Révolte des lycées : le mouvement des « gilets jaunes » de la jeunesse ?
Thu, 01 Oct 2026 22:25:07 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalPartie des établissements des quartiers populaires, la mobilisation lycéenne commence à cristalliser le malaise de toute une génération. Son ampleur invite à formuler une hypothèse : et si, derrière les revendications scolaires, se dessinait une révolte contre la place que le capitalisme français réserve à la jeunesse, et en particulier à celle des quartiers populaires ? Sa portée dépendra de sa capacité à s'organiser et à trouver des alliés actifs dans le mouvement étudiant universitaire et, surtout, dans le mouvement ouvrier.

Il y a des moments où des revendications apparemment élémentaires acquièrent une force explosive parce qu'elles condensent un vaste ensemble d'expériences. Demander des enseignants, des salles de classe en bon état, des personnels en nombre suffisants et des horaires supportables aurait pu être le point de départ d'un conflit scolaire limité. Cependant, lorsque ces revendications se propagent d'un établissement à l'autre, lorsque ceux qui les formulent se reconnaissent dans l'indignation de jeunes qu'ils n'ont jamais vus et lorsque l'État répond par une répression sauvage, la mobilisation soulève une question plus profonde : combien de temps une génération peut accepter les conditions de vie et l'avenir dégradés qui lui sont imposés ?
La révolte des lycées qui s'étend à travers la France invite à envisager cette possibilité d'une mobilisation qui touche toute une génération. Il serait prématuré de lui attribuer un programme abouti ou d'annoncer son dénouement. Mais sa dynamique initiale réunit des revendications immédiates, un vécu d'inégalité et une remise en cause, encore dispersée, de l'ordre existant. C'est dans cette combinaison que réside sa puissance politique. La comparaison avec les gilets jaunes permet d'éclairer cette configuration. Non parce qu'il s'agirait du même sujet social ou parce que la dynamique entamée le 17 novembre 2018 serait sur le point de se reproduire à l'identique. Mais parce qu'elle pemet d'identifier un mécanisme de débordement commun : une protestation qui naît de la base, autour de questions matérielles concrètes, et au travers de laquelle commence à s'exprimer un malaise qu'aucune organisation n'avait réussi à rassembler.
Quand les marges prennent l'initiative
L'origine de la mobilisation dans les lycées populaires de la banlieue parisienne s'avère décisive. Comme le souligne Ulysse Rabaté, la contestation rend visible une « expérience particulière des inégalités » vécue dans les établissements de Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne, d'où est parti le mouvement. Habituellement traités comme un problème à gérer, ces jeunes apparaissent comme les protagonistes d'une lutte pour l'éducation, et l'initiative politique surgit de milieux dont on nie généralement la capacité à agir par eux-mêmes.
Au cœur de la colère, une promesse « d'égalité » qui se heurte à la réalité des conditions matérielles. Que signifie exiger le même effort scolaire à l'ensemble des jeunes quand les enseignants manquent, les bâtiments se détériorent et les ressources pour accompagner les élèves s'avèrent insuffisantes dans une partie des établissements ? Comment attribuer l'échec au comportement individuel quand les conditions d'apprentissage sont si inégales ? La question dépasse le cadre d'un établissement scolaire. En effet, l'école est l'un des lieux où les enfants des familles de travailleurs font l'expérience de la contradiction entre les promesses d'ascension sociale et les obstacles qu'ils rencontrent pour les concrétiser. Lorsque cette contradiction cesse d'être vécue comme une difficulté privée et commence à s'exprimer collectivement, ce qui semblait être un échec personnel apparaît comme une injustice partagée.
La manière dont ces jeunes se représentent a également son importance, comme le note encore Ulysse Rabaté : « les codes des quartiers composent l'esthétique de cette mobilisation, des mots aux tenues vestimentaires. » Les codes culturels, les façons de s'exprimer et les réseaux sociaux deviennent autant de ressources pour la mobilisation. Le fort sentiment d'appartenance à leurs quartiers est un ciment qui leur permet de se faire entendre. Dans ce contexte, l'extension du mouvement aux établissements scolaires des centres-villes, que ce soit le 29 septembre à Bordeaux, le 30 septembre à Rennes ou ce jeudi à Paris, revêt une signification particulière. Les premières observations sur le mouvement suggèrent en effet que la solidarité avec les jeunes des quartiers populaires et le rejet de la répression transcende les différences sociales entre les lycées. Si cette tendance se confirme, elle rendra difficile une manœuvre classique : confiner la contestation et ses méthodes à la jeunesse des quartiers populaires, présentée comme étrangère au reste de la société.
Un malaise qui dépasse les revendications scolaires
L'absence d'une réforme unique à laquelle s'opposer distingue ce mouvement des autres grandes luttes de la jeunesse. Si des revendications communes existent, comme le rejet massif du « 8h – 18h » ou la question des conditions d'études, leur combinaison varie d'un établissement à l'autre. Cette diversité peut compliquer l'unification mais, en même temps, elle permet aussi à de nombreux jeunes de trouver leurs propres raisons de se joindre au mouvement. Une caractéristique qui fait écho à l'expérience des gilets jaunes, où la multiplicité des revendications exprimait une accumulation de griefs qui ne trouvaient plus de réponse par les voies habituelles. Ces derniers jours, chaque établissement se joint à la mobilisation en raison de ses propres difficultés, mais l'ampleur des blocages montre qu'il existe bien une condition commune. Le manque d'enseignants renvoie à l'abandon des services public, les horaires et la discipline, à l'impossibilité de décider de sa propre vie, la sélection scolaire à l'incertitude quant à l'avenir. Comme en 2018, la contestation commence à rassembler ce qui, jusqu'alors, était vécu séparément, et les revendications concrètes ouvrent la voie à une remise en question plus générale des conditions d'existence.
Les témoignages, rassemblés par Le Monde ce jeudi 1er octobre, expriment cet élargissement de l'horizon. Le journal note par exemple : « au lycée Faidherbe de Lille, cette élève de première regarde les grandes poubelles brûler au milieu de la rue qui longe son établissement. Bien sûr, il y a "les conditions de travail dégradées, les classes surchargées et le bâtiment qui a besoin de travaux", mais très vite, c'est un autre malaise qui se dévoile. À bientôt 17 ans, Fanny énumère les angoisses qui pèsent sur son quotidien : "Les catastrophes climatiques, l'IA qui va bouffer tous les boulots, le risque que le RN gagne les élections…" Elle se reconnaît "plutôt privilégiée avec deux parents qui travaillent et gagnent correctement mais ça ne change rien à l'avenir qui nous attend. Il ne faut pas s'étonner que certains pètent les plombs". » De même, sur de nombreux blocus, le soutien à la Palestine s'exprime avec force, tandis qu'une pancarte brandie le 25 septembre affirme : « ils réarment le pays, ils désarment notre avenir. » Des propos qui montrent que même si les revendications scolaires sont clairement un moteur de la colère des lycéens, celle-ci ne s'arrête pas là. Un malaise profond traverse divers secteurs de la jeunesse.
La spécificité de la révolte pourrait résider dans cette tension : la jeunesse réclame de pouvoir étudier dans la dignité, mais elle commence à remettre en question l'idée qu'étudier et faire des efforts garantiront une vie meilleure. Le lycée concentre cette contradiction, car c'est là qu'une partie de l'avenir des jeunes se décide. Or, en France, les promesses de Macron d'un progrès par l'effort individuel sont profondément discréditées, tandis que le néolibéralisme montre ces dernières années son visage autoritaire et répressif, en particulier à l'encontre de la jeunesse des quartiers populaires. Autant d'éléments qui permettent de comprendre l'intensité de la contestation, sans pour autant considérer sa radicalité politique comme figée. De fait, l'indignation peut coexister avec des attentes institutionnelles, des revendications locales et des idées contradictoires. Son évolution dépendra des réponses du pouvoir, des liens que la mobilisation tissera avec d'autres secteurs exploités et opprimés, ainsi que des expériences collectives qu'elle parviendra à construire.
La répression amplifie le conflit
Dans ce contexte, la réponse policière violente et massive, avec 1949 interpellations juste ce jeudi, introduit une nouvelle expérience commune. À l'inégalité scolaire s'ajoute la découverte de la répression d'État contre ceux qui tentent de lutter. La dénonciation des interventions violentes devant les établissements, des interpellations et des élèves blessés touche non seulement la conscience des mobilisés, mais va bien au-delà. La défense du droit de se mobiliser occupe ainsi une place centrale ces derniers jours. La répression a pour objectif immédiat de disperser, intimider et décourager la participation, mais elle remplit également une fonction politique. Elle détourne le débat vers la question du comportement de ceux qui protestent. Au lieu de rendre des comptes sur la dégradation de l'éducation, le gouvernement exige des jeunes qu'ils justifient leurs méthodes.
Les accusations de manipulation par LFI ou « l'ultra-gauche » s'inscrivent dans la même stratégie. Elles partent du principe que des adolescents, pourtant clairement capables de décrire ce qui se passe dans leurs lycées, n'auraient pas la capacité de décider de se mobiliser. Cet argument permet de discréditer leur parole et de transformer le conflit social en une dispute entre l'exécutif et ses adversaires. Or, si l'intimidation peut fonctionner et la répression user un mouvement, surtout si ses participants se retrouvent isolés, elle peut aussi renforcer la solidarité et transformer une revendication scolaire en un affrontement sur le terrain des droits démocratiques.
Il s'agit d'un enjeu important. D'où la nécessité d'empêcher qu'une division ne s'installe entre les élèves dont le combat serait « légitime » et les jeunes des quartiers populaires ou les « casseurs » que l'on pourrait réprimer sans conséquences. La défense des lycéens mobilisés doit s'étendre à tous les établissements et se prolonger après les manifestations : en accompagnant les familles, en offrant du soutien juridique, en dénonçant publiquement et collectivement les sanctions. Le sort de la mobilisation se joue aussi lorsque les caméras disparaissent.
« Ne touchez pas aux lycéens ! » : le mouvement étudiant doit répondre présent
Malgré les points de similitude, il existe une différence importante entre le mouvement et une caractéristique des gilets jaunes. Le caractère autonome de la mobilisation lycéenne ne se traduit pas par une hostilité envers toute intervention partisane. Ulysse Rabaté observe que certains représentants politiques sont accueillis comme des soutiens utiles. C'est le cas du côté de LFI, par exemple avec Louis Boyard ou le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, mais aussi de Révolution Permanente, qu'il s'agisse de Anasse Kazib, Elsa Marcel ou Christian Porta à Saint-Avold. Cette ouverture peut traduire une volonté de trouver des alliés, comme en témoigne également la sympathie que suscite auprès des élèves le soutien de leurs professeurs.
Ce soutien doit désormais s'élargir grâce à l'implication active des étudiants. Les scènes de joie lors de la rencontre entre les lycéens de Paul Éluard et les étudiants de Paris 8 dans les rues de Saint-Denis constituent un premier pas. L'implication des étudiants peut par ailleurs apporter de l'expérience, offrir des lieux pour se rassembler et permettre de construire des leviers organisations avec les lycéens, au travers d'assemblées et de coordinations démocratiques. Les organisations politiques et syndicales devraient contribuer à renforcer ces outils et faire des propositions en ce sens, comme c'est le cas du Poing Levé.
La nécessité stratégique du soutien du mouvement ouvrier
Un autre enjeu se situe du côté du mouvement ouvrier. Ce jeudi, des travailleurs de différentes entreprises du Havre ont formé une chaîne devant le lycée François Ier pour protéger les jeunes face à la police. Un épisode qui offre une illustration de l'alliance qui pourrait changer le rapport de forces. Ainsi, au-delà de sa portée locale, ce geste ouvre une perspective stratégique. La jeunesse n'est plus seule lorsque des secteurs organisés de travailleurs considèrent sa défense comme leur propre mission.
Cette solidarité a d'ailleurs une base matérielle. Les conditions d'étude des enfants de travailleurs et les conditions de travail des personnels de l'éducation dépendent de ressources, d'effectifs et de décisions budgétaires communes. Les enseignants et les assistants d'éducation, qu'on a vu inaugurer cette pratique des chaînes à Paul Eluard, connaissent de l'intérieur ce que dénoncent les élèves. Les parents subissent les conséquences de la dégradation du système scolaire, parallèlement aux difficultés liées au travail, au logement et aux services publics. Mais une base commune ne débouche pas automatiquement sur une lutte commune.
Pour que la solidarité change la donne, elle doit se traduire par une présence devant les établissements, des assemblées communes, des liens avec les syndicats d'autres secteurs et des actions décidées collectivement. La protection face à la police devrait être le début d'une relation plus durable. L'appel lancé par plusieurs organisations étudiantes et par l'Union syndicale des lycéens à mobiliser les lycées et les universités le 6 octobre peut par exemple être l'occasion d'organiser des délégations de travailleurs pour commencer à participer activement au mouvement. La mobilisation contre le CPE, dont on célèbre cette année le vingtième anniversaire, offre un précédent important. A l'époque, l'irruption des lycéens et des étudiants, les assemblées et la coordination étudiante, associées à la participation des travailleurs aux journées de grève et de manifestation, avaient permis de créer un rapport de forces qui a contraint le gouvernement Villepin à retirer la mesure. Cette expérience montre ce qui peut changer lorsque la révolte des jeunes trouve un écho actif au sein du mouvement ouvrier.
Devant les grilles du lycée Faidherbe de Lille ce jeudi, une banderole proclamait : « Tu nous la mets à l'envers, on te la Mai 68 ». Ce défi ouvre une perspective que nous devons contribuer à construire : faire que la révolte des jeunes trouve la force du mouvement ouvrier. D'autant que l'initiative des jeunes pourrait redonner confiance à des secteurs qui ont connu, ces dernières années, des défaites ou des mobilisations dont les résultats ont rarement été à la hauteur.
Du débordement à l'organisation de la contre-offensive
Le mouvement dispose d'une force initiale évidente : il s'étend de manière spontanée à l'échelle nationale, et même en Belgique ! Cette caractéristique rend son endiguement difficile, mais pose également un problème. Les liens entre élèves qui permettent de lancer un blocage ne suffisent pas pour coordonner des centaines d'établissements, élaborer des revendications communes ou préparer un plan pour passer à l'offensive. Les réseaux sociaux accélèrent la circulation des expériences. Mais seule l'organisation permet de discuter et de décider quoi faire. En ce sens, une coordination construite à partir d'assemblées pourrait unir les revendications communes, concernant par exemple les moyens éducatifs, la fin de Parcoursup ou la lutte contre la répression, sans effacer les revendications particulières de chaque lycée.
Pour les militants révolutionnaires de Révolution Permanente et tous leurs sympathisants, le défi consiste à contribuer à cette perspective à partir de points d'appui concrets. Partout où il existe des liens entre les élèves, le personnel éducatif et les travailleurs d'autres secteurs, il faut promouvoir des initiatives qui servent d'exemple et puissent être reproduites. La question décisive est de savoir si l'indignation qui se diffuse aujourd'hui dans les lycées peut se transformer en organisation et en une solidarité durable, tout en s'étendant à de nouvelles couches des exploités et des opprimés. Les chaînes de travailleurs devant les portes des lycées portent en elles une perspective stratégique : que la défense de la jeunesse se transforme en une lutte commune contre les politiques qui détériorent leurs études, les conditions de travail de leurs parents et l'avenir des uns et des autres. Le défi consiste donc à transformer cette solidarité initiale en une force organisée capable de passer à la contre-offensive.