Suppression d'un cours d'anthropologie : la casse de l'université s'accélère à Strasbourg
Wed, 30 Sep 2026 20:32:36 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalÀ l'Unistra, la rentrée des étudiant.es de L2 Sciences Sociales est marquée par le « gel » du cours majeur d'anthropologie, faute de moyens pour remplacer une enseignante en congé. Une décision qui illustre la casse de l'université publique, où baisse des budgets, précarisation des personnels et sélection sociale mettent la fac au service des intérêts du patronat.

La rentrée des étudiant.es de deuxième année de licence en Sciences Sociales à Strasbourg est marquée par les nouvelles conséquences directes des coupes budgétaires dans l'enseignement supérieur. Le cours d'anthropologie, l'une des trois majeures fondamentales de ce cursus, a été « gelé » pour l'ensemble du premier semestre.
Cette décision ne relève d'aucune volonté pédagogique de réformer le programme, mais est la conséquence d'un sous-effectif critique. La raison : l'enseignante responsable de ce cours, ayant obtenu un congé pour mener des recherches, ne peut assurer ses heures durant cette période. Faute de moyens pour recruter un.e remplaçant.e, le doyen a confirmé la suppression du cours lors de la réunion de rentrée du jeudi 7 septembre.
Cette situation reflète le délaissement structurel auquel font face les équipes pédagogiques des filières comme les sciences sociales. L'année dernière, une option avait déjà dû être retirée du premier semestre pour être reportée. Aujourd'hui, c'est un enseignement majeur entier qui disparaît, pénalisant les étudiant.es qui comptaient s'y spécialiser en L3, année de spécialisation. Loin d'être un incident isolé, cette privation directe d'un enseignement obligatoire illustre une politique budgétaire visant à démanteler les formations jugées « peu rentables ».
Strasbourg : un budget austéritaire qui organise la casse
La suppression du cours d'anthropologie est la conséquence logique de la politique austéritaire de la présidence, et de celle du gouvernement derrière. En 2026, face à un déficit prévisionnel de 14,6 millions d'euros, la présidence a acté une réduction de 40 % des recrutements et une baisse drastique du budget de fonctionnement. L'offre de formation s'est ainsi vue réduite de 5 %, ce qui correspond à la suppression de 50 000 heures de cours à l'échelle de l'université selon Pascal Maillard, membre du syndicat SNESUP-FSU.
Les conséquences sont concrètes : groupes surchargés, disparition d'options, et pression accrue sur les équipes pédagogiques. La logique de la direction a été résumée par Rachel Schurhammer, vice-présidente de formation, qui déclarait : « Il suffirait que toutes les composantes ferment leur diplôme à faible effectif et le problème serait réglé ». Une logique qui reflète les projets de la bourgeoisie pour l'enseignement supérieur : la survie d'une formation ne dépend plus de son intérêt social ou intellectuel, mais de son rendement.
Qui paie le prix ? La précarisation des personnels
Cette politique de casse repose avant tout sur la précarisation des travailleurs et travailleuses de l'université. Avec 40 % de recrutements en moins, les postes titulaires sont gelés, favorisant le recours massif aux contractuels et aux vacataires, particulièrement nombreux en sciences sociales. Cette précarité a un coût humain et pédagogique. Comme le soulignait Nicolas Poulin, délégué syndical Sud Éducation Alsace : « Un tiers des enseignant.es-chercheur.euses n'a pas le temps de faire son travail de recherche ».
Le cercle vicieux est enclenché : moins de postes pérennes entraînent une surcharge de travail pour celles et ceux qui restent, ce qui réduit le temps disponible pour la recherche et l'encadrement. À terme, c'est la qualité même de la formation et de la production scientifique qui est sacrifiée, rendant encore plus fragile le maintien de disciplines comme les sciences sociales.
Pourquoi les sciences sociales sont-elles dans le viseur ?
Les sciences sociales ont pour vocation de comprendre les sociétés, d'analyser les rapports de domination, les inégalités et le fonctionnement des institutions. Pourtant, dans la logique comptable imposée par le gouvernement et les agences d'évaluation comme le HCERES, ces disciplines sont pénalisées. Les critères de réussite, basés sur l'insertion professionnelle immédiate et les financements de la recherche, défavorisent structurellement des filières peu valorisables pour le patronat.
Cette évaluation biaisée prépare le terrain à la fermeture progressive de ces filières. En pointant du doigt les taux d'échec ou les délais d'insertion, sans prendre en compte le profil social des étudiant.es ni la nature critique de ces enseignements, le HCERES participe à la légitimation d'une université à deux vitesses, où seules les formations alignées sur les besoins immédiats du patronat seront préservées.
Vers une université professionnalisante et élitiste
Cette logique s'inscrit dans la continuité des déclarations d'Emmanuel Macron dès 2022, appelant à une « transformation systémique » -> https://www.lefigaro.fr/demain/education/emmanuel-macron-expose-une-reforme-systemiqu e-de-l-universite-20220113] de l'université pour garantir une « orientation vers l'emploi ». L'objectif est clair : transformer la fac en une machine à produire de la main-d'œuvre adaptée aux besoins du patronat. Dans ce cadre, l'utilité des sciences sociales est régulièrement remise en question par la classe politique, jusqu'aux déclarations de Marine Le Pen dénigrant ces formations pour leur préférer des alternatives professionnalisantes moins coûteuses et plus rentables, comme l'apprentissage.
Parallèlement, l'accès à l'université se restreint de plus en plus. La loi raciste « Bienvenue en France » a déjà instauré des droits d'inscription différenciés pour les étudiant.es extra-européens, dont les possibilités d'exonération ont été restreintes à la rentrée 2026.
Un rapport du Sénat de septembre 2026 recommande désormais la généralisation de la hausse des frais d'inscription (900 € en licence, 1 300 € en master) et la fin des exemptions pour les étrangers. Moins de formations d'un côté, des frais prohibitifs de l'autre : le modèle qui se dessine est celui d'une université payante, réservée à une élite.
L'exemple de la victoire du Mirail
Ce scénario ne se joue pas uniquement à Strasbourg. A l'université du Mirail à Toulouse, la situation est tout aussi critique, mais elle offre aussi un exemple de résistance. Comme à Strasbourg, les composantes y subissent une réduction importante des moyens. La pression exercée sur les personnels pour « rationaliser » les maquettes pédagogiques y est identique, menaçant directement l'existence de certains enseignements et masters.
Cependant, après l'annonce de la suppression d'un master, c'est le soutien indéfectible des organisations syndicales du personnel et la détermination des étudiant.es et enseignant.es qui ont permis que la direction revienne sur sa décision, prouvant ainsi que les suppressions ne sont pas une fatalité administrative mais bien des choix politiques qui peuvent être renversés par un rapport de force collectif.
Ce rapport de force ne doit pas seulement servir à se défendre contre ces attaques, mais poser les bases d'une autre université où ce sont qui y travaillent et y étudient qui décident de ce qu'on y enseigne. Face à cette casse organisée, l'urgence est de s'organiser collectivement pour exiger des moyens, des postes et une université gratuite, ouverte à toutes et tous et indépendante des intérêts des grands patrons.