450 000 dans la rue : la jeunesse frappe fort, le mouvement ouvrier doit rejoindre la bataille !
Wed, 07 Oct 2026 00:11:44 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalAvec 450 000 manifestants, le 6 octobre a marqué une mobilisation de la jeunesse inédite depuis plusieurs décennies. Fébrile, le gouvernement mise sur la « démocratie interne » pour canaliser le mouvement. Pour l'amplifier, il faut développer l'auto-organisation et construire la jonction avec le mouvement ouvrier.

Deux semaines après les premiers blocus au lycée Saint-Exupéry de Créteil, la révolte lycéenne a franchi un nouveau cap ce mardi, avec une mobilisation massive, d'une ampleur inédite depuis plusieurs décennies. Ni la répression brutale, pénale et administrative, ni les tentatives de dialogue n'ont permis de briser la mobilisation. Ce 6 octobre a au contraire montré ce qui fait peur au pouvoir : une jeunesse déterminée qui refuse de se taire et exige un autre avenir.
Une mobilisation étudiante inédite depuis des décennies
Ce mardi a vu une mobilisation puissante, massive et déterminée de la jeunesse. Dans les rues, ce sont 450 000 manifestants qui ont défilé dans toute la France selon les organisations syndicales et étudiantes. Pour retrouver une mobilisation de la jeunesse comparable, il faut quasiment remonter à 1986 et à la mobilisation contre le projet de loi Devaquet.
Cette journée a d'abord été celle de la jeunesse, des lycéens et des étudiants, dont la présence dominait largement les cortèges. Dans les rues, les pancartes, les chants et les slogans de la jeunesse donnaient le ton, tandis que les étudiants rejoignaient à leur tour une mobilisation partie des lycées. À Paris comme dans les autres grandes villes, enseignants, parents et salariés sont venus grossir les rangs d'un mouvement dont le cœur reste largement lycéen. Avec 100 000 manifestants annoncés par les organisations à Paris, le 6 octobre marque ainsi un changement d'échelle inédit pour une mobilisation née à Créteil à peine deux semaines plus tôt.
Les étudiants étaient massivement mobilisés. Les universités ont pris toute leur place dans la journée : 57 d'entre elles étaient bloquées. Et cela malgré une répression administrative d'ampleur, puisque 27 universités ont été purement et simplement fermées par leurs directions. Les étudiants étaient pourtant au rendez-vous, devant les blocus des lycées le matin puis dans les cortèges l'après-midi. À Paris, privés de leurs lieux d'études, lycéens et étudiants se sont donné rendez-vous à plusieurs endroits de la capitale. Depuis le Quartier latin ou le campus des Grands moulins à Paris, ils ont mené des manifestations spontanées de plusieurs centaines de personnes à travers la ville pour rejoindre le point de départ, place de la République.
Symbole de cette extension à dans le mouvement étudiant : les écoles d'ingénieurs INSA Strasbourg et INSA Toulouse, qui ont été bloquées pour la première fois de leur histoire. Que des écoles d'ingénieurs, peu habituées aux mobilisations, entrent à leur tour dans la lutte montre l'extension inédite du conflit social. Là encore, la jonction a fait la différence : la chaîne formée avec des travailleurs à Strasbourg, notamment de SUD-Rail, a fait reculer la police qui tentait de charger le blocus.
Les convergences se multiplient, des éléments d'auto-organisation se développent
La journée a également été marquée par l'extension des convergences, et elle l'a été dès les premières heures du matin. Devant le lycée Hélène-Boucher à Paris, aux côtés des élèves et de leurs profs, les soignants de l'hôpital Tenon ont formé une chaîne humaine pour défendre le blocus. Cette pratique est née au cœur du mouvement : elle a été inaugurée par les profs et les personnels du lycée Paul Éluard à Saint-Denis, avant d'être reprise au Havre par des travailleurs de plusieurs entreprises devant le lycée François Ier. Ce qui était au départ un geste de solidarité des personnels envers leurs élèves s'est diffusé à d'autres secteurs du monde du travail, qui considèrent désormais la défense de la jeunesse comme leur propre combat.
Mais cette convergence a aussi eu lieu dans les lycées de quartiers populaires, d'où est parti le mouvement. Au lycée Jacques-Feyder à Épinay-sur-Seine, cheminots de SUD-Rail, lycéens et professeurs se sont retrouvés sur le blocus. Le rassemblement est ensuite parti en cortège, mené par une ligne de cheminots, et a pris le RER jusqu'à la Gare du Nord. La gare a été momentanément envahie par la foule, qui en a ouvert les accès. La jonction entre la jeunesse et les travailleurs ne s'est pas arrêtée aux grilles du lycée : elle a pris la forme d'une manifestation commune au cœur d'un lieu de travail des cheminots.
Surtout, cette journée a été marqué par le développement d'éléments d'auto-organisation chez les étudiants et les travailleurs de l'éducation. Dans les universités, les assemblées générales de ce lundi ont été plus importantes. À Paris, elles ont réuni 500 personnes à Jussieu et autant sur le campus Nation de Paris 3, en présence de délégations lycéennes. À Toulouse, une AG interfacs et interlycées a rassemblé plus de 2 000 personnes lundi soir. Des avancées qui illustrent l'entrée du mouvement étudiant dans la bataille.
Les profs et les personnels de l'éducation continuent eux aussi à se structurer. Dans le Val-d'Oise, une assemblée a réuni ce mardi matin près de 300 élèves et personnels. À Saint-Denis, la veille, 200 personnels se sont retrouvés sans attendre les directions syndicales, avec des débats d'un niveau politique remarquable. À Montreuil, ils étaient également 200 ce matin, ce qui ne s'était pas vu depuis longtemps. C'est dans ces cadres que pourra s'organiser une réponse par en bas aux nouvelles manœuvres du gouvernement.
Fébrile et surpris par l'ampleur de la mobilisation, le gouvernement change de stratégie
Depuis le début, le gouvernement a fait le choix d'une répression d'une intensité jamais connu pour un mouvement lycéen. Ce choix a pris la forme de plus de 6 547 interpellations en une semaine, majoritairement de mineurs, de tirs de grenades et de LBD qui ont mutilé plusieurs jeunes, et d'un véritable lock-out scolaire, avec pas moins de 891 lycées fermés ou passés en distanciel aujourd'hui pour empêcher les élèves de se retrouver. Ce mardi, si le gouvernement a tenté de calmer le jeu face à l'énorme crise ouverte par la répression, celle-ci n'a pas suffi à terroriser la jeunesse, qui cherche au contraire à y faire face en s'appuyant sur les acquis de la mobilisation. Du lycée Hélène-Boucher à l'INSA de Strasbourg, les démonstrations de force et les jonctions entre lycéens et travailleurs ont déjoué cette répression. Là où les élèves étaient entourés de leurs profs, d'étudiants ou de salariés, la police a dû reculer.
Face à un mouvement qui ne faiblit pas malgré tous ses efforts, Lecornu se voit donc contraint de changer de stratégie. Le lock-out a échoué : les lycéens ont refusé de rester chez eux, et le distanciel s'est heurté aux difficultés de sa mise en œuvre comme à l'opposition d'une partie des personnels. Dès dimanche, le Premier ministre appelait à reprendre les cours « partout où la sécurité et l'état des locaux le permettent ». Il cherche désormais une autre stratégie pour canaliser la colère et diviser le mouvement, en parlant de la banalisation des cours dans tous les lycées pour ouvrir un « temps de démocratie interne ». Selon l'ex-ministre de l'Éducation nationale Anne Genetet, sur LCI, « chaque proviseur devra organiser d'ici vendredi soir une demi-journée consacrée à un temps d'échange sans cours entre enseignants et élèves ». Dans le même temps, l'exécutif tente de donner un contenu à sa réponse sur les revendications. Le ministre Édouard Geffray a promis mardi matin « d'apporter systématiquement une réponse dans les huit jours » en cas de problème de remplacement.
Ces annonces sont d'une hypocrisie totale. Le même gouvernement qui ferme presque mille établissements précisément pour empêcher les lycéens de se réunir et de discuter, prétend aujourd'hui leur offrir des espaces de démocratie. Comme avec ses « cinq chantiers » et la plateforme de concertation, il s'agit d'enfumer pour calmer une colère qu'il ne contrôle plus. L'exécutif est prêt à tout pour éviter que le mouvement s'installe dans la durée. Il redoute surtout qu'il fasse la jonction avec le 17 octobre et avec la colère plus profonde contre la vie chère et le prix du carburant qui traverse toute la société.
À travers ces annonces, le gouvernement cherche d'abord à reprendre la main sur le mouvement avec un dispositif qui rappelle la mascarade du grand débat organisé après les Gilets jaunes, dont Lecornu était justement l'un des maîtres d'œuvre en 2019. À l'époque déjà, il s'agissait de détourner une colère qui s'exprimait dans la rue vers des cahiers de doléances et des débats encadrés, sans lendemain. Il cherche ensuite à séparer les lycéens des autres secteurs qui ont fait la force de la journée du 6 octobre. Enfermer la discussion entre les murs de chaque établissement, sous la responsabilité du proviseur, revient à couper les élèves des étudiants et des travailleurs venus les soutenir. Cette manœuvre complète la division que le gouvernement tente d'installer avec son projet de loi « casseur-payeur » : d'un côté les « bons » lycéens qui acceptent de jouer le jeu des institutions, de l'autre les « mauvais », à réprimer sans limite.
Construire le mouvement par en bas, le mouvement ouvrier doit entrer pleinement dans la bataille !
La journée du 6 octobre a été marquée par des démonstrations de force importantes de l'alliance entre lycéens et travailleurs. Mais le piège tendu par Lecornu est réel, et lycéens comme personnels de l'éducation doivent le déjouer. Sur ce point, les lycéens ne se font guère d'illusions, sur le gouvernement comme sur les directions syndicales. Adèle, lycéenne au Havre, résume : « On ira aux assemblées de lycées avec nos revendications, sans lâcher les blocus. L'État se fout de nous : il a supprimé 1500 postes d'enseignants. L'intersyndicale aussi : elle appelle au 5 novembre mais ne dit rien sur le 17. »
L'intersyndicale formée par la CFDT, la CGT, FO, l'UNSA et la FSU a en effet choisi d'appeler à une journée de grève et de manifestations le 5 novembre, au moment même où le gouvernement cherche à isoler les lycéens. Un mois plus tard, c'est une éternité l'échelle d'un mouvement soumis à une telle répression. En enjambant le 17 octobre, cet appel tourne le dos au mouvement et laisse les lycéens seuls face à la répression comme aux manœuvres de l'exécutif.
C'est donc par en bas qu'il faut répondre. À rebours de la tentative du gouvernement de canaliser le mouvement dans des demi-journées encadrées par les proviseurs, il faut refuser cette manœuvre et construire nos propres formes d'organisation par en bas : des assemblées générales organisées par les lycéen·nes eux-mêmes et contrôlées par la base. Seul ce type de cadre permettrait aux lycéen·nes de discuter de leurs revendications, de décider collectivement de la suite du mouvement, d'élire leurs délégué·es et de définir une stratégie pour faire face à la répression et déjouer les manœuvres du gouvernement.
Ces Assemblées Générales pourraient également se relier à celles des universités et des personnels, sur le modèle des coordinations qui émergent dans le Val-d'Oise ou à Toulouse, pour unifier les revendications communes. Ces revendications sont connues : des embauches massives, l'abrogation de Parcoursup, la fin du 8h-18h, l'abandon de toutes les poursuites contre les élèves et le retrait du projet « casseur-payeur ».
Coordonner ces cadres en se liant notamment aux étudiants ou aux travailleurs de l'éduction, c'est aussi poser la question de son extension. La révolte des lycées doit continuer à se structurer, mais il ne pourra pas gagner seul. Il a tout intérêt à se lier à des secteurs toujours plus larges du monde du travail à la colère contre la vie chère. C'est tout le sens du 17 octobre. Cette date, portée sur les réseaux par de jeunes travailleurs des quartiers populaires contre le prix du carburant, cristallise déjà chez de nombreux lycéens l'espoir d'une extension de la lutte. Face à la politique honteuse des directions syndicales, il faut se battre dans les assemblées, les syndicats et sur les lieux de travail pour en faire une véritable journée de grève interprofessionnelle. Cette journée doit porter des embauches et des moyens massifs dans l'éducation, des hausses générales de salaires et le blocage des prix du carburant.
Comme le résume Ariane, porte-parole du Poing Levé : « C'est une déferlante de la jeunesse malgré la politique de répression du gouvernement qui, après avoir mutilé des lycéens, a fermé les lycées et les facs pour éviter la jonction lycéens/étudiants. Ils ont besoin du soutien des travailleurs, notamment pour préparer le 17. Ils savent déjà que pour faire plier le gouvernement, il faut faire plier l'économie et le patronat. L'AG inter-lycées ce soir est le début d'une politique de structuration, il faut en faire partout. Pour ça, on vous invite à se retrouver dans l'ensemble des AG et des coordinations qui permettront d'organiser la suite. »
Le gouvernement est fébrile, et c'est précisément pour cela qu'il cherche à gagner du temps. Le 6 octobre a montré, de Hélène-Boucher à la Gare du Nord et jusqu'à Strasbourg, la force d'une jeunesse qui trouve des alliés dans le monde du travail. Refuser l'enfumage, c'est prolonger cette alliance pour transformer la révolte lycéenne en un mouvement d'ensemble contre la répression, l'austérité et la vie chère.