Face à la répression, la chaîne humaine de Paul Eluard doit s'étendre à tous les lycées
Tue, 29 Sep 2026 21:27:51 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLes blocages lycéens prennent de l'ampleur. La répression qui les vise aussi. La créativité des jeunes en lutte peut nourrir cette rentrée sociale, à condition de ne pas les laisser isolés face à la répression.

Les blocages lycéens prennent de l'ampleur. Une colère profonde, partie de Créteil la semaine passée et rapidement relayée par des lycéens de quartiers populaires d'Île-de-France, notamment du 93, 94 et 95, s'étend à toute la France. Mardi 29 septembre, à la mi-journée, le ministère de l'Éducation nationale annonçait 300 lycées bloqués.
Sur les blocages, le chapeau de paille de Monkey D. Luffy côtoie le drapeau palestinien, Spiderman dénonce l'islamophobie d'Etat, le média d'extrême droite Frontières est accompagné vers la sortie sous les huées et les live de BFM piratés par des « Free Palestine ».
Une jeunesse quotidiennement rabaissée montre toute son intelligence politique. La Gen Z ouvre grand sa gueule, et elle a des choses à dire.
Les lycéens dénoncent le délabrement de leurs établissements, des conditions d'étude indignes et le mépris du gouvernement. Ils expriment également une colère politique profonde face à la répression policière et une conscience aiguë, pour nombre d'entre eux, de vivre dans leur chair le racisme d'Etat.
De Parcoursup à la dégradation du marché du travail, de l'interdiction des téléphones à la militarisation, des toilettes insalubres à l'austérité, des journées de cours de 10 heures au vol de leur adolescence, ils articulent l'humiliation la plus directe et quotidienne aux enjeux les plus politiques du moment. Avec une grande cohérence.
En fond, ils rejettent l'avenir de misère, de guerres et d'oppression qui leur est réservé par le capitalisme. Des narratifs de préfecture font du mouvement l'œuvre occulte des syndicats étudiants, de l'extrême gauche ou de LFI, mais force est de constater qu'il exprime une politisation de fond de la jeunesse, irréductible à l'intervention de telle ou telle force politique dans la mobilisation.
Ces récits tombent souvent dans le complotisme le plus décomplexé, comme quand le premier ministre se fait le relais d'une rumeur lancée par l'extrême droite sur des soi-disant jets d'acide lancés lors d'un blocage. Rumeur d'autant plus absurde et obscène que les lycéens n'ont aucune raison d'ajouter de la violence à celle qu'ils subissent de la part de la police.
Alors que la situation sociale se réchauffe dans le pays, la réponse répressive à cette mobilisation est en effet à la hauteur de la fébrilité du gouvernement. Elle donne à voir un zèle – voire un certain plaisir sadique – à frapper et humilier des adolescents, bien entendu souvent racisés. Comme dans cette vidéo capturée à Saint-Ouen l'Aumône lundi où un policier tire au lanceur Cougar porté à l'envers une grenade dans le visage d'un jeune de 14 ans. Pour rappel, c'est un tir en cloche à une trentaine de mètres avec cette arme qui avait tué Zyneb Redouane lors des Gilets Jaunes. Ici, le tir était tendu et à bout portant.
Le personnel du lycée Paul Eluard, épicentre du mouvement à Saint Denis fait ainsi état « d'élèves qui sont sortis du commissariat tabassés, sortis avec un crâne fracturé ».
Sur les réseaux sociaux, les vidéos insoutenables d'interpellations brutales, de placages ventraux, de tirs de lacrymogènes et de charges contre des adolescents se multiplient ces derniers jours. Lundi, 164 jeunes ont été interpellés.
Cela n'a pas empêché les jeunes d'apparaître, aux côtés des pompiers, comme les héros de cette journée de mobilisation. Alors que la date a été appelée de manière routinière par les directions des organisations syndicales et dissociée d'une partie des autres dynamiques de colère sociale qui s'expriment en cette rentrée comme l'appel du 17 octobre, qui réveille le spectre des Gilets jaunes, leur arrivée en fanfare depuis les blocus du matin a souvent dynamisé les manifestations de l'après-midi. Avec sa créativité, son explosivité et son envie d'un autre avenir, la Gen Z peut jouer un rôle pour dépasser le routinisme imposé à cette rentrée par les directions des organisations syndicales mais également pour défaire une forme de scepticisme dans la possibilité d'arracher nos revendications par la lutte, qui règne dans l'avant-garde des mouvements sociaux en cette rentrée d'année électorale.
Pour ce faire cependant, il ne faut pas la laisser seule face à la répression. Alors que, comme le note Alain Bertho, « la mobilisation contre la réforme des retraites et, avant elle, les "gilets jaunes", ont fait prendre conscience à cette génération militante de la violence impunie de la police, que les quartiers subissent depuis des années », il faut s'appuyer sur cette dynamique politique pour rendre impossible qu'un jeune de plus ne soit passé à tabac par la police.
Lundi, face à la répression du blocus du lycée Paul Eluard à Saint Denis, enseignants, AED et personnel d'éducation, ainsi que des étudiants et militants du Poing Levé venus de l'université voisine de Paris 8, ont formé une chaîne pour protéger les élèves de la brutalité policière. Les images sont devenues virales sur les réseaux sociaux, de nombreux commentaires soulignant l'espoir qu'elles suscitent : « Des profs comme ça ou rien », « vous ne verrez rien de plus beau aujourd'hui ».
« Ils ont tellement d'AURA immense respect à eux, une telle alliance élèves-profs j'avais pas vu ça depuis GTO », commente en référence à un manga populaire l'utilisateur X Arkunir aux 1,1 millions d'abonnés.
🔴 FACE À LA POLICE, les profs et les AED de Paul Eluard montent une CHAÎNE pour défendre les lycéens !
Alors que la police réprime les mobilisations à Paul Eluard, les travailleurs défendent les lycéens. Des profs et des AED se sont mis en GRÈVE pour les soutenir. pic.twitter.com/kIvDkFzYVc
— Révolution Permanente (@RevPermanente) September 28, 2026
Si ces images parlent autant, c'est parce qu'elles prouvent que la lutte peut rassembler et faire ressortir le meilleur de nous-mêmes. Mais également parce qu'elles montrent que les divisions instillées par le gouvernement et le patronat au sein de notre camp social sont dépassables.
Depuis plus d'une décennie, en même temps que l'éducation nationale s'effondrait sous les coups de l'austérité, la séparation élèves-profs a été entretenue politiquement. Via les discours méritocratiques et les rengaines sur la « baisse de niveau » qui n'interrogent jamais la dégradation des conditions d'étude. Via les arlésiennes sur les réseaux sociaux et les téléphones, qui ne questionnent ni les nouvelles formes de sociabilité numérique, ni la pauvreté du monde réel qui est offert aux élèves. Mais surtout en faisant des profs la première ligne de « la laïcité de combat », en d'autres termes, l'islamophobie d'État.
Comment construire une unité politique face à l'austérité qui touche en commun personnel de l'éducation et élèves si les premiers sont occupés à mesurer la longueur de la robe ou à contrôler ce que portent sur leur tête les seconds ? Comment s'unir si le personnel de l'éducation se fait le relai des humiliations islamophobes et misogynes contre les élèves ? Le tout a été scellé par le mythe républicain qui se révèle chaque jour un peu plus clairement comme un outil de division et d'oppression au service des classes dominantes.
En faisant front avec ses élèves face à la répression, le personnel de Paul Eluard montre non seulement qu'il a le courage de les protéger physiquement, mais il incarne également un dépassement de ces divisions politiques qui nous ont tant fait de mal.
Dans ces coordonnées, la revalorisation du mythe républicain apparait comme une impasse, même sous des atours « progressistes » comme dans le cas de la « Nouvelle France » défendue par LFI. Si les députés et maires de LFI ont été sur le terrain aux côtés des jeunes et accueillis avec un enthousiasme compréhensible, ils doivent prouver jusqu'au bout leur volonté de protéger les lycéens, en commençant par réellement désarmer leur police municipale, qui a utilisé des LBD à Saint Denis malgré les promesses de campagne de Bally Bagayoko, et en l'empêchant de se déployer sur les lycées. La scène de la chaine humaine à Paul Eluard prouve en tout cas que les travailleurs de l'éducation et le mouvement étudiant ont en eux-même les ressources pour déployer leur propre stratégie face à la violence policière.
Le monde du travail doit s'inspirer de ces images. Il faut que la chaîne qui a protégé les élèves de Paul Eluard se généralise à tout le territoire. Que les personnels d'éducation, travailleurs en lutte, parents d'élèves, étudiants, se coordonnent pour briser les assauts débridés des forces de répression sur les lycéens. Qu'ils se rassemblent devant les commissariats où les jeunes sont retenus en masse pour exiger leur libération. Et que l'unité ainsi constituée permette de marcher ensemble contre la macronie en fin de règne.