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Un air de Grand Refus

Sun, 04 Oct 2026 16:47:51 CEST

Révolution Permanente

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L'embrasement des lycées réveille le spectre de la gilet-jaunisation. Cela suffirait à faire passer Matignon et l'Elysée, et d'autres encore, au rouge. Et pourtant, il y a comme un air de plus encore : un air de Grand Refus dans cette révolte lycéenne.

« L'usage proportionné de la force ne doit jamais inhiber l'action pour rétablir l'ordre. »

Laurent Nuñez, Ministre de l'intérieur, 30 septembre 2026

« Tout ce chœur de calomnies que le parti de l'ordre ne manque jamais dans ses orgies de sang, d'entonner contre ses victimes, prouve seulement que le bourgeois de nos jours se considère comme le successeur légitime du seigneur de jadis, pour lequel toute arme dans sa propre main était juste contre le plébéien, alors qu'aux mains du plébéien la moindre arme constituait par elle-même un crime. »

Karl Marx, La guerre civile en France, 1871

L'ordre, l'ordre, l'ordre orwellien contre le zbeul

On aura rarement vu autant d'images de poubelles incendiées en boucle sur les chaînes de télé… Pensez donc, la dette publique est colossale. Et il faut bien s'armer contre les russes. Et pour le pétrole. Et le respect du mobilier urbain, qui a coûté si cher ? La France va mal, ce n'est pas le moment de foutre… le zbeul.

On se souvient de Macron, le 24 juillet 2023, déclamant au JT qu'il avait tiré « la leçon » des révoltes qui avaient suivi le meurtre policier de Nahel : « l'ordre, l'ordre, l'ordre ». Le 23 septembre 2024, le nouveau ministre de l'Intérieur Bruno Retailleau déclarait quant à lui quelles étaient ses trois priorités (NB : pour « assurer la concorde ») : « la première, rétablir l'ordre, la deuxième rétablir l'ordre, la troisième rétablir l'ordre ». L'antienne ressassée jusqu'à l'écœurement sur les plateaux face aux « violences urbaines » des lycéen.nes, est aussi rance que vigoureuse. Dans les années 1968, le pouvoir gaulliste et l'ORTF, la radio-télévision d'État, qualifiaient les étudiants en révolte de « gauchistes », de « pègre » ou d'« enragés ». Plus proches de nous, les Gilets jaunes, autres « séditieux » et « factieux », furent réduits à rien moins qu'une « foule haineuse » par Macron le 1er décembre 2018. Aujourd'hui encore a resurgi le spectre de cette « vile multitude qui a perdu toutes les républiques », comme le déclarait à la tribune de l'Assemblée, le 24 mai 1850, ce grand homme qui allait devenir le boucher de la Commune de Paris en mai 1871, Adolphe Thiers. Qu'elle est détestable cette plèbe incapable de réguler ses instincts, ce « gros animal » ainsi que Platon l'appelait en des temps encore plus reculés.

Rien de bien nouveau sous le soleil de la République, mise à part l'extrême-droitisation de son extrême-centre ? Retour de (refoulé) gilet-jaunisation ? A soi seul cela suffirait à faire passer Matignon et l'Elysée, et d'autres encore, au rouge. Et pourtant, il y a comme un air de plus encore : un air de Grand Refus dans cette révolte lycéenne.

Celui qui impose le sens des mots ne dispose certes pas de tout le pouvoir. Dans la dystopie d'Orwell 1984, la novlangue instaurée par le pouvoir totalitaire d'Océania réduit intentionnellement le vocabulaire et la grammaire de façon à empêcher la formation d'une pensée complexe potentiellement subversive. Mais elle n'est qu'un des instruments au service de l'encasernement totalitaire. La maîtrise de la circulation des idées, en particulier, n'existe pas sans la maîtrise des moyens de leur production. Cette emprise constitue néanmoins un avantage majeur dans la guerre idéologique qui accompagne par définition toute guerre, et en l'occurrence, la guerre de classes : les dominants savent très bien, et le savaient avant Marx, que quand une idée s'empare des masses, elle devient une force matérielle. C'est ainsi qu'ils s'emploient à toute force d'imposer la leur, préventivement quand ils le peuvent, au son du bruit des LBD à défaut.

Une chose que l'on refuse de dire est une chose que l'on ne peut pas penser. Une chose que l'on veut imposer, on la martèle jusqu'à plus soif, par tous les moyens possibles. La novlangue néo-libérale, qui s'est enrichie en bonapartisme et en racisme depuis 20 ans, et dont la Macronie est maintenant la pointe avancée, est un produit de l'histoire avec ses caractéristiques propres. Mais son caractère orwellien, qu'Herbert Marcuse, philosophe marxiste d'origine allemande émigré aux Etats-Unis à partir des années 1930, regardait autour de 1968 comme caractéristique de la société « unidimensionnelle », n'est pas nouveau : fusionner des termes contradictoires, inverser le sens des mots, transfigurer la domination en liberté et en progrès [1]… Le traitement politico-médiatique de la révolte lycéenne le prouve avec un degré de radicalité à la hauteur de la crise qu'elle ouvre. Revenons un peu sur les façons dont nos partis de l'Ordre imposent leur récit pour en neutraliser la portée et les possibilités politiques.

Eternel retour du récit du chaos

La première opération est la substitution sémantique la plus évidente. Elle vise à dénier à la révolte son statut, en la réduisant à des « violences urbaines ». Matignon, le ministère de l'Intérieur et de grands médias substituent à tout va, comme en 2019, comme en 2023, le lexique de « l'émeute délinquante » à celui de la grève, du blocus ou de la révolte. C'est la première couche qui permet de glisser le fond du problème sous le tapis : la nature du phénomène et leur cause politique sont d'emblée effacés derrière le symptôme sécuritaire.

Quitte, paradoxalement, à devoir reconnaître une dimension politique au phénomène, la seconde opération vise à discréditer aussitôt son sujet, en imputant lesdites violences aux suspects habituels : les lycéen.nes sont de la « chair à canon », « manipulé-e-s » par « LFI et ses proxys de l'ultra-gauche » et en ressortent « fascinés par la violence ». L'objectif est simple : réduire leur voix à du bruit, les passiviser, les déposséder de leur combat et les faire passer de sujets pensants et agissants au simple rôle d'instruments instrumentalisés. Ce mouvement a d'ores et déjà contribué à faire des ghettos de banlieue le lieu de surgissement d'acteurs pleinement politiques et conscients de l'être, comme un début de revanche de la révolte de juillet 2023. Pour le pouvoir il est donc essentiel de dénier au lycéen.nes le fait d'être des sujets politiques, pour pouvoir revenir à l'explication par la sédition extrême-gauchiste.

Quand l'idée est entendue qu'il y a quand même des choses qui ne vont pas et qu'il n'est pas totalement absurde de s'en plaindre, la troisième opération vise à séparer le bon grain de l'ivraie, à diviser le sujet du mouvement en imposant un tri entre ce qui est « légitime » et ce qui ne l'est pas, sur deux volets complémentaires. D'abord, les revendications portant sur le fonctionnement et les moyens de l'institution scolaire sont recevables. Mais au-delà, dès lors que la critique s'élargit au budget, à la sélection (Parcoursup) ou à la précarité (APL), et plus encore, elles sont stigmatisées comme n'ayant rien à voir avec ce sur quoi il est autorisé de débattre. La préoccupation est évidente : surtout ne jamais discuter des fins. Mais la question de la légitimité porte aussi sur les moyens de la lutte même, et sur « l'usage de la violence » en particulier. On y revient plus bas.

Le quatrième type d'opération est le volet managérial et technocratique. Entre le « distanciel » combiné aux centaines d'établissements fermés sur ordre des rectorats, la « doctrine de mise en protection » et autres « continuité du service public » et « continuité pédagogique », le but est d'assurer le couvre-feu scolaire : l'enjeu est de briser les piquets au nom de la rationalité administrative. Le langage du pouvoir se mue en gestion technique : la meilleure réponse à la détresse de la jeunesse ne saurait au grand jamais être le projet d'une autre société, mais de solides protocoles administratifs assortis d'outils numériques innovants (sachez apprécier l'énième « plateforme » pour les lycéens proposée par le ministre Geffray).

Tout ceci s'articule, et confinerait assez vite au ridicule, si ce n'était chapeauté, couronné, prolongé, et facilité, par la répression, policière par les uniformes, militaire et paramilitaire par les pratiques. Cette répression est méthodiquement relayée par les chefs établissements dont le zèle qui laisse pantois a rarement montré aussi clairement à quel point ils sont de sordides laquais à tu et à toi des préfets, recteurs et autres pigs. L'ampleur de cette répression [2], qui fait dire aux médisants que le ministère de tutelle de l'enseignement secondaire est celui de l'Intérieur, montre une seule volonté : briser la révolte par la terreur, ôter le goût de la manifestation quitte à briser des dents, des bras et défigurer. Mais la force brutale ne peut suffire. Éradiquer la vermine suppose d'obtenir, comme les théoriciens de la contre-insurrection l'ont depuis longtemps exposé, un consentement substantiel dans les chaumières. Pour cela, il faut mettre le réel sur la tête, et inverser les causes et les effets.

C'est une absolue constante dans l'histoire des sociétés de classes : la non-violence est toujours exigée du faible par le fort et repose sur cette inversion systématique au travers d'une mise en scène sélective de la réalité qui euphémise ou carrément nie la violence des autorités officielles, et hypertrophie celle de la révolte. La spectacularisation médiatique des incendies de poubelles devant les grilles, l'insistance sur les « tirs de mortiers » (c'est-à-dire de feux d'artifices en vente libre, présentés comme des armes de guerre, objet d'un trafic industriel à grand renfort de trottinettes électriques…) permet en un bref sophisme de se lamenter face aux « scènes de guérilla » et autres « actes de terrorisme du quotidien », en les diabolisant. En retour, la répression policière (gaz lacrymogènes, LBD, drones, interpellations …) n'est que « sécurisation des abords » des lycées, de même que des guerres impérialistes sont appelées des « opérations de maintien de l'ordre » au « service de la démocratie » au sein de nations récalcitrantes - du retour, donc, à l'Ordre.

Monomanie de « la violence »

« Les autorités éducatives, morales et psychologiques vocifèrent contre l'augmentation de la délinquance juvénile ; elles font moins de bruit contre la fière présentation – en mots, en images et en actes – de missiles, de roquettes et de bombes toujours plus puissants, qui symbolisent la délinquance adulte de toute une civilisation. » [3]

Les macronistes, la droite et l'extrême-droite s'y entendent en chœur, mais EELV, PS, Glucksman et consorts, s'ils pointent parfois « l'irresponsabilité du gouvernement », embrayent sans beaucoup plus de subtilité : quand bien même certaines revendications lycéennes seraient légitimes, « la violence » est purement et simplement « inacceptable » et « choquante ». Chacun-e, sur n'importe quel plateau, est donc sommé-e avant tout autre chose, voire uniquement, de prendre position pour ou contre : « est-ce que vous vous dissociez de la violence ? » Pour qui n'a pas ou la volonté, ou les anticorps, résister à ces coordonnées du débat est à peu près impossible. Et derechef nous revoilà avec les « casseurs » et autres « délinquants » contre les lycéen.nes « pacifistes » et « sages ». Exit, évidemment, tout débat sur le fond de l'affaire.

La question tactique des moyens de la lutte, des méthodes d'action, est depuis toujours au cœur des débats d'orientation et de stratégie des mouvements de contestation et des processus révolutionnaires. Elle constitue inévitablement un foyer de divisions : qu'est-ce qui est le plus efficace, qu'est-ce qui est nécessaire, qu'est-ce qui est inévitable ? Et dans quels buts proches ou lointains ? Mélenchon prône lui aussi des « méthodes de lutte non violentes », et on connaît sa stratégie électorale et urniste dans laquelle le « citoyen » prévaut sur le monde du travail et la jeunesse. Mais il faut lui reconnaître, qu'au moins, il ne moralise pas.

A force de se faire cracher dessus, les lycéen.nes n'ont plus envie de dire qu'il pleut, et avec Marcuse, rappelons que « s'ils ont recours à la violence, ce n'est pas pour créer une nouvelle chaîne de violence, mais pour essayer de briser celle qui est établie. Ils connaissent le risque – ils seront punis – s'ils veulent le prendre, personne, et l'éducateur et l'intellectuel moins que quiconque, n'a le droit de leur prêcher de s'en abstenir. » [4] Des professeurs ariégeois, qui se sont mis en grève en solidarité avec leurs élèves, ont de ce point de vue simplement et efficacement remis les choses sur leurs pieds dans leur communiqué du jeudi 1er octobre : « ce sont les forces de l'ordre qui créent le désordre ». Même l'ancien ministre de l'Éducation, Jean-Michel Blanquer avait fait l'offusqué en entendant ce policier de Mantes-La-Jolie dire, en 2018, face à des élèves mis à genoux pendant plusieurs heures, « Voilà une classe qui se tient sage, faudra balancer à leurs profs, je pense ils ont jamais vu ça. » Il nous appartient, contre cette glose gluante sur la violence, de rappeler quel est le « modèle » de sagesse et de pacifisme que les forces de répression, et au-dessus d'eux les gouvernants, ont en tête, et ce qu'ils dénoncent quand ils dénoncent la « violence » avec tant de morgue.

Mais le fait d'être décomplexé n'empêche pas la fébrilité. La part de bêtise bovine qui a toujours caractérisé les tenants de l'Ordre n'est pas équitablement distribuée, et d'aucuns dans l'évidence, aux plus hauts sommets, sont conscients que quelque chose est pourri dans le royaume de France. On redoute que ces révoltes ne fassent tâche d'huile. Pendant huit jours ils ont estimé que frapper, gazer et interpeller à tout va suffirait à calmer les esprits. Maintenant que la journée du 6 octobre, avec appel à la grève de la CGT, et à une manifestation commune lycéens, étudiants et travailleurs, s'est malgré tout imposée dans le paysage, que le spectre du 17 octobre est de moins en moins symbolique, bref que l'intimidation n'a pas bien marché, attendons-nous, outre une répression encore plus méthodique, à un niveau supérieur d'intelligence politique.

« Macron baise ta prof, pas nos profs ! »

L'effet orwellien consiste à imposer un cadre où seule la critique validée par le pouvoir est autorisée à s'exprimer : la violence cesse d'être le symptôme d'un conflit profond non résolu, elle devient l'essence d'un mouvement que l'on peut disqualifier comme intrinsèquement néfaste ou criminel. D'où cette saturation de l'espace public par un récit du chaos alimentant le besoin de sécurité et justifiant la contre-insurrection. Certes le système accepte la contestation technique (demander des chaises ou des profs), mais censure tout ce qui de près ou de loin excède ces revendications matérielles, tout ce qui, au-delà de la dénonciation d'une politique d'austérité ou d'un tri social, pourrait dessiner « l'espace, physique et mental, où pourrait se constituer un domaine de la liberté nouveau » [5]. Voilà pourquoi il s'emploie avant tout à matraquer, idéologiquement comme physiquement – que sa violence (policière) est Raison, et que la raison (lycéenne) est Violence.

Source : capture d'écran France Info

« L'utilisation méthodique des obscénités dans le langage politique des radicaux sert à donner un nom nouveau aux hommes et aux choses, en leur retirant le nom hypocrite et mensonger qu'ils portent orgueilleusement dans et pour le système. Lorsque cette redésignation fait appel à la sphère sexuelle, elle participe à la grande entreprise de désublimation de la culture, qui constitue pour les radicaux un aspect vital de la libération. » [6]

Peut-être l'ampleur militaire de la répression qui s'abat sur les lycéen.nes aura-t-elle raison, un temps, de leur humour ravageur, de leur inventivité politique, et de leur rejet insolent du puritanisme (« Bouffe ma chatte, pas mon avenir ! »). Mais en attendant, le surgissement incarné des imaginaires a au moins fait voler en éclat la brutale pesanteur de la « boring dystopia » dont parlait Mark Fischer – un monde bureaucratisé, managérisé, silencieusement cadenassé, quotidiennement précaire et aliénant, au travail comme chez soi, subjectivement gris. Mais il n'y a pas seulement Batman et Spiderman jaillissant des nuages de lacrymo. Il y a plus largement une immense « offensive contre l'esprit de sérieux » [7], l'esprit de caserne, le métro-boulot-dodo dont les jeunes sont déjà épuisés au moins subjectivement.

Marcuse en son temps avait théorisé le « Grand Refus » comme la protestation totale et sans compromis de la jeunesse radicalisée contre les structures du capitalisme tardif, la pseudo liberté sexuelle, la pseudo liberté de consommer, la pseudo liberté de penser. Face à une société qui excelle à absorber la contestation en la transformant en marchandise ou en lui accordant des concessions mineures, la révolte lycéenne, par-delà sa dénonciation du délabrement historique des conditions d'enseignement et d'études, conteste frontalement, parfois par les mots, mais encore plus par l'esprit, l'hypocrisie de l'institution scolaire (et universitaire). Et au travers de cette machine à trier, hiérarchiser et formater la future force de travail en l'habituant à un continuum répressif du berceau au tombeau, ils et elles épinglent les avanies d'une société qui n'a plus grand-chose à leur apporter autre que l'apocalypse écologique et les rats dans les couloirs, et en plus les infantilise en leur confisquant leurs téléphones tout en les prévenant qu'ils vont devoir faire la guerre.

Cette subjectivité subversive s'exprime dans les « nouveaux besoins » qu'ils esquissent : « la haine de la jeunesse éclate en rires et en chants, mêlant les barricades et la piste de danse, l'héroïsme et les jeux de l'amour » relevait déjà Marcuse en 1968, à quoi l'on a presque juste à rajouter le plaisir de déplacer des troncs d'arbre, le renversement les titans et autres battles d'auras. Ces adolescents portent une pulsion de vie contre la culpabilité d'être déjà de trop, contre l'agressivité et la destructivité que le quotidien leur impose et que, plein de bonne volonté, ils s'imposent depuis déjà trop longtemps. Ils n'ont pas encore pour la plupart de fiches de paie rabougries pour leur boulot chez Uber, Amazon, n'importe quelle officine du capital, ou dans un service public dévasté. Peut-être même pas encore de crédits revolving à rembourser, ni encore trop de pedigree en matière d'anxiolytiques et d'anti-dépresseurs. Mais leurs grands frères et sœurs, leurs parents, leurs cousins de la nouvelle classe ouvrière en ont déjà assez pour eux.

On sait l'ampleur du mal-être, des blessures et des troubles dits de « santé mentale », de dépression, d'idées noires, que la Gen Z porte en elle à un degré sûrement inégalé dans l'histoire. Mais ces jeunes lycéen.nes et futur-e-s prolétaires ne sont pas solubles dans leurs souffrances. Leur révolte exprime au contraire que le pouvoir de dire non est toujours là, exprime avec force un besoin vital, non pas seulement de consommer, de performer, d'obéir avec le ventre noué des peurs du lendemain – de seulement bien voter et bien étudier à l'école. Ils veulent évidemment des « moyens », mais derrière les moyens, ils veulent surtout apprendre, comprendre, devenir des êtres pleinement libres, avoir du temps pour la beauté et la joie, vivre tout ce qu'apporte la solidarité, pour eux comme pour les plus vieux – « un avenir meilleur », simplement.

Source : capture d'écran France TV

A un âge où ils et elles n'ont pas encore été totalement domestiqué-e-s, malgré tous les efforts du système et sa « tolérance répressive », les lycéen.nes rappellent à la face de tout le monde, avec cette immense lucidité qui leur fait consciemment lier l'état du plafond des WC de leur étage de cours avec le génocide en live du peuple palestinien, que nous vivons dans un monde totalement obsolète et absurde. Ils nous rappellent que la plus grande dystopie ne se trouve pas dans l'ailleurs des Orwell et Kubrick ou à Gattaca : nous avons déjà les pieds dedans. Et de nous rappeler que s'y habituer, c'est être des morts-vivants.

Grand refus et stratégie

Certes, tout cela ne fait pas encore une stratégie, nous savons que la spontanéité, condition vitale, n'est pas autosuffisante. L'extension du mouvement va impliquer une hétérogénéité croissante, sociologiquement, politiquement, culturellement. Et « la » « violence » va continuer de faire débattre, et c'est bien logique. L'organisation – leur auto-organisation, va être une clé de l'affaire, tout cela va nécessiter des plans d'action, des comités qui les prennent en charge, se coordonnent, et mettent en passant au pied du mur les centrales syndicales dont le silence ou à tout le moins les inerties, chaque jour, disent leur degré variable de collusion avec l'ordre établi. Mais l'histoire de la lutte des classes n'est jamais très loin dans ces moments-là, les étudiants et les travailleurs, avec lesquels de premières jonctions puissamment suggestives se sont déjà produites, ont des traditions à revendre, à mettre en branle et à transmettre. Il n'y a pas que les ministres et les bureaucrates de toute coterie qui savent les vertus des partages d'expériences et ont le sens des responsabilités.

Les solidarités des « petits blancs » parisiens (« La jeunesse dorée emmerde Bolloré ! ») à l'égard de leurs frères et sœurs racisés de la périphérie populaire, qui ont initié ce combat, sont parlantes à elles seules. Elles expriment le refus du renoncement, la haine de l'injustice, le sens du collectif, la conscience qu'ils sont du même camp. Et elles matérialisent la réactivation du pire imaginaire qui soit pour nos tenants de l'Ordre, par-delà les superhéros : celui d'un principe de réalité autre que celui de la soumission, du profit pour quelques-uns et de l'austérité pour tous les autres, celui d'une société où la liberté de s'épanouir ensemble serait spontanément vécue comme un besoin aussi vital que manger ou dormir [8]. Le nombre de vidéos sur les réseaux tapant sur la soumission aux diktats du capitalisme est sidérant et par son ampleur, et par le robuste sens des choses qu'elles expriment : à ces commentaires récriminants « Vous vous plaignez du 8h-18h, alors que moi je fais du 7h-21h, et les week-ends, et je ne me plains pas », ils répondent « bravo, t'as gagné le ballon d'or de l'esclave du siècle ! », ou encore « ben continue à fermer ta gueule alors ! » Autant de puissants affects qui sont donc les plus révolutionnaires qui soient, et un rappel cinglant que toute essentialisation des rapports de force, comme des consciences individuelles et collectives, est soit stratégie au service du statu quo, soit pure et simple abdication.

Source : BFM TV

« Mais qui nous protège de la police ? »

Quelles que soient les suites de cette révolte populaire, l'ambiance a qualitativement changé dans le pays. La combinaison d'une stratégie organisant la colère qui existe à tous les étages, et d'une telle puissance de vie, d'une telle force morale dans le refus de renoncer, jetée au visage des puissants comme des sceptiques, est absolument explosive – et tout le monde le sait. Réussir cette combinaison est la tâche majeure, et sa réalisation est tout simplement possible : c'est la raison pour laquelle on a rarement senti une élection présidentielle aussi proche et aussi lointaine à la fois, tellement les choses peuvent aller vite. Du côté de la guerre civile à laquelle l'Ordre bourgeois, ses partis, ses appareils et ses unités spéciales sont prêts, sans pour autant, et ils le savent aussi, être invulnérables, les lycéens savent profiter de la moindre occasion de les humilier, une absence d'autocensure qui en dit long. On peut être certains d'une chose : de même qu'il n'y avait pas de bon gaullisme, il ne peut y avoir, et il n'y aura jamais de bon macronisme.

En ces temps où les intellectuels de gauche « radicale », entre autres, peinent à assumer les implications de leurs ambitions et de leur pessimisme, il est de bonne méthode de revenir à ce qu'un autre vieux, Sartre, disait de la jeunesse d'hier, « piégée » comme l'est celle d'aujourd'hui, et de

« dénonc[er] cette répression non pour améliorer le régime mais pour faire voir à tous, à cette occasion, l'ignoble nudité qu'il essaie de masquer. La répression est une forme chronique et parfois aiguë de la lutte des classes, telle que la mène le patronat. La contre-répression doit s'y opposer en permanence […] Notre combat n'est pas motivé par une indignation morale : nous ne condamnons pas la classe dirigeante et son appareil d'État pour des crimes qui auraient pu ne pas être commis mais, tout au contraire, pour des crimes qu'ils ne pouvaient pas ne pas commettre et qui montrent clairement que notre combat est politique. » [9]

La classe dirigeante met les jeunes en danger, parce qu'ils sont le danger et font exploser ce que Platon appelait déjà leur « beau mensonge » à vocation hégémonique. La contradiction vivante entre l'Ordre et le Grand Refus – la lutte des classes – est de retour dans les rues de France. De nouveau les petites histoires contribuent à forger la grande.


[1] Cf. par exemple Herbert Marcuse, L'Homme unidimensionnel, 1964, Paris, Minuit, 1968, ch. 4 « L'univers du discours clos » : « Ainsi le fait que le mode prévalent de la liberté c'est la servitude, que le mode prévalent d'égalité c'est une inégalité surimposée, ne peut pas être exprimé dans la définition rigide et close que donnent à ces concepts de liberté et d'égalité les pouvoirs qui façonnent actuellement l'univers du discours. Cela donne le langage familier d'Orwell ( « la paix c'est la guerre » et « la guerre c'est la paix » ), qui est d'ailleurs loin d'être seulement le langage du totalitarisme terroriste. Le langage du totalitarisme n'en est pas moins orwellien, même si la contradiction n'est pas clairement explicite dans la phrase, si elle est enfermée dans le mot. Qu'un parti politique œuvrant à la défense et au développement du capitalisme soit appelé "socialiste", qu'un gouvernement despotique soit appelé "démocratie", qu'une élection truquée soit qualifiée de "libre", ce sont des données linguistiques (et politiques) familières qui ont existé bien avant Orwell.
Ce qui est relativement nouveau, c'est que ces mensonges soient acceptés d'une façon générale par l'opinion publique et privée et que le caractère monstrueux de leur contenu ait cessé d'apparaître. L'envahissement et l'efficience de ce langage témoignent du triomphe de la société sur les contradictions qu'elle contient ; ces contradictions se renouvellent sans faire éclater le système social.
», p. 113-114. Marcuse corrigera son constat pessimiste autour de mai 1968. Les lycéens d'aujourd'hui, à leur tour, le corrigent d'eux-mêmes.

[3] Herbert Marcuse, Tolérance répressive (1964), p. 37 (cf. E. Barot, Découvrir Marcuse, Paris, Editions sociales, 2026, ch. 5 « Freudo-marxisme », p. 92).

[4] Ibid., p. 78.

[5] Herbert Marcuse, Vers la libération. Au-delà de l'homme unidimensionnel, Paris, Seuil, 1969, p. 8-9.

[6] Ibid, p. 52.

[7] Ibid., p. 40.

[8] Cette puissance de penser ce qui est dans les termes de ce qui n'est pas, mais pourrait être, de faire émerger un principe de réalité alternatif du sein même de la critique de l'état de choses existant, c'est ce qui fait « l'essence critique et révolutionnaire » de la dialectique pour Marx, ce pourquoi elle est « un scandale et une abomination » pour les bourgeois. Cf. E. Barot, « Marxisme et dialectique. Sur le dernier livre de Juan Dal Maso », Armes de la critique, septembre 2026.

[9] Cf. J.-P. Sartre, Situations VIII, Paris, Gallimard, 1972, « La jeunesse piégée », entretien du 17/3/1969, et pour la citation, « Il n'y a pas de bon gaullisme », entretien du 4/11/1968, p. 228-229.

Crédits photo : Thenowface

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