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L'assaut politique du patronat français

Sun, 27 Sep 2026 08:29:42 CEST

Révolution Permanente

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C'est la rentrée politique et le patronat français l'a bien compris. En ordre de bataille à l'occasion des Rencontres des entrepreneurs de France du Medef, où s'est joué, fin août, le premier débat des présidentielles, les grands patrons cherchent à imposer leurs « solutions » pour la France : des réformes radicales pour en finir avec l'« État social », de l'austérité pour lutter contre le « fléau de la dette », des mesures pour encourager les « entrepreneurs ». Le patronat entend bien imposer son diagnostic de la situation et ses intérêts dans la campagne présidentielle. Derrière ces mises en scène : la radicalisation du patronat français. Face à la crise, pas de troisième voie : ce sera eux ou nous.

C'est derrière le mot d'ordre du « courage » que le président du Medef, Patrick Martin, a lancé cette année les Rencontres des entrepreneurs de France ou REF 2026. En anglais, « Ref » est le diminutif de referee signifiant arbitre. Cela donne le ton sur la manière dont le Medef voit son rôle pour la campagne présidentielle à venir. « Le véritable courage », selon lui, consisterait à « regarder les faits en face, dire la vérité aux Français et faire les choix qui prépareront l'avenir plutôt que de repousser les difficultés et obérer cet avenir ». Patrick Martin brosse ainsi le portrait d'une France qui serait au bord du gouffre, écrasée par une dette monstrueuse du fait du « modèle social à la française », acculée par des politiques de « chasse aux patrons et à la volonté d'entreprendre », impréparée face à la concurrence internationale. Et, pour y faire face, le patron des patrons défend l'approfondissement d'une politique de l'offre, la lutte contre le « renchérissement du coût du travail » et contre « les offensives étrangères prédatrices sur nos industries et nos données ».

Les sorties de Patrick Martin traduisent les revendications d'un large secteur du patronat. Dans un récent sondage commandité par le Medef et réalisé par OpinionWay, dans lequel 65 872 dirigeants d'entreprises françaises ont répondu, il est possible de mesurer les attentes politiques du patronat pour le prochain quinquennat : « réduire la fiscalité et les charges des entreprises » (83% des répondants), « réindustrialiser la France » (81 %), « simplifier les normes et les procédures administratives » (75 %), « réduire la dette et les dépenses publiques » (75 %), « stabiliser les règles fiscales et sociales » (74 %). Outre les demandes classiques de réduction de salaires et la fiscalité, les revendications de réindustrialisation de l'économie française traduisent l'angoisse du grand patronat devant le déclassement économique de la France. Dans un contexte où s'intensifient les rivalités internationales, la bourgeoisie française cherche à promouvoir l'industrie et les innovations à l'échelle nationale – sans toutefois rogner sur sa projection internationale et ses exportations de marchandise quand elle en a les capacités. Si l'impérialisme français est déclinant, l'animal acculé est plus agressif.

La crise du capitalisme français, qui s'insère dans une instabilité mondiale, a catalysé une vague de luttes des classes intense. Des Gilets jaunes à la réforme des retraites, en passant par les révoltes pour Nahel, la résistance à la loi El Khomri, le mouvement septembriste, les différentes vagues de grève pour les salaires ou la colère agricole, tous les secteurs de la société sont entrés en lutte lors des deux derniers quinquennats. Ces explosions de lutte des classes font partie d'un même processus. Si le trône a parfois vacillé, et si ces différentes mobilisations n'ont pas manqué de mettre en crise les gouvernements successifs, elles ne sont pas parvenues à imposer un changement politique structurel. La bureaucratie syndicale a joué un rôle central pour enfermer les potentialités des mouvements dans un cadre étroit. Tandis que le néoréformisme n'est pas parvenu, faute d'avoir réellement essayé, à construire une alternative permettant de dépasser les limites imposées par les directions du mouvement syndical. Ces épisodes ont cependant approfondi la crise politique et affaibli la figure présidentielle, qui n'a plus grand chose du Jupiter des origines. Suite à la dissolution, Le Figaro évoquait de « grands patrons catastrophés par le chaos politique ». Echaudé par cette instabilité chronique, conscient des risques de nouveaux embrasements de la lutte de classes, et sans doute un peu inspiré par ses confrères d'Outre-Atlantique, le patronat prend les devants pour réimposer ses priorités politiques, quitte à sonder directement du côté du RN ou à prendre le risque d'intervenir plus directement dans la vie politique.

Pour s'assurer que la succession du macronisme soit à la hauteur de ses attentes, le patronat mène donc sa propre campagne électorale. La dette publique joue à cet égard un rôle central. Le Medef justifie sa demande de coupes budgétaires drastiques sous prétexte que la « situation budgétaire de la France [serait] devenue intenable ». La France est ainsi dépeinte comme « l'homme malade de l'Union européenne ». Le seul traitement adapté selon le docteur Medef serait une amputation de 103 milliards d'euros de dépenses publiques d'ici 2030, qui serait la base d'une nouvelle offensive antisociale et austéritaire. L'attaque est clairement annoncée. Il s'agit donc de préparer nos forces pour la riposte. Sur le terrain de la théorie, il s'agit de remettre en cause le narratif du patronat sur une dette publique résultant d'un supposé modèle social trop généreux. Sur le terrain stratégique, il s'agit de tirer sérieusement les conséquences de cette radicalité patronale. Alors que le patronat enterre tout compromis de classe, la stratégie de LFI qui vise à le recomposer apparaît plus que jamais comme une impasse.

La dette publique : un patronat sous perfusion

Prenons le cas de la dette publique, qui a été au cœur de plusieurs polémiques récentes. La figure ci-dessous représente l'évolution du ratio de la dette des administrations publiques (État central, collectivités territoriales et administrations de sécurité sociale) sur le PIB entre 2000 et 2026, passée de 60 % à 118 %. Si on observe la courbe sur ces vingt-six années, on constate que les ruptures dans l'évolution (2008, 2010 et 2020), correspondant à de fortes augmentations de ce ratio, renvoient toutes à des moments de crise mondiale ou européenne.

Figure 1. Source : Insee.

En 2008, la crise des subprimes a conduit l'État français à créer un plan de sauvetage des banques à la suite d'un vote à l'Assemblée nationale. Ce plan de sauvetage colossal, à hauteur de 360 milliards d'euros [1] a été justifié par le gouvernement de l'époque par le caractère systémique des banques françaises : too big to fail. Derrière ce terme se cache un pouvoir politique immense que les banques n'ont pas hésité à utiliser : si l'une d'entre elles faisait faillite, elle aurait entraîné avec elle l'effondrement des marchés financiers et les moyens de paiement autre que les pièces et les billets qui se trouvaient dans le porte-monnaie des ménages. À l'époque, Laurence Parisot, présidente du Medef, avait salué ce plan comme étant « le meilleur possible », tout en martelant l'urgence d'appliquer un programme austéritaire dont la suppression de la prise en charge à 50% des frais de transport par l'employeur aurait dû être un avatar.

Cette séquence a mis en évidence la priorité de l'État français : socialiser les pertes des groupes bancaires alors que, dans le même temps, la crise des subprimes jetait 508 000 personnes en plus au chômage, faisant grimper le taux de chômage à 9,1% de la population active. Au début des années 2010, c'est la crise des dettes souveraines qui fait trembler la zone euro et qui se traduit, en France, par une accélération importante des aides publiques accordées aux sociétés non financières, notamment via le CICE, participant à la hausse de la dette publique par rapport au PIB, et élevant ce type de dépense comme principale forme de dépense publique. Enfin, en 2020, c'est la pandémie de Covid-19, les politiques économiques et les dispositifs de soutien aux entreprises qui conduisent l'État à socialiser le coût de la reproduction de la force de travail tout en laissant aux entreprises le contrôle sur cette force de travail. Près de 83 milliards d'euros sont directement imputables à cette politique conjoncturelle de soutien au capital. Autrement dit, contrairement à ce que répètent, en boucle, Medef et médias, l'augmentation de la dette publique n'est pas le fait d'un « modèle social » qui serait trop généreux, mais découle directement de sa politique de soutien aux entreprises.

Et qu'en est-il du poids des « charges » (c'est-à-dire les cotisations sociales, soit du salaire socialisé) et de la fiscalité qui écraseraient les « entrepreneurs » ? Si on analyse le poids de la fiscalité par rapport à la totalité du revenu brut (avant impôts et cotisations) majoré de l'ensemble des aides publiques, que les auteurs A. Abdelsalam et A.-L. Delatte ont nommé « effort fiscal », on remarque, depuis les années 1980, une forte diminution de « l'effort fiscal » des sociétés non financières, passé de 52,3% en 1980 à 40,5% en 2021. Cela n'est guère surprenant si on met en perspective ces données avec le fait que l'impôt sur les sociétés a été divisé par deux depuis 1985 et que la part des employeurs dans le financement de la Sécurité sociale s'effondre, passant de 45% dans les années 1970 à 30% en 2019. À l'inverse, « l'effort fiscal » des ménages a fortement augmenté entre 1949 et 2021, passant de 25,5% à 40% du revenu. On peut ainsi parler de redistribution inversée : les ménages – et en réalité les plus modestes, car les plus riches échappent à l'impôt – contribuent relativement de plus en plus au financement des dépenses publiques, dans lesquelles les plans de sauvetage et les aides publiques versées au patronat occupent une place importante. Par conséquent, non seulement le patronat français exploite la classe ouvrière, mais, en outre, une part de plus en plus importante du revenu qui était versé à la classe ouvrière est maintenant destinée aux aides qui tombent dans les poches du patronat. On mesure ainsi ce qu'il en est du « cauchemar fiscal » à la française, tant décrié par nos courageux patrons.

Les aides publiques comme mesure compensatoire à la crise du capitalisme français

En 2006, le milliardaire américain Warren Buffet synthétisait le bilan de trois décennies d'offensive néolibérale : « Il y a une lutte des classes, évidemment, mais c'est ma classe, la classe des riches, qui mène la lutte. Et nous sommes en train de gagner. » Benjamin Bürbaumer et Nicolas Pinsard ont montré comment le pouvoir du capital en France s'est renforcé depuis les années 1990.

Depuis le Traité de Maastricht, l'Union européenne a institué la libre circulation du capital comme l'une des quatre libertés fondamentales, accordant un droit de délocalisation aux entreprises. Ce faisant, les entreprises ont le pouvoir de « voter avec leurs pieds », c'est-à-dire d'exercer la menace de partir du territoire si les États membres ne mettent pas en place un cadre législatif favorable aux revendications pro-patronales [2]. Il s'agit d'une dynamique étroitement liée au phénomène de concentration du capital en France, typique de l'impérialisme – phénomène également présent en Europe et en Amérique du Nord —, dont la signification est que de moins en moins d'entreprises contrôlent de plus en plus largement l'activité économique. De plus, le patronat français faisant face à des difficultés pour suivre ses voisins européens, en premier lieu le patronat allemand, le Medef se fait l'écho que l'euro pénalise les entreprises françaises en raison de sa valeur trop élevée qui défavorise les exportations. Le graphique ci-dessous représente l'évolution de la balance commerciale de la France, c'est-à-dire la différence monétaire entre la valeur des marchandises qu'un pays vend à l'étranger (exportations) et celle des marchandises qu'il achète (importations). En 2002, au moment de l'instauration de l'euro comme monnaie, l'ensemble de la balance commerciale connaissait un excédent de 36,8 milliards d'euros. Il s'agissait de son point culminant. Ensuite, depuis 2006, la balance commerciale est déficitaire avec une division nette entre les biens et les services, où les premiers sont structurellement déficitaires et les seconds structurellement excédentaires. Les activités liées au tourisme et aux services financiers sont les deux composants qui tirent à la hausse la balance des services. En 2025, la valeur de la balance commerciale dans son ensemble était de -14,4 milliards d'euros, soulignant la difficulté du patronat français à s'insérer de façon compétitive dans la mondialisation. Les banques, les compagnies d'assurance et plus généralement les organismes de gestion d'épargne représentent ainsi les acteurs économiques qui s'en sortent le mieux en France. Sachant que les activités bancaires constituent une forme de capital fictif [3], c'est-à-dire une anticipation et une captation de la réalisation d'un profit futur réalisé ailleurs (en l'occurrence à l'étranger), on voit à quel point la dynamique du capital français est à la fois parasitaire et morose.

Figure 2. Source : Insee. Les données pour 2024 sont semi-définitives et pour 2025 prévisionnelles.

Devant l'impossibilité de dévaluer la monnaie dans le dessein de favoriser les exportations, pour faire face à cette situation critique, le capital français a adopté une position libérale autour de la perception de subventions sans conditionnalités. En d'autres termes, le versement de 211 milliards d'euros d'aides publiques en 2023 aux sociétés non financières plonge ses racines dans ce compromis intra-capital dont le Medef, comme organe des intérêts du patronat, est le plus fervent défenseur. Pour préserver cette dynamique, il est essentiel pour le Medef de pointer la responsabilité du prétendu État social, et d'accélérer les attaques austéritaires. Mais cette politique d'aides publiques est en grande partie une mesure compensatoire, palliant les difficultés du capital en France à être compétitif et à exporter ses marchandises. Dès lors se pose la question de la capacité de cette politique à régler le problème de fond du capitalisme français : relancer l'investissement. La figure ci-dessous met en évidence à quel point l'assistanat patronal n'a pas créé de dynamique d'investissement. En mettant en perspective le taux d'investissement des sociétés non financières avec le ratio des aides publiques, par rapport à leur investissement, le graphique souligne l'inefficacité de ces dépenses publiques. Autrement dit, la crise du capitalisme français est structurelle. La politique de soutien du capital creuse la dette et le déficit sans parvenir à restructurer le capitalisme français, malgré les coûts supplémentaires qu'elle fait peser sur les classes populaires.

Figure 3. En rouge, le taux d'investissement des sociétés non financières. En bleu, le ratio entre les aides publiques et l'investissement réalisé par les sociétés non financières.

Il n'est dès lors pas étonnant de voir la dynamique de croissance de l'économie française s'essouffler de décennie en décennie. Alors que le taux de croissance moyen du PIB était de 5,71% dans les années 1960, il atteignait péniblement une valeur de 0,46% sur la période 2010-2019.

Figure 4. Source : Banque mondiale. La décennie 2020 n'est pas prise en compte, en raison des valeurs aberrantes dues à la crise du covid-19 et du confinement.

Or, la politique austéritaire a des conséquences très concrètes sur les travailleurs, dont l'évolution du taux de pauvreté [4] est un indicateur. Sur la figure ci-dessous, on voit clairement les effets de la socialisation des coûts de la crise de 2008, et l'intensification de l'assistanat patronal sous le macronisme. Le taux de pauvreté a fortement augmenté, passant de 15,2% de la population en 2017 à 16,7% de la population en 2024. En 2025, 13,5% de la population métropolitaine vivant dans un logement ordinaire est en situation de privation matérielle et sociale. Ces personnes ne peuvent pas, pour des raisons financières, couvrir les dépenses d'au moins cinq éléments de la vie courante sur une liste de treize (pouvoir chauffer son logement, acheter des vêtements neufs, etc.).

Dans le même temps, le CAC 40 a versé en 2025 un montant record de 107,5 milliards d'euros aux actionnaires, faisant de la France le pays européen le plus généreux en termes de versement de dividendes. L'année 2026 ne fait que confirmer cette tendance : rien qu'entre avril et juin, 61 milliards d'euros ont été versés aux actionnaires, faisant de la France le deuxième pays, derrière les États-Unis, qui verse le plus de dividendes au monde. Sachant que le versement de dividendes a directement à voir avec la conjoncture économique via une relation inverse avec le niveau d'investissement productif, le rythme croissant de versement de dividendes a des conséquences directes sur les conditions matérielles de la classe ouvrière. En mettant en parallèle l'évolution des versements de dividendes et la hausse du taux de pauvreté, on prend la mesure du coût social généré par le patronat. La lutte des classes n'apparaît pas que lors d'irruptions sociales. Elle est le fonctionnement ordinaire du mode de production capitaliste.

Figure 5. Source : Insee

Un autre volet de cette crise structurelle est l'évolution du taux d'utilisation des capacités de production, qui est représentée par le dernier graphique ci-dessous. D'un point de vue marxiste, le taux d'utilisation des capacités de production touche à des mécanismes centraux de la dynamique du capital et par là même des conditions matérielles des travailleurs et travailleuses. En effet, si le taux est à la hausse, cela signifie que le capital fixe (machines et locaux) est mieux valorisé, conduisant à une augmentation du taux de profit réalisé. Dans cette perspective, le capital est dans une phase d'expansion où les capitalistes, voyant leurs marges s'accroître, sont incités à investir davantage, générant un cycle d'accumulation élargi. À l'inverse, si le taux d'utilisation des capacités de production est à la baisse, alors le capital est dans une phase dépressive qui est révélatrice, d'une part, des limites dans la capacité du patronat à maintenir le niveau de profit, et, d'autre part, des contradictions de la période. D'une manière générale, selon Marx, les contradictions du capitalisme conduisent à une baisse tendancielle du taux de profit. Dans le cas d'une diminution du taux d'utilisation des capacités de production, cette baisse tendancielle s'aggrave, puisque la partie du capital constant sous-utilisé ne transfère pas sa valeur aux marchandises produites tout en représentant un coût pour les capitalistes, a fortiori à mesure que ce capital s'use et se déprécie. Cette phase dépressive est le symptôme d'une crise de surproduction. Or, le capitalisme français s'inscrit pleinement dans ce type de crise.

Il est possible de distinguer deux périodes dans la dynamique du taux d'utilisation des capacités de production. Le fordisme est la première période. Elle se caractérise par une hausse du taux, avec un pic atteint en 1973 où près de 89% des capacités de production étaient utilisées. Depuis la crise de ce régime d'accumulation, le capitalisme français est entré dans une seconde phase : une phase dépressive. À l'exception de la décennie des années 2000, la moyenne décennale du taux d'utilisation ne cesse de se réduire pour finalement atteindre péniblement un taux d'utilisation de 80% dans les années 2020. Face à cette situation dépressive, les capitalistes peuvent avoir recours à plusieurs stratégies pour tenter de freiner l'accélération de la baisse du taux de profit due à la sous-utilisation d'une partie toujours plus large du capital constant. L'une d'entre elles consiste à détruire ou à déprécier ce dernier. On comprend dès lors avec plus d'acuité les causes des fermetures d'usines et de la désindustrialisation en France : il s'agit pour les capitalistes d'enrayer la baisse du taux de profit en détruisant (ou en dépréciant dans le cas de la revente des machines) une partie du capital constant.

Figure 6. Source : CEPII et Insee

Tout cela prouve que le capitalisme français est dans une phase dépressive et révèle l'incapacité du patronat à contrecarrer la crise de surproduction. Incapable de s'insérer de manière compétitive dans la mondialisation et incapable de relancer l'investissement du fait de la sous-utilisation d'une partie toujours plus large du capital constant, le patronat n'est pas en mesure de trouver de nouveaux relais de croissance. C'est précisément en raison de la dynamique morose du capital que des mesures compensatoires, à travers les aides publiques, sont mises en place. Seulement, ces mesures conduisent à établir des plans d'austérité qui appauvrissent clairement la classe ouvrière tout en ne résolvant pas la crise du capitalisme français.

Enfermé dans une dynamique dépressive, le capitalisme français multiplie les signaux de pourrissement avancé, comme l'exprime la croissance négative du taux de productivité du travail. Ainsi, la Banque de France a identifié des signaux financiers comparables à ceux en vigueur avant la crise de 2008, notamment sur le plan du crédit privé. Si une crise de la même ampleur que celle de 2008 devait éclater, le patronat ne manquera pas d'accentuer la dynamique actuelle du financement par les travailleurs des aides publiques, conduisant à un plus grand appauvrissement de notre classe.

Voilà de quoi voir d'un autre œil les prescriptions du docteur Medef. Et de quoi comprendre l'intervention accrue et plus directe du patronat dans la sphère politique, symbolisée bien sûr par la tenue du premier débat des présidentielles lors des Rencontres des entrepreneurs de France, mais également par les prises de positions politiques des Pouyanné et autres Guillaume Faury, l'arrivée sur X de grands bourgeois comme Bernard Arnault ou la constitution d'empires médiatiques à la Bolloré.

Esquiver le piège du compromis, s'attaquer au pouvoir patronal

Dans ces coordonnées, l'hypothèse d'un compromis avec le patronat a été fermée par le patronat lui-même. Les stratégies qui reposent sur ce pari précaire sont condamnées à aller de déconvenues en compromissions, comme en témoignent les prises de position récentes de Jean Luc Mélenchon contre la nationalisation de Total. S'opposant à une « nationalisation-sanction » du géant du pétrole et profiteur de guerre, il a avancé la mesure ultra-minimale du blocage de ses marges pour faire baisser le prix de l'essence. La justification à l'appui témoigne de la logique de compromis avec le patronat qui sous-tend la stratégie de LFI : « Total défend ses intérêts capitalistes, nous défendons les intérêts du peuple français, il doit bien y avoir moyen de trouver une solution ».

L'idée que l'intérêt national pourrait réconcilier travailleurs et patrons désarme les travailleurs, les classes populaires et la jeunesse, et s'avère particulièrement dangereuse dans une période de militarisation. Les rires du patronat, lorsque Jean-Luc Mélenchon a évoqué, durant le débat présidentiel aux Rencontres des entrepreneurs de France, la nécessité d'augmenter le SMIC, témoignent à eux seuls de la radicalisation patronale. Une radicalisation qui se matérialise également par le blocage dans le cadre des NAO et dans celui du conclave sur la réforme des retraites. « le Medef ne veut négocier sur rien du tout », se désolait ainsi le président de la CFE-CGC, sans pour autant en tirer la conclusion logique de l'illusion du dialogue social. Mélenchon n'a d'ailleurs pas tiré les bilans des législatives de 2024, où Patrick Martin faisait campagne pour la formation d'un « front économique » contre le NFP et son programme. Le patron des patrons avertissait déjà : « l'augmentation du SMIC à la charge des entreprises, le rétablissement d'un ISF […] tout cela serait immédiatement sanctionné par une fuite de capitaux ».

Comment penser qu'un compromis est possible alors que le Medef souhaite jouer un rôle politique de plus en plus direct, en profitant notamment de la crise politique que traverse la Vᵉ République et qui ne sera a priori pas réglée après les prochaines élections présidentielles ? Comment penser qu'un compromis est possible alors que le patronat français fait face à une rivalité inter-impérialiste décuplée tout en connaissant une crise de surproduction ? Qu'on le veuille ou non, l'affrontement avec le patronat est inévitable. Lui, en tout cas, est déterminé à mener l'assaut. Et nous ?


[1] dont 40 milliards pour la recapitalisation des banques via l'achat d'actions et d'avoirs et 320 milliards comme promesse de garantie sur les prêts interbancaires.

[2] Reconnaître le renforcement du pouvoir du capital via sa libre circulation n'implique pas nécessairement de tenir des positions qui consisteraient à simplement vouloir arrêter la libre circulation du capital. En effet, dans cette situation, le pouvoir du capital continuerait de s'exercer.

[3] Karl Marx, Le capital – Livre III, § 5, « Subdivision du profit en intérêt et profit d'entreprise. Le capital productif d'intérêts », Chapitre XXV, « Le crédit et le capital fictif ».

[4] Le seuil de pauvreté est fixé par convention à 60 % du niveau de vie médian de la population.

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