« Ils se croient au Monopoly ! » : les éducateurs dénoncent la logique managériale de l'ASE
Wed, 30 Sep 2026 20:45:34 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalDans le contexte de mobilisation du 29 septembre et du 17 octobre à venir, un mal-être profond perdure dans l'aide sociale à l'enfance (ASE). Le sous-financement constant se répercute sur les jeunes placés et sur les salariés. Après des années de luttes, peut-on envisager un plan de bataille gagnant ?

« Dès 2015, mes chefs de service parlaient de rentabilité. Le fond du problème, c'est qu'il faut prouver au département qu'on est efficients en termes de chiffres », commente amèrement Maëlle, après quatorze ans passés dans l'aide sociale à l'enfance, à Rennes. L'ancienne éducatrice conclut que « ce n'est pas de l'éducation, c'est du management. Les personnes qui gèrent les budgets de l'aide à l'enfance se croient au Monopoly. »
En cette rentrée de septembre 2026, les personnels changent, mais les problèmes demeurent : le travail social, que ce soit dans le champ du handicap, de l'insertion sociale ou dans la protection de l'enfance, est confronté à un manque de budget chronique, et à des méthodes managériales verticales. Selon Louise, éducatrice spécialisée dans un institut thérapeutique (ITEP), « Le fonctionnement de la direction est très opaque, les décisions sont prises par en haut. » Même si la salariée travaille depuis 2020 dans cet établissement d'Ille-et-Vilaine, elle confie : « Je ne sais même pas comment la direction est recrutée. »
« On ne peut plus t'accompagner, tu dois partir. »
Dans l'aide sociale à l'enfance (ASE), les enfants sont les premières victimes de l'austérité. « Dans les foyers d'urgence du département, ce n'est pas rare d'être un seul éducateur pour un groupe de dix ou douze enfants », affirme Paul, éducateur spécialisé à Rennes. D'après cet ancien représentant du personnel, « c'est une vraie mise en danger de ces enfants, qui ont des histoires de vie chaotiques et des besoins spécifiques. Par exemple, j'ai accompagné un jeune de 16 ans qui avait connu 27 lieux de placements différents. Comment peut-on se construire dans ces conditions ? »
Le département, qui finance et organise l'Aide Sociale à l'Enfance, impose un climat anxiogène et utilise des logiques de chantage. Il délègue en effet ses missions à des associations qui ne peuvent pas s'opposer à un financement insuffisant, sous peine de voir leurs missions confiées à d'autres établissements. Le département organise donc une concurrence, en favorisant les propositions les moins coûteuses. C'est également une situation qui peut être instrumentalisée par les directions des associations lorsque les salariés s'indignent de l'écart entre les besoins et les moyens alloués pour y répondre.
Le manque de budget conduit les associations à pousser les jeunes vers la sortie. Dans de nombreux cas, la fin du suivi de l'ASE est vécu comme un épisode traumatisant. Maëlle raconte, la voix pleine d'émotion, qu'« à partir de 21 ans, l'Etat lâche les jeunes qu'on accompagne, parfois dès 18 ans s'ils ne font pas la demande d'aide jeune majeur. C'est très dur d'annoncer à des jeunes de 18 ans : “on ne peut plus t'accompagner, tu dois partir.” Certains n'ont pas de valise, alors ils mettent leurs affaires dans des sacs poubelles. C'est hyper violent. »
Parfois, la rupture avec l'aide sociale à l'enfance signifie un début de vie d'adulte sans domicile. « La fin de l'accompagnement de l'ASE, pour certains jeunes, ça signifie la rue, la dépendance et la violence. Les plus précaires, ce sont les jeunes sans-papiers : une bonne partie d'entre eux finit à la rue. ».
Conséquence du manque de financement, les salaires dans le social sont bas, d'où un manque d'attractivité pour ces « métiers passions ». « On a une pénurie d'assistants familiaux (familles d'accueil), alors les placements d'enfants ordonnés par le juge ne sont pas tous exécutés. » En 2024, en Ille-et-Vilaine, le nombre d'enfants dont le placement n'était pas exécuté s'élevait à près de 400. « Donc des enfants en danger ou en danger potentiel restent dans l'environnement familial qui leur fait défaut, par manque de structures ou de familles d'accueil. »
En Ille-et-Vilaine, l'exécution des placements s'est améliorée, tempère Paul. Mais l'éducateur spécialisé nuance : « Ce n'est pas grâce à des investissements massifs, mais au prix de la fermeture de certains services d'aide sociale à l'enfance. Avant, je travaillais dans une structure qui accompagnait les enfants placés déscolarisés. Le département a jugé que c'était superflu, et a imposé la fermeture du service, de manière verticale, sans dialogue, et sans chercher à comprendre notre rôle dans l'accompagnement éducatif de ces enfants. Mes collègues se sont retrouvés à devoir accepter un poste ailleurs, ou bien à se faire licencier. »
Quel plan de bataille pour gagner les mobilisations dans le social ?
Dans un contexte politique où les budgets austéritaires s'enchaînent afin de mieux financer l'armée et la police, les mobilisations des travailleurs sociaux semblent dans une impasse. La division des salariés en différents services, établissements et associations, complique la capacité à unifier la colère et à frapper d'un seul coup. Face aux salariés, souffrant des conséquences de leurs politiques, les directions d'établissement et le département répètent hypocritement les mêmes éléments de langage : « On est d'accord avec vous, mais on n'y peut rien. »
Ensuite, les journées de mobilisations isolées ou les grèves regroupant une minorité de salariés ont montré leurs limites ces dernières années. Comme le constate Sébastien, « Souvent, il y avait différentes luttes à droite à gauche, mais pas d'union. » La conséquence de cette stratégie est bien connue : des services ferment, et les défaites produisent du défaitisme et de la démoralisation.
Cependant, les mobilisations reprennent de façon combative, comme à Quimperlé avec la grève des travailleurs du Dame François-Huon, ou dans la ville de Saint-Brieuc, à Altygo. Ces derniers mois, des luttes offensives ont montré la force que pouvait déployer le secteur du travail social, comme la coordination du social à Montpellier ou la victoire des éducateurs de rue à Nantes après 100 jours de mobilisation.
Une occasion de coordonner les luttes se dessine, avec les mobilisations du 29 septembre, à l'appel de l'intersyndicale des services publics et des sapeurs-pompiers, ainsi que celle du 17 octobre, apparue sur les réseaux sociaux suite à la montée des prix du carburant. Il y a un enjeu décisif à coordonner les secteurs en luttes, à organiser la colère par en bas, pour construire un mouvement massif capable de mettre à l'arrêt l'économie, et de faire reculer les projets austéritaires des classes dominantes.