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50 ans avant « Bienvenue en France » : la lutte des étudiants étrangers contre la circulaire Bonnet

Mon, 28 Sep 2026 16:12:47 CEST

Révolution Permanente

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Dans les années 1970, les étudiants étrangers étaient déjà la cible de politiques visant à limiter leur accès à l'université et leur présence en France. En réponse, des mobilisations importantes s'étaient développées dans les facs et à l'échelle nationale. Aujourd'hui, « Bienvenue en France » remet cette question au premier plan.

Mai 68 constitue sans aucun doute l'un des tournants importants de l'histoire de l'université française. Dans les années qui suivent, le mouvement de contestation a transformé profondément l'enseignement supérieur et fait émerger de nouvelles formes d'enseignement dans plusieurs universités. Vincennes en est sans doute l'expérience la plus avancée : l'université y a ouvert ses portes aux non-bacheliers, aux travailleurs et aux étudiants étrangers, et a remis en cause les règles qui réservaient jusque-là l'université à une minorité.

Cette ouverture de l'université n'a pas tardé à se heurter aux politiques gouvernementales et aux pressions patronales, qui ont cherché à limiter l'immigration et à fermer l'accès des étrangers aux études supérieures. En décembre 1977, le ministre de l'Intérieur Christian Bonnet passait à l'offensive, avec une circulaire qui visait à renforcer le contrôle du séjour des étudiants étrangers. Le renouvellement de leur carte était notamment soumis à un contrôle renforcé de leur situation administrative et financière.

La logique de la circulaire est claire : le séjour des étudiants étrangers doit rester temporaire et conditionné à leur réussite universitaire. En cas d'échec aux examens, le renouvellement de la carte de séjour peut être refusé et, une fois le diplôme obtenu, ils sont appelés à quitter la France pour retourner dans leur pays d'origine. Autrement dit, la circulaire organise leur départ : réussir ses études ne donne pas le droit de rester en France, et l'échec peut conduire à l'expulsion.

Mais cette attaque raciste ne reste pas sans réponse. Dans les universités, des étudiants commencent à s'organiser pour défendre leurs camarades menacés d'expulsion et abroger la circulaire Bonnet. La défense de quelques étudiants menacés devient rapidement une lutte collective et nationale contre une politique qui entend décider de qui est considéré comme légitime d'étudier à l'université.

Une riposte qui s'organise dans les universités

Face à cette politique, la contestation s'organise rapidement dans plusieurs universités françaises. À Poitiers, deux doctorants irakiens, présents en France depuis respectivement sept et huit ans, sont menacés d'expulsion. Un collectif anti-expulsion se constitue alors et rassemble étudiants, organisations syndicales et organisations politiques. Il cherche notamment à obtenir une prise de position publique du président de l'université contre les expulsions.

Des initiatives similaires apparaissent ailleurs. À Villetaneuse, plusieurs organisations étudiantes, dont le MAS et l'UNEF-Unité syndicale, ainsi que des organisations étudiantes étrangères, comme l'Union Générale des Étudiants Tunisiens et l'Union Nationale des Étudiants Marocains, se réunissent pour interpeller directement la présidence de l'université dans son bureau et exiger l'inscription des étudiants étrangers.

L'enjeu dépasse ainsi progressivement la défense de quelques étudiants menacés : c'est l'ensemble de la politique de restriction visant les étudiants étrangers qui devient une question de mobilisation universitaire.

À Rennes, quinze jours de grève contre la circulaire

À Rennes, la mobilisation prend une ampleur particulière. Le 10 janvier 1979, sept étudiants se voient refuser le renouvellement de leur carte de séjour et sont menacés d'expulsion.

Un comité de lutte est alors constitué, soutenu par une trentaine d'organisations étudiantes, syndicales et politiques. Il se donne deux objectifs : défendre les étudiants concernés et obtenir le retrait de la circulaire Bonnet. Le comité met en place une commission juridique, chargée notamment de mettre les étudiants menacés en relation avec des juristes et le Syndicat de la magistrature, ainsi qu'une commission de popularisation destinée à organiser la mobilisation sur les campus.

L'organisation ne repose donc pas uniquement sur les structures syndicales existantes. Les assemblées générales du comité de lutte dirigent les différentes commissions et permettent l'auto-organisation des étudiants autour de la défense des étudiants étrangers. La mobilisation s'étend jusqu'à la grève. Les étudiants boycottent les examens et interrompent les cours pendant quinze jours. Le mouvement obtient finalement, le 14 mars, la non-application de la circulaire pour l'année universitaire 1979-1980.

Une mobilisation nationale

La lutte ne reste pas limitée à quelques établissements. Une coordination nationale se réunit à Rouen le 1er mars 1980 et appelle à la constitution de comités de lutte dans les universités ainsi qu'à une manifestation nationale le 14 mars, date à laquelle les établissements doivent transmettre au ministère de l'Intérieur les listes d'étudiants étrangers.

Le 14 mars, environ 4 000 étudiants manifestent contre la circulaire Bonnet. La mobilisation se poursuit ensuite dans plusieurs villes universitaires. À Rennes 2, Caen ou Grenoble, les grèves et manifestations continuent au cours des semaines suivantes. À Grenoble, plusieurs milliers d'étudiants participent notamment à une journée de grève le 3 avril.

Dans certaines universités, la mobilisation permet directement de faire obstacle à l'application des mesures. À Grenoble, des étudiants mobilisés empêchent ainsi la tenue d'un examen de français destiné à recenser les étudiants étrangers présents sur les campus.

Cette séquence constitue un moment important de l'histoire des mobilisations étudiantes contre les politiques visant spécifiquement les étudiants étrangers. Elle montre aussi comment une question qui pouvait apparaître comme administrative ou individuelle, le renouvellement d'un titre de séjour, une inscription, ou la réussite d'un examen, peut devenir une lutte antiraciste collective lorsque la défense et la solidarité sont organisées à l'échelle nationale, soutenues de façon unitaire par des dizaines d'organisations politiques et syndicales.

Près de cinquante ans plus tard, une nouvelle bataille

Près d'un demi-siècle plus tard, la question de l'accès des étudiants étrangers à l'université revient au centre du débat. Le gouvernement a notamment supprimé, à compter du 1er juillet 2026, l'accès aux aides personnelles au logement pour certains étudiants étrangers hors Union européenne.

À cela s'ajoute le dispositif cyniquement présenté sous le nom de « Bienvenue en France », qui prévoit des droits d'inscription différenciés pour les étudiants extra-européens. Les montants peuvent atteindre plusieurs milliers d'euros par année d'études, avec des droits annoncés à 3 000 euros en licence et 4 000 euros en master dans les cas concernés.

Derrière ces mesures se pose une nouvelle fois la question de l'accès à l'enseignement supérieur : qui peut étudier en France et à quelles conditions ? L'histoire de la mobilisation contre la circulaire Bonnet rappelle que les politiques visant les étudiants étrangers ne sont pas une fatalité. Dans les années 1970 et 1980, des étudiants avaient organisé leur défense, construit des comités dans les universités et coordonné leurs luttes à l'échelle nationale.

Aujourd'hui, cette histoire doit servir de point d'appui pour reconstruire une mobilisation large et unitaire contre les mesures qui précarisent et cherchent à exclure des bancs des universités les étudiants étrangers. Face à « Bienvenue en France », l'enjeu est à nouveau de revendiquer une université ouverte à toutes et tous, et de s'organiser collectivement pour empêcher la mise en place de ces projets racistes du gouvernement.

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