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De Berlin à Saint-Denis, les luttes lycéennes mettent au défi la militarisation

Fri, 02 Oct 2026 13:32:48 CEST

Révolution Permanente

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Alors que les gouvernements européens veulent faire marcher la jeunesse au pas, les mobilisations des lycées en France et les Schulstreik en Allemagne ouvrent une contradiction majeure pour des impérialismes en plein réarmement.

Sarcelles. Vendredi 25 octobre. Une lycéenne brandit une pancarte : « Ils réarment le pays, ils désarment notre avenir. »

Berlin. Samedi 26 octobre. Dans les cortèges lycéens, la jeunesse allemande, mobilisée pour la quatrième Schulstreik, chante dans la rue : « Les riches veulent la guerre, la jeunesse veut un avenir » (« Die Reichen wollen Krieg, die Jugend eine Zukunft »).

Des deux côtés du Rhin, la colère lycéenne se propage. En France, le mouvement est parti de Créteil et des lycées les plus insalubres du 93, 94 et 95. Il s'étend désormais à toute la France. Les lycéens mobilisés dénoncent des conditions d'étude cauchemardesques, le manque de moyens et de professeurs, l'absence de perspectives mais aussi la discipline de caserne qui règne dans les établissements : le 8h-18h, le contrôle des vêtements, l'interdiction des téléphones portables, l'islamophobie et le racisme d'État, etc. Des revendications qui mettent directement en cause l'austérité mais aussi le réarmement policier et militaire du pays. Comme le résumait avec une vision d'ensemble la jeune lycéenne de Sarcelles : « Toutes les dépenses de l'État vont vers les dépenses militaires. Ils ont donné le permis de tuer aux policiers au lieu de donner de l'importance à nos écoles. »

En Allemagne, la colère a une cible tout aussi précise même si le mouvement est moins explosif qu'en France : elle vise directement les projets ultra-militaristes du gouvernement Merz qui aspire à faire de la Bundeswehr l'armée conventionnelle la plus puissante d'Europe. La jeunesse dénonce les contrôles médicaux que le gouvernement veut mettre en œuvre à marche forcée, dans le cadre du retour graduel du service militaire. Alors que des sentiments pacifistes demeurent très ancrés dans la population, le tournant militariste de Merz et Scholz a réveillé la colère de la jeunesse.

Mais des deux côtés de la frontière, la colère vise également les grands cataclysmes géopolitiques qui marquent la situation internationale : à Berlin comme à Saint-Denis, la Palestine est dans le cœur de la jeunesse. Ils en sont également le reflet alors que les révoltes de la Gen Z qui ont secoué le Népal, le Maroc et Madagascar commencent à se propager au cœur d'un centre impérialiste. Alors que le mouvement commence à s'étendre à la Belgique, la combativité des lycéens français pourrait faire tache d'huile en Europe. Car la France est de nouveau au centre de l'attention internationale – mais cette fois-ci, ce ne sont pas seulement les marchés financiers qui jettent un regard inquiet sur les finances du pays, mais des millions de jeunes qui pourraient à leur tour décider que le monde tel qu'il est n'a jamais été suffisant et que leur avenir ne peut se construire que sur la négation d'un présent infâme. On ne peut que souhaiter qu'un tel automne lycéen naisse en Europe même si nous n'en sommes pas encore là, à commencer par l'Allemagne où la jeunesse se mobilise déjà.

En France et en Allemagne, la répression est aussi féroce. En France, les images insoutenables de jeunes de 14 ou 15 ans mutilés par la police se multiplient : placages au sol, déploiement de la police montée, tirs de LBD dans les yeux, tirs de grenades à bout portant, gazages systématiques. Des escadrons surarmés bouclent les lycées des quartiers populaires. À Berlin, la marche qui devait ainsi s'arrêter devant les portes d'une usine automobile reprise par le géant de l'armement Rheinmetall a été bloquée par la police.

En France, l'intensification de la répression et le processus ahurissant d'« ICEification » des pratiques policières ne sont pas simplement le symptôme du racisme structurel de la police qui se déchaîne contre les jeunes des quartiers. Ils ne sont pas seulement la traduction de la fébrilité de gouvernements en crise, des deux côtés du Rhin, qui n'ont que la régression sociale et la terreur policière à offrir à leur jeunesse. Ils sont le révélateur d'une difficulté plus profonde pour les classes dominantes, en France dans l'immédiat mais aussi, à terme et potentiellement, sur tout le continent.

Les luttes lycéennes ouvrent en effet une contradiction majeure pour des impérialismes en plein réarmement et qui, à terme, aspirent à pouvoir mobiliser leur population au service des intérêts réactionnaires de leurs multinationales respectives. Malgré l'extension du domaine de la répression scolaire, la discipline abrutissante que le gouvernement impose à la jeunesse – avec son cortège de privations élémentaires (du temps des repas à l'interdiction des téléphones) –, la rhétorique nationaliste qui coule par tous les pores de l'appareil médiatique, la jeunesse française se montre d'une indocilité absolument progressiste. La première contradiction est donc celle d'une force subjective qui exprime une inquiétude existentielle qu'aucune matraque ne pourra apaiser.

Des cortèges et des blocus lycéens émane une joie bariolée qui ne peut qu'émouvoir tant elle contraste avec le ton martial du gouvernement qui appelle les parents à se faire à l'idée de « perdre leurs enfants » pour la patrie. Une joie pleinement combative qui reprend chaque mètre volé par les cordons policiers sitôt qu'ils reculent, qui bloque jour après jour, malgré la répression, les portes des lycées et qui se forme en cortèges spontanés pour s'exprimer dans les villes. Les rencontres entre cortèges étudiants et lycéens donnent lieu à des scènes de joie urbaine. En un mot, sur les blocus et dans la rue, se coulent dans un alliage explosif la joie de pouvoir respirer plus librement et l'envie d'en découdre, d'affirmer son existence et ses droits. D'où les super-héros costumés qui font leur apparition sur chaque blocus. Les Spidermen qui, entre trois coups de matraque et trois tirs de lacrymogènes, reviennent à la charge pour dénoncer l'islamophobie ou appeler à la convergence entre lycéens et travailleurs et au 17 octobre. Au micro de Révolution Permanente, les jeunes parlent de ce qu'ils souhaitent : avoir un avenir.

Il n'est qu'à lire la Revue stratégique, publiée à l'été 2025, pour se rendre compte de l'ampleur des contradictions qui en découlent pour le gouvernement.

Le gouvernement et l'état-major se fixent pour objectif « d'accultur[er] près de dix millions de jeunes de 13 à 25 ans aux enjeux de défense et de sécurité nationale, notamment aux manœuvres hybrides et manipulations de l'information » (§199, p. 40) ; de « structurer un continuum de l'engagement tout au long de la vie et de faire émerger une culture de la résilience dès le plus jeune âge » ; de procéder à « un véritable réarmement moral de la population, notamment de la jeunesse » (§11, p. 9). La revue s'inquiète aussi de « l'imbrication des enjeux sécuritaires externes et internes ». En clair : que le réarmement ne soit empêché par « des phénomènes de contestations de toutes natures (politiques, idéologiques, etc.) » qui peuvent « porter préjudice aux valeurs de la République. »

Malgré la terreur policière qui s'est déchaînée dans les quartiers populaires après la mort de Nahel, malgré le climat hypersécuritaire qui règne dans le pays et la répression systématique de chaque liesse populaire, de la victoire du PSG aux baignades du canal Saint-Martin, la jeunesse ne veut pas se tenir sage. En bref, malgré ce terrible « réarmement à destination intérieure », comme le dirait Karl Liebknecht, et la pédagogie réactionnaire de masse qui accompagne le projet militariste de Macron, les classes dominantes sont très loin de réussir leur pari. Elles pourraient même le perdre alors que la révolte lycéenne porte plus loin la force de contestation des campements pour Gaza et du mouvement international de lutte contre le génocide.

Mais la contradiction est aussi objective – plus précisément, elle remet en cause la vaste architecture de la division mise en place par les classes dominantes. Celle qui sépare les lycées privilégiés et ceux délaissés des banlieues, d'abord, alors que les lycées du centre de Paris commencent à se mobiliser en soutien explicite aux mobilisations des lycées du 93. Celle qui sépare les professeurs et les élèves ensuite : à Saint-Denis, au lycée Paul Eluard, ce sont les professeurs et les AED qui, quelques jours plus tôt, ont protégé le blocus tenu par leurs élèves. Viennent ensuite les phénomènes de convergence entre la jeunesse lycéenne et les étudiants, des scènes de liesse à Saint-Denis aux manifestations de rue massives à Strasbourg. Quant à la convergence stratégique entre la jeunesse et les travailleurs, l'exemple embryonnaire du Havre montre assurément la voie : ce jeudi 1er octobre, les travailleurs de Siemens, de Total, de Sidel et d'autres usines ont formé une chaîne humaine pour défendre les lycéens face aux attaques policières.

Malgré des décennies d'attaques racistes, de ségrégation socio-spatiale, malgré la tentative de diviser enseignants et élèves en confiant aux premiers des missions toujours plus répressives, malgré la rhétorique habituelle sur les « casseurs » et « l'infiltration de l'ultra-gauche », ces phénomènes embryonnaires de convergence ébranlent un des piliers de l'ordre bourgeois.

Mais les effets du mouvement touchent également à la sphère idéologique. La violence de la répression ébranle enfin le mythe d'un État protecteur de ses citoyens face « aux menaces étrangères ». En l'espace d'une semaine, l'État français a montré qu'il était prêt à déployer sa puissance répressive pour éborgner, pour mutiler, pour terroriser ses propres lycéens. Chaque parent sait désormais que les « menaces extérieures » qu'évoque en boucle Macron ne servent qu'à cacher la férocité que sa police réserve à ses enfants.

Dans ce contexte, si députés et maires LFI ont été sur le terrain aux côtés des jeunes et sont accueillis avec un enthousiasme compréhensible, la revalorisation du mythe républicain et les Marseillaises entonnées à leur initiative ne peuvent que diluer la radicalité objective du mouvement et freiner sa maturation subjective. L'ambition de la « Nouvelle France », aussi progressiste qu'elle puisse sembler, vise à restructurer un consensus national qui finit par effacer les éléments d'opposition aux tendances réactionnaires en cours et qu'il faudrait au contraire amplifier encore.

Les analystes militaires parlent souvent de « société post-héroïque » pour caractériser des sociétés rétives au réarmement, dont la jeunesse et la population seraient trop apathiques et se sentiraient trop peu « concernées » par l'effort de défense. En vérité, les lycéens font preuve d'un héroïsme qui ne peut que forcer l'admiration. Mais cet héroïsme n'est pas compatible avec celui qu'espèrent les classes dominantes. Pour paraphraser le slogan de la jeunesse berlinoise : la jeunesse ne veut pas la guerre, elle veut un avenir.

En France, face à ces contradictions qui se heurtent à son projet militariste, le gouvernement pourrait redoubler d'efforts dans la répression. Alors que le gouvernement envisage de fermer les lycées et de mettre en place des « cours à distance » afin de contourner et de briser les blocus, il est nécessaire de s'appuyer dès maintenant sur l'exemple des travailleurs du Havre et de multiplier les initiatives de solidarité avec la jeunesse mobilisée. Avec Le Poing Levé, nous appelons à une « semaine noire » sur les facs tandis que les dynamiques de convergence avec les étudiants doivent se renforcer. Face à une répression brutale, l'appel de la CGT Éduc'action à la grève le 6 octobre, en soutien aux lycéens, constitue un premier point d'appui. Mais la situation est très urgente : elle exige d'aller plus loin et sans attendre. Les directions syndicales doivent jeter l'ensemble des forces du mouvement ouvrier dans la bataille pour défendre les lycéens et leur droit à manifester.

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