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Répression des lycéens : anatomie d'une terreur policière

Mon, 05 Oct 2026 16:17:45 CEST

Révolution Permanente

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Avec près de 5 000 interpellations en une semaine, le gouvernement répond à la colère lycéenne par une offensive répressive exceptionnelle. Police, justice, préfectures : tous ses leviers sont mobilisés. Mais s'il frappe si fort, c'est qu'il redoute une mobilisation profondément politique de la jeunesse qui pourrait se lier au mouvement ouvrier.

1 747 interpellations vendredi, après 1 954 jeudi. Près de 5 000 interpellations depuis lundi, dont 85 % de mineurs : c'est ce que Laurent Nunez annonçait fièrement vendredi soir au 20 heures de TF1. Des dizaines d'entre eux ont déjà été déférés. Une répression de plus en plus organisée qui donne à voir, dans des proportions exceptionnelles, la fonction que remplit la police lorsqu'un mouvement social vient contester l'ordre établi.

Des moyens de répression massifs au service de la terreur policière

Du jamais vu dans l'histoire des mobilisations sous la Ve République en termes de nombre d'interpellations en une seule journée. Au plus fort de l'acte IV des Gilets jaunes, 1 723 personnes avaient été interpellées en une journée. Lors des révoltes de 2005 après la mort de Zyed et Bouna, près de 4 300 interpellations avaient été enregistrées au cours des 3 semaines de mobilisation. Pendant les révoltes qui ont suivi le meurtre policier de Nahel en 2023, ce sont 4 800 interpellations qui avaient été décomptées entre le 27 juin et le 10 juillet.

Le tableau est aussi sanglant. La police mutile les lycéens : l'un d'eux à Tours a perdu un œil, un autre à Saint-Ouen-l'Aumône plus de la moitié de ses dents, un autre une main encore ce matin. Des policiers frappent à coups de matraque, tirent des grenades dans le tas, étranglent des adolescents, voire ce livre à des actes terreurs, comme des attaques à la voiture bélier jetée à pleine vitesse contre les blocus. Un lycéen a même porté plainte pour tentative de meurtre par noyade contre un commandant de police après avoir été violemment interpellé dans une rivière, tandis que avocats se voient intimider, jusqu'au refus d'entrée dans certains commissariats pour assurer la défense des jeunes interpellés.

Dans son opération de terreur policière, le gouvernement déploie des moyens colossaux. Le Premier ministre a demandé à ses ministres d'annuler l'ensemble de leurs déplacements officiels afin d'économiser les effectifs à sa disposition. Jeudi, Nuñez annonçait déployer des « unités de force mobile [CRS et gendarmes mobiles] nécessaires au rétablissement de l'ordre républicain ». À Reims, et surtout à Rombas en Moselle, ce sont des policiers de la BAC qu'on a vu au contact des lycéens. La logique est donc bien celle d'une montée en puissance organisée de la force policière, dans laquelle corps de manœuvre, unités mobiles et police d'intervention sont mobilisés ensemble.

Sans oublier le déploiement inédit de drones au-dessus des lycées mobilisés dans le Calvados, les Pyrénées-Atlantiques, en Meurthe-et-Moselle et dans le Rhône.

La veille, Nuñez donnait aux préfets et au directeur général de la police nationale l'instruction suivante : « L'usage proportionné de la force ne doit jamais inhiber l'action pour rétablir l'ordre. » Un blanc-seing total laissé aux forces de répression pour violenter des adolescents, quelques semaines seulement avant l'examen au Sénat de la proposition de loi qui vise à offrir un nouveau nouveau permis de tuer aux forces de l'ordre.

Comme l'explique Matthieu Rigouste dans La domination policière, l'ensemble des violences et pratiques mutilantes, voire létales, auxquelles on assiste à nouveau depuis une semaine sont « les conséquences de mécaniques instituées, de procédures législatives et judiciaires, de méthodes et de doctrines enseignées et encadrées par les écoles et les administrations ». Et c'est précisément ce que montre la séquence actuelle : la répression policière qui s'abat sur les lycéens est le produit de pratiques forgées et encadrées au sommet de l'État, des instructions données aux forces de l'ordre et aux procureurs à celles communiqués aux préfets, en passant par les mesures administratives mises en œuvre contre les jeunes interpellés.

La machine judiciaire contre les jeunes mobilisés

Hier, le préfet de police en personne confirmait que « conformément aux instructions du ministre de l'Intérieur », il avait donné pour consigne à l'ensemble des forces de police à « intervenir systématiquement en cas de trouble à l'ordre public » et de s'assurer de « traduire devant la justice » les jeunes interpellés.

Deux jours plus tôt, Gérald Darmanin convoquait en urgence tous les procureurs généraux de France pour exiger une réponse pénale « la plus ferme possible. » Vendredi matin, il leur adressait une circulaire demandant que « les auteurs de dégradations et de destructions d'établissements scolaires » fassent l'objet de poursuites dans les meilleurs délais et que « les auteurs de tels faits puissent faire l'objet de présentations très rapides devant la justice ». Autrement dit : poursuivre le maximum de jeunes et le plus vite possible. Darmanin veut même faire payer les parents, « tenus d'indemniser l'intégralité des dommages causés par les agissements délictueux de leur enfant mineur », dans une logique de punition collective, héritage de l'ordre colonial, que le gouvernement veut encore étendre en avançant le passage au Sénat de la loi « casseur-payeur » début octobre, qui étendrait l'obligation solidaire de payer à l'ensemble des personnes ayant participé à une mobilisation.

Comme à chaque nouveau mouvement social, les classes dominantes hurlent aux « violences urbaines » en déchaînant les pires discours racistes pour parler des jeunes mobilisés et emploient une même mécanique, à chaque fois plus brutalement.

C'est exactement ce qui s'est produit lors des révoltes de la jeunesse kanak en 2024, lorsqu'Éric Dupond-Moretti avait demandé aux autorités judiciaires d'infliger les « sanctions les plus lourdes contre les émeutiers et les pillards ». C'est ce qui s'était déjà produit après la mort de Nahel, lorsqu'il a demandé au parquet une « réponse pénale ferme, systématique et rapide », l'ouverture d'audiences de comparution immédiate et la priorité donnée à cette procédure, ainsi qu'au déferrement direct devant le tribunal pour les mineurs après leur garde à vue. Même logique encore avec la répression du mouvement pour la Palestine. D'autre part, lorsque le pouvoir fixe une orientation pénale, les juges dans les tribunaux savent ensuite parfaitement s'y conformer et l'appliquer. Sur les majeurs condamnés après les révoltes pour Nahel, plus de 60 % l'ont été à une peine de prison ferme.

La répression administrative transforme les lycées en zones sous surveillance

Et la répression judiciaire organisée s'accompagne toujours de sa traduction administrative, sous le pilotage du ministère de l'Intérieur : couvre-feux, interdictions de manifester et restrictions de circulations en tout genre sont toujours au rendez-vous.

Dans la séquence actuelle, le gouvernement prend prétexte de la présence de lycéens mobilisés à l'intérieur des établissements pour déclencher des alertes intrusion, comme au lycée René-Cassin à Gonesse, et mettre œuvre des méthodes de confinement, comme au lycée Jean-Jacques-Rousseau de Sarcelles, assimilant ainsi des revendications lycéennes à un « risque majeur » ou à la menace d'un attentat. Le basculement des cours en distanciel - dispositif utilisé pendant la pandémie de Covid-19 – permet d'organiser aujourd'hui un véritable lock-out scolaire, avec la fermeture de plus de 400 lycées. Accompagnée, au niveau national le soir du 1er octobre, de dizaines d'arrêtés interdisant de manifester le lendemain près des établissements fermés.

Mais les pouvoirs administratifs permettent également, notamment grâce à la nouvelle procédure de la loi RIPOST, aux préfecture d'autoriser par un simple SMS ou mail la surveillance policière par drone, puis de régulariser la situation dans l'heure. Ce qui a pour but de rendre très difficile toute contestation en justice de l'utilisation de ces moyens de surveillance.

Derrière la répression, empêcher la jonction avec le mouvement ouvrier

Il s'agit d'étouffer la colère à sa racine en privant la jeunesse des lieux où elle peut se retrouver, discuter et s'organiser, pour désorganiser la mobilisation, isoler les lycéens mobilisés des autres secteurs qui ont fait valoir leurs revendications pendant cette rentrée sociale, pendant que l'appareil médiatique bourgeois se charge de fabriquer la figure du « casseur », pour mieux faire oublier que la violence vient d'abord de l'État.

Un État qui, face à des revendications profondément politiques portées par la jeunesse, ne semble plus avoir d'autre réponse que la répression : du refus du 8h-18h et de la casse de l'école en passant par la lutte contre les violences policières, l'islamophobie, le racisme mais aussi la militarisation, c'est toute une génération qui remet en cause les choix qui lui sont imposés. Cette répression ne tombe pas de nulle part : la politisation radicale des lycéens mobilisés, leur détermination subjective et les dynamiques embryonnaires de convergence entre lycéens, étudiants et, dans une moindre mesure pour l'instant, travailleurs portent un double coup au projet d'embrigadement de la jeunesse porté par les classes dominantes, en même temps qu'à l'architecture de la division sociale et raciale dont se soutient le pouvoir bourgeois en France. Nous sommes revenus sur ces éléments ailleurs.

Face à la répression d'État, il faut avancer dans la construction d'une unité de combat entre lycéens, étudiants et travailleurs. Le 6 octobre constitue un point d'appui en ce sens mais il y a urgence à aller beaucoup plus loin, en ouvrant un front ouvrier permanent jusqu'au retrait des forces de répression des quartiers, des villes et des écoles, la réouverture des établissements scolaires et la relaxe de tous les interpellés et de tous les réprimés en exigeant la dissolution de ses corps spéciaux, l'abrogation de toutes les lois sécuritaires, l'abandon de toutes les poursuites engagées contre les lycéens mobilisés et leur libération immédiate et inconditionnelle.

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