Marseille : la touristification s'intensifie avec « la requalification du centre-ville » sous l'égide de Payan
Wed, 07 Oct 2026 19:42:44 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLa Métropole Aix-Marseille-Provence (AMP) relance le projet de requalification des espaces publics avec l'appui de la mairie de Marseille. Allégé puis mis en suspens suite aux effondrements de la rue d'Aubagne, la reprise de cette politique d'attractivité vise à prolonger la touristification et la valorisation foncière du centre-ville, au détriment des classes populaires qui y résident.

La Métropole AMP a lancé fin août 2026 la publication d'un marché public pour la deuxième phase de requalification des espaces publics du centre-ville avec l'appui de la Ville de Marseille. L'enveloppe prévisionnelle d'environ 50 millions d'euros doit prolonger la transformation du centre-ville entamée en 2019 et l'élargir autour des secteurs commerciaux et touristiques de la Canebière, des Réformés, de Gambetta, du Panier ou encore de Saint-Victor. Quelques secteurs plus annexes comme la place Labadié dans le Chapitre, ou le quartier des Grands-Carmes pourraient aussi être concernés par ce nouveau plan.
Trois ans après la suspension de la première vague de travaux de « requalification », le centre-ville de Marseille est toujours dans une situation dramatique : à Noailles, le 18 juin, les planchers d'un immeuble en cours de rénovation par la SPLA-IN [1] se sont effondrés place Halle-Delacroix, faisant au moins un mort d'une pneumopathie causée par l'inhalation des poussières issues de l'effondrement. Le 10 septembre, le Marché du Soleil, poumon populaire de la Porte d'Aix, est parti en fumée seulement trois jours après la décision de justice ordonnant sa fermeture, faisant les affaires de la politique de gentrification du quartier de la mairie.
La requalification des espaces publics du centre-ville relancée après 3 ans
La première phase, qui avait notamment abouti à la piétonnisation de 7 hectares dans l'hypercentre, autour de la partie basse de la Canebière, et aux abords de l'Opéra, a été mise en suspens à partir de 2023. Elle avait été amputée par rapport aux plans initiaux, pour répondre à la pression des habitants suite aux effondrements de la rue d'Aubagne qui avaient fait 8 morts en 2018. Les élus locaux espéraient ainsi donner l'impression de mettre la priorité sur la rénovation du bâti dégradé, afin de canaliser la colère des marseillais.
La relance de ce projet permet désormais à la nouvelle mandature du Printemps Marseillais de remettre la main sur une opération engagée sous les précédentes mandatures métropolitaines, sous la présidence de Gaudin puis de Vassal. Isnard, le nouveau président de la « métropole des maires », élu avec le soutien de la majorité marseillaise, entend en effet donner davantage de marge de manœuvre à Payan dans les orientations concernant la ville.
Les élus du Printemps marseillais se saisissent donc de l'occasion pour présenter cette opération comme une réponse aux aspirations des habitants. Yoan Lévy, adjoint au maire chargé du cadre de vie et des espaces publics, met ainsi en avant les éléments censés améliorer la qualité de vie dans ces quartiers : gestion des flux et piétonnisations de rues sont présentées comme contribuant à l' « apaisement » de l'espace public, végétalisation et désimperméabilisation des sols [2] comme répondant aux enjeux climatiques.
Mais la réalité est que les conditions de vie de la population de l'hypercentre, quartiers historiquement occupés par la classe ouvrière et de nombreux travailleurs immigrés, se sont dégradées ces dernières années. Alors que les espaces publics ont été embellis, les habitants ont dû faire face à une augmentation en flèche des prix des loyers, au maintien des logements dans un état de dégradation avancé et à l'inadaptation de la ville face au changement climatique du fait de logements non isolés et de rues encore en surchauffe.
Loin d'adapter les quartiers au réchauffement climatique et aux canicules à répétition, les projets de requalification servent tout de cache-misère à l'état des bâtiments où vivent encore les classes populaires. Ils visent en réalité à embellir le quartier pour mieux accueillir hôtels, boutiques de luxe, co-working et autres concept-stores qui ont commencé à fleurir ces dernières années, alors que les besoins des habitants de ces quartiers sont tout autres. A l'inverse, les équipements de services publics, les espaces de rencontres démarchandisés et les marchés et commerces populaires qui servent les habitants au quotidien sont en voie de disparition, menacés par la politique répressive de la mairie. Le Panier, où il est devenu plus facile de trouver des boutiques de souvenirs capitalisant sur l'image de marque de la ville qu'un commerce de proximité, est l'un des premiers quartiers à en avoir fait les frais à l'échelle de la ville.
La politique de touristification de Payan mène la guerre aux classes populaires
Au sortir de l'été 2026 qui a battu tous les records de taux de fréquentation hôtelière, Julien Harounyan, adjoint au maire chargé de l'attractivité économique et du tourisme, estime que Marseille peut encore accueillir davantage de touristes.
Il faut donc bien comprendre ce qui se cache à peine derrière les discours sur l'attractivité et la mise en valeur du centre-ville. Au-delà des aménagements eux-mêmes, les politiques publiques contribuent à rendre certains secteurs plus attractifs pour les investisseurs et le tourisme, censés faire rentrer des sous dans la caisse et favoriser l'emploi local. Dans ce processus, le Printemps marseillais occupe un rôle central, et la visite récente d'Olivier Faure, candidat aux primaires socialistes, qui a vanté aux côtés des maires de secteur Anthony Krehmeier et Tina Biard Sansonetti une ville de Marseille “plus attractive que jamais” ne dit pas autre chose.
Ravi d'avoir retrouvé @Krehmeier_A et @tina_biard, qui sont les deux plus jeunes maires de secteur de Marseille. @BenoitPayan a fait l'heureux choix du renouvellement. Et Marseille est plus attractive que jamais. https://t.co/jNmda3xOn4
— Olivier Faure (@faureolivier) September 26, 2026
Dans les quartiers réaménagés et au-delà, cette dynamique s'est concrétisée par la prolifération des Airbnb et l'arrivée d'investisseurs sur le marché de l'immobilier, avec des pratiques particulièrement agressives. Certains achètent des logements voire des immeubles entiers à des prix encore compétitifs pour les réagencer, les subdiviser et optimiser leur rendement pour la location saisonnière, et spéculer sur la hausse générale des prix. En parallèle, la municipalité peut multiplier les coups de com' comme les actions de retrait de boîtes à clés des logements Airbnb, alors qu'elle organise elle-même les conditions de la gentrification et de la prolifération des Airbnb.
Une reprise de la “requalification” dans la continuité des politiques de Gaudin et Vassal
Ces orientations ne sont d'ailleurs pas nouvelles et ne constituent pas un effet secondaire imprévu des politiques de “requalifications”. Depuis Marseille-Provence 2013, la mise en attractivité touristique est assumée comme une politique de développement économique et urbain. La municipalité Gaudin revendiquait déjà les millions de visiteurs attirés par la Capitale européenne de la culture et les retombées attendues pour l'hôtellerie, la restauration et le commerce. Les projets culturels et urbains de 2013 étaient également présentés comme devant dessiner le nouveau visage de Marseille autour du MUCEM et de la semi-piétonnisation du Vieux-Port, embelli à cette occasion pour offrir une meilleure vitrine à l'afflux de touristes qui s'annonçait.
L'ensemble de ces plans a pour effet commun, celui de chasser les classes populaires du centre-ville, et de réorienter la main d'oeuvre marseillaise jeune et peu qualifiée vers des secteurs atomisés, précaires et peu organisés syndicalement, dans la droite lignée de la désindustrialisation de la ville opérée depuis plus de 50 ans. Alors que Marseille reste l'une des rares grandes villes françaises où les classes populaires sont encore présentes dans l'hypercentre, les politiques d'attractivité qui cherchent précisément à transformer l'image et les usages de ces espaces entrent en contradiction avec leur présence et leurs conditions de vie.
Si la méthode Gaudin menait la guerre aux pauvres et aux étrangers en laissant pourrir les bâtiments anciens du centre-ville, la méthode Payan dissimule la même politique derrière un vernis rose et des promesses de rénovations. Belsunce, Noailles, Belle de Mai, autant d'espaces publics en piteux état qui nécessite réellement des rénovations, à condition qu'elles ne soient pas conduites par la gauche bourgeoise ou par la droite, qui défendent l'une comme l'autre les intérêts des classes dominantes de Marseille et leur appétit spéculatif. L'éviction des classes populaires avance ainsi par un double processus : l'embellissement et la mise en attractivité des espaces publics d'un côté, et le maintien d'un parc de logements dégradé de l'autre. La revalorisation des quartiers peut alors contribuer à rendre le foncier plus rentable, tandis que ceux qui y vivent continuent de subir le mal-logement tout en faisant face à l'augmentation des loyers. Le rapport social dans lequel s'effectuent les rénovations du centre-ville, par une puissance publique au service des plus riches, contribue à déposséder les habitants de leur quartier.
La rénovation du centre-ville ne peut pas se faire sans ses habitants
La relance de cette requalification intervient alors que la Métropole traverse une crise budgétaire qui s'est traduite par sa mise sous tutelle de l'Etat. Alors qu'il n'y aurait plus d'argent pour financer les services publics et garantir des conditions de travail décentes aux agents qui les font tourner au quotidien, les politiques de transformation urbaine semblent, elles, rester à l'ordre du jour. Les travailleurs sont ainsi appelés à se serrer la ceinture pour permettre le prolongement de ces politiques au profit des classes dominantes.
Et alors que la municipalité tente de faire croire qu'elle intègre les habitants aux processus de décision par la concertation publique, la réalité est qu'ils restent largement cantonnés à un rôle consultatif. Mis à part le cas particulier des CIQ - comités d'intérêts de quartier aux intérêts réactionnaires historiquement renforcés pour protéger les intérêts de la petite propriété - qui continuent à avoir porte ouverte chez les élus locaux, le reste de la population est uniquement invité à se prononcer sur des projets déjà décidés et finalisés.
Les tensions qui traversent aujourd'hui plusieurs quartiers montrent pourtant que cette question ne peut pas être évacuée. Alors que le procès en appel des effondrements de la rue d'Aubagne va s'ouvrir prochainement, le Collectif du 5 novembre et l'Assemblée des personnes délogées appellent à renouer avec la mobilisation pour répondre à la crise du logement, et pointent l'incompétence et le mépris de la mairie et de la SPLA-IN.
La méfiance et la colère de certains habitants envers la municipalité continuent donc à se manifester sur plusieurs fronts, et le vernis social du Printemps Marseillais s'écaille derrière les discours qui instrumentalisent les aspirations légitimes de la population, comme l'adaptation de la ville au changement climatique.
Pour répondre réellement aux besoins des habitants et défendre les intérêts des travailleurs et des classes populaires, les habitants doivent pouvoir décider des priorités d'aménagement et contrôler leur mise en œuvre, plutôt que d'être invités à valider des projets conçus pour renforcer l'attractivité du territoire au profit du capital.
Les politiques néolibérales du Printemps Marseillais repeintes en vert ne permettront pas d'améliorer les conditions de vie des classes populaires. Une ville réellement vivable est une ville où le logement, les transports, les services publics et l'espace urbain sont soustraits à la logique de rentabilité, et où les habitants décident de leur transformation avec l'appui des travailleurs qui disposent de l'expertise pour la mettre en œuvre.
[1] Société Publique Locale d'Aménagement d'Intérêt National, créée par l'Etat, la Métropole AMP, et la Ville de Marseille à la suite des effondrements de la rue d'Aubagne pour traiter l'habitat privé dégradé sur le territoire de la Métropole Aix-Marseille-Provence
[2] réduction des surfaces imperméables comme le béton ou l'asphalte permettant une meilleure infiltration des eaux de pluie
Benoît Payan, actuel maire de Marseille, commentant les travaux de la première phase de requalification des espaces publics du centre-ville sur le Cour Jean Ballard pour la campagne municipale de 2020.