne

Wed, 07 Oct 2026 16:08:22 CEST

Révolution Permanente

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Alors que la révolte des lycéens commence à s'étendre, nous publions le témoignage d'une travailleuse sociale qui accompagne des jeunes dont les préoccupations résonnent avec ce que dénoncent les élèves mobilisés.

En ce début d'année scolaire, les lycéens ont décidé de se mobiliser massivement contre la dégradation de leurs conditions d'études et, plus largement, contre l'avenir que les politiques menées par l'État leur réservent.

En tant qu'éducatrice en Maison d'Enfants à Caractère Sociale - MECS - je travaille quotidiennement auprès de cette jeunesse révoltée.

De la petite enfance à l'adolescence, les jeunes sont pris en charge par un ensemble d'institutions soumises à des politiques publiques différentes : l'éducation nationale, la protection de l'enfance, les établissements médico-sociaux… Professionnel.le.s de ces secteurs, nous œuvrons quotidiennement pour accompagner, protéger, éduquer et soigner ces jeunes. Or, notre mission devient chaque année plus difficile à réaliser : dans un contexte marqué par l'austérité, jeunes comme professionnel.les sommes directement impactés par la compression des dépenses publiques. La colère lycéenne est le produit de cette politique. Et cette colère nous la connaissons bien ; nos jeunes la ressentent, et nous la partageons.

En effet, au sein des services de protection de l'enfance, nous accueillons des enfants et des adolescents qui sont souvent en première ligne des mécanismes que les lycéens dénoncent. Dans nos établissements, cette contradiction se voit tout d'abord dans les conditions matérielles d'accueil. Dans la MECS où je travaille, les jeunes vivent dans des locaux particulièrement dégradés. Par exemple, des travaux devraient être réalisés pour reboucher les trous du bâtiment par lesquels les souris entrent et se sont désormais installées jusque dans les murs. La présence de punaises de lit nécessiterait des interventions régulières. Une fenêtre cassée a, quant à elle, attendu huit mois avant d'être remplacée, avec pour seule protection un morceau de carton, le temps que les démarches avec l'assurance aboutissent. Tous ces problèmes finissent par créer un cadre de vie qui fait souvent peine à voir. Nos conditions de travail sont difficiles, mais nous rentrons chez nous le soir. Les jeunes, eux, n'ont pas d'autres solutions.

Mais, au-delà du cadre de vie, c'est aussi dans leurs parcours que l'on observe le manque de moyens et de réponses adaptées. Je travaille avec un groupe d'adolescents dits « à besoins multiples », pour lesquels ce manque de réponses est particulièrement alarmant. Pour certains jeunes, cela signifie rester hors de toute forme d'enseignement faute de dispositif adapté à leur handicap, attendre des mois, voire des années, une orientation médico-sociale, ou encore se retrouver dans des dispositifs censés être temporaires mais qui s'installent finalement dans la durée. D'autres, encore scolarisés, se retrouvent confrontés à une institution scolaire qui répond avant tout par la sanction et l'exclusion lorsque leur situation nécessiterait davantage d'accompagnement.

Je pense par exemple à un jeune de mon groupe, orienté par la MDPH vers un IME/IMPro depuis février 2026, mais toujours sans place. Une orientation en SESSAD devait également permettre de soutenir sa scolarité dans l'attente, mais là encore, aucune place disponible. Le début d'année a donc été particulièrement difficile au lycée et, après un incident en atelier cuisine, il est désormais menacé d'une exclusion définitive. Le risque de décrochage scolaire est alors bien réel et pourtant il n'existe pour le moment pas d'alternative. À cela s'ajoutent, pour certains, les discriminations racistes, islamophobes ou xénophobes, mais aussi celles liées à leur statut d'enfants placés.

Cependant, notre colère ne se limite pas à une question de moyens : à travers ses politiques publiques, l'État intervient directement dans la manière dont nous sommes amenés à travailler avec les jeunes. Nos pratiques sont de plus en plus encadrées par des objectifs, des indicateurs et des injonctions qui sont en contradiction avec ce qui fonde notre métier. On nous demande de produire des résultats quantifiables alors que notre travail repose justement sur du temps, du lien et de l'adaptation aux situations individuelles.

En tant que professionnels nous devenons sans nous apercevoir les représentants d'une politique que nous subissons nous-mêmes. On ne se contente plus d'accompagner les jeunes dans leurs besoins et leurs choix ; on contribue à définir ce qui constitue un parcours acceptable pour eux mais surtout pour la société : orientation vers des formations/métiers sous tension, injonction à l'autonomisation, accélération de l'accès au logement autonome malgré des conditions parfois insatisfaisantes voir inadaptées, contrôle de certaines pratiques religieuse qui s'appuie sur des logiques islamophobes et enfin plus largement, distinction entre les jeunes considérés comme « insérables » et les autres. Peu à peu, alors que nous défendons l'idée selon laquelle nous devrions nous faire partenaires des jeunes, nous devenons ceux qui imposent les règles, accélèrent les parcours ou décident de ce qui est acceptable. Du foyer à l'école, ces politiques éloignent et surtout divisent les jeunes des éducateurs, les élèves des professeurs, les personnes accompagnées de celles et ceux qui les accompagnent.

Dans ces conditions, nous devons interroger notre capacité à construire un rapport de force commun. Le personnel du lycée Paul Éluard à Saint-Denis nous a pourtant montré que c'était possible. Lundi dernier, face à la répression du blocus du lycée, des enseignants et des AED ont formé une chaîne humaine pour protéger les élèves de la brutalité policière. Ces images pourraient devenir pour nous tous un symbole de l'union à construire entre les jeunes et les professionnels qui les accompagnent. Elles montrent qu'il est encore possible de dépasser les divisions qui nous sont imposées et de construire une lutte commune avec cette jeunesse abandonnée par les pouvoirs publics. En tant que travailleurs sociaux, il est plus que temps de nous engager dans cette lutte aux côtés des jeunes que nous accompagnons. Nous devons cesser de nous tourner vers l'État pour lui demander de régler les conséquences de ses propres politiques, mais construire avec les jeunes une capacité collective à agir pour l'avenir.

Credit photo : Jordan Escoda

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