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Freiner l'IA est impossible : ce qui se joue derrière la menace d'apocalypse

Sat, 26 Sep 2026 20:14:27 CEST

Révolution Permanente

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Les géants de l'IA tirent la sonnette d'alarme : bientôt, l'intelligence artificielle pourrait devenir hors de contrôle. Mais derrière les appels au ralentissement, une autre bataille se joue : Anthropic, Nvidia et Palantir se disputent l'avenir de l'industrie tandis que les États-Unis et la Chine rivalisent pour la suprématie technologique dans ce secteur. Une course à laquelle ils ne peuvent se permettre de renoncer.

Il se passe quelque chose d'étrange au sein de la fine fleur de l'industrie de la tech étasunienne. Les mêmes entrepreneurs qui rivalisent pour mettre au point l'intelligence artificielle la plus puissante au monde se font lanceurs d'alerte ? Le développement de l'IA serait trop rapide. Dario Amodei, PDG d'Anthropic, a proposé de ralentir la progression des capacités des modèles les plus avancés. Sam Altman, Elon Musk et Demis Hassabis ont eux aussi peu ou prou défendu la nécessité de renforcer les mécanismes de contrôle du développement de l'IA. Le débat s'est rapidement propagé de la Silicon Valley à Washington, puis de Washington à Pékin.

Les problèmes sont bien réels. La possibilité de créer des systèmes capables d'agir avec une autonomie croissante, de démultiplier les capacités offensives dans le domaine de la cybernétique, de contribuer à la mise au point d'agents biologiques dangereux ou encore d'acquérir des capacités, certes encore embryonnaires, d'auto-apprentissage, tout ceci pose des questions qui, il y a quelques années à peine, relevaient encore de la science-fiction.

Paula Bach s'interroge dans plusieurs de ses articles sur les problèmes politiques et philosophiques que soulève le développement de l'IA tout en questionnant la véracité des déclarations apocalyptiques des grands patrons de la Big Tech. Nous ne reviendrons donc pas ici sur ce débat. Nous voudrions poser une autre question, mise en avant par la polémique de ces dernières semaines : celle de la géopolitique et de l'économie politique de l'intelligence artificielle. Derrière le débat sur les moyens d'empêcher l'IA d'échapper à tout contrôle, une bataille beaucoup plus immédiate et parfaitement humaine se livre sous nos yeux : elle oppose les États-Unis et la Chine, en compétition pour la suprématie technologique, mais aussi les géants étasuniens qui s'affrontent pour savoir qui contrôlera l'infrastructure fondamentale du nouveau capitalisme numérique.

L'impossible dilemme : ralentir sans perdre

Les grands patrons de la Tech qui entendent freiner le développement de l'IA sont immédiatement confrontés à une contradiction. Aucun des partisans de cette proposition ne souhaite arrêter le développement de l'intelligence artificielle. « Ralentir » signifie mettre en place des processus d'évaluation indépendants, instaurer des contrôles sur les modèles les plus avancés et, éventuellement, conclure des accords entre des entreprises et l'État afin d'éviter que la concurrence ne pousse chaque laboratoire à lancer des systèmes toujours plus puissants avant même d'en avoir pleinement saisi les capacités.

Amodei lui-même reconnaît qu'il s'agit du « dilemme le plus difficile » auquel il a été confronté. Les incitations économiques qui poussent le secteur à rester à la pointe des avancées technologiques sont gigantesques. Pour les États-Unis s'y ajoute la possibilité offerte par l'IA d'obtenir un avantage militaire décisif face à la Chine, et réciproquement. C'est pourquoi Amodei propose de négocier avec Pékin une sorte de « limitation de vitesse » commune, tout en reconnaissant qu'il sera probablement extrêmement difficile d'y parvenir.

Le paradoxe prend forme : tous les acteurs de l'économie de l'IA ont de bonnes raisons de redouter les conséquences de cette course technologique, mais aucun ne peut se permettre d'être le premier à s'en retirer.

La Big Tech n'est pas un bloc homogène

Mais un autre problème reste en arrière-plan lorsque l'on évoque le pouvoir de « la Big Tech ». Les grandes entreprises technologiques étasuniennes ne forment pas un bloc homogène. Elles ont certains intérêts en commun face aux autres secteurs du capital étasunien, elles disposent d'une immense capacité d'influence à Washington et elles ont toutes, de manière générale, intérêt à préserver la suprématie technologique des États-Unis. Mais elles n'occupent pas la même place dans la chaîne de valeur de l'intelligence artificielle. D'une certaine manière, le débat sur les enjeux de sécurité que pose le développement de l'IA est un révélateur des affrontements internes au sein du capitalisme technologique étasunien.

Anthropic : réglementer la frontière technologique

Anthropic occupe une position singulière. Son hypothèse stratégique est simple : les modèles d'intelligence artificielle les plus avancés pourraient acquérir des capacités sans commune mesure avec celles qui sont les leurs aujourd'hui et le petit nombre de laboratoires capables d'atteindre cette frontière technologique pourrait concentrer un pouvoir économique sans précédent. Dans cette optique, les déclarations de son PDG trahissent un intérêt entrepreneurial très concret : imposer des évaluations permanentes, instaurer des protocoles de sécurité coûteux et déterminer quelles entreprises sont autorisées à entraîner les modèles les plus avancés pourrait en effet réduire certains risques, mais ces réglementations permettraient surtout d'ériger une formidable barrière vis-à-vis de cette même frontière technologique.

Les entreprises qui aujourd'hui à la pointe du secteur disposent de milliards de dollars, d'un accès privilégié aux capacités de calcul et de véritables armées de chercheurs. Une entreprise qui voudrait les rattraper devrait disposer non seulement d'un capital suffisant pour entraîner ses modèles, mais également des ressources nécessaires pour se conformer à toute une architecture réglementaire conçue selon les normes et les intérêts des entreprises qui dominent déjà le marché. Autrement dit, la réglementation pourrait surtout servir à protéger des entreprises en situation d'oligopole contre leurs potentiels concurrents.

Nvidia, au cœur de l'écosystème

Nvidia n'est pas simplement un acteur parmi d'autres dans cette bataille : l'entreprise se situe à l'un des points névralgiques de l'écosystème de l'intelligence artificielle. OpenAI, Anthropic, Google et les développeurs de modèles ouverts peuvent bien se livrer une concurrence féroce, ils ont tous besoin d'une puissance de calcul qui dépend, dans une large mesure, des puces et des infrastructures de Nvidia. En raison de son modèle économique, Nvidia n'a aucun intérêt à ce qu'un modèle finisse par s'imposer face à ses concurrents. Bien au contraire : plus il y aura de modèles, d'applications, de centres de données et d'entreprises qui utilisent l'intelligence artificielle, plus le marché dont profite Nvidia sera vaste.

C'est ce qui explique pourquoi Nvidia défend des modèles à poids ouverts (open-weight) et s'oppose à toute réglementation susceptible d'en limiter la prolifération. Jensen Huang, président de Nvidia, a récemment réaffirmé sa position : selon lui, la sécurité relève fondamentalement de l'ingénierie et il n'est pas nécessaire d'adopter de nouvelles lois spécifiquement destinées à réglementer l'IA.

À travers la position de son PDG, Nvidia cherche à renforcer les relations de dépendance internes à la chaîne de valeur de l'IA afin de préserver sa place centrale et d'accroître son pouvoir de négociation. L'entreprise n'a pas besoin de contrôler directement les modèles dès lors qu'une part décisive des entreprises qui les développent dépend de ses infrastructures.

C'est pourquoi le conflit avec Anthropic est structurel. Anthropic postule un avenir dans lequel un petit nombre de modèles extrêmement puissants permettraient à un petit nombre d'entreprises de concentrer une part considérable du marché et réclame une réglementation stricte de la frontière technologique qui nous sépare des modèles encore plus avancés. Nvidia a besoin de l'exact inverse : un écosystème en expansion permanente, dans lequel modèles fermés et ouverts, géants de la technologie, petites entreprises, universités et États continueraient à dépendre de quantités toujours plus importantes de puissance de calcul.

Thiel et Palantir : accélérer face à la Chine

Mais Anthropic se heurte à l'opposition d'un autre géant du capitalisme technologique étasunien. Peter Thiel et Palantir partagent avec Amodei une même hostilité à l'égard de l'essor technologique chinois. La compétition avec Pékin leur semble cruciale, mais ils s'opposent sur la réponse qu'il convient d'y apporter.

Pour Thiel, la réglementation technologique comporte un danger intrinsèque. Vue au prisme de l'imaginaire politique et théologique qui est le sien, la promesse de la « sécurité » apparaît comme un argument dont un pouvoir centralisé pourrait se servir pour brider le développement du secteur. Appliqué au débat sur l'IA, ce raisonnement pousse Palantir à défendre une position opposée à celle d'Anthropic : en ralentissant et en encadrant le développement des entreprises étasuniennes, la réglementation pourrait avoir pour effet d'accélérer, de manière relative, la progression de la Chine.

Palantir occupe par ailleurs une position particulière dans cet écosystème. L'entreprise travaille en effet sur l'intégration de l'intelligence artificielle au secteur de la défense, au renseignement et à l'appareil étatique et militaire étasunien. L'entreprise n'envisage donc pas la course technologique sous l'angle des parts de marché que les différents modèles ou les puces sont capables de conquérir, mais sous l'angle de la capacité de la tech étasunienne à transformer sa supériorité technologique en puissance stratégique et militaire.

Mais les frontières entre ces différentes positions ne sont pas étanches. Ainsi, Palantir a pu participer, aux côtés de Nvidia, Microsoft et d'autres entreprises à la coalition entrepreneuriale qui s'est formée en juillet 2026 pour défendre les modèles à poids ouverts ou open-weight. Parallèlement, ces entreprises poursuivent leur collaboration commerciale alors même qu'elles divergent quant à l'orientation générale qui devrait être celle de l'industrie de l'intelligence artificielle.

Ce débat sur « la sécurité de l'IA » trahit, on le voit, l'existence de stratégies distinctes. Nvidia et Palantir se rejoignent dans leur opposition à la régulation, mais leurs intérêts ne sont pas les mêmes. Pour Nvidia, il s'agit d'élargir l'écosystème dans lequel elle occupe une place centrale. Pour Palantir, il s'agit de mettre l'accélération technologique au service de la recherche d'une supériorité stratégique et militaire face à la Chine.

La question chinoise divise la Silicon Valley

La question de la Chine polarise ces divergences stratégiques. Pendant des années, Washington a tenté de freiner le développement technologique de la Chine en restreignant son accès aux semi-conducteurs les plus avancés. Si la Chine ne pouvait se procurer les puces nécessaires pour entraîner des modèles de pointe, les États-Unis entendaient conserver un avantage technologique décisif. Amodei continue de défendre cette stratégie et a appelé au maintien des restrictions portant sur les puces ainsi que sur les équipements nécessaires à leur fabrication.

Mais cette politique comporte elle aussi une contradiction. Jensen Huang met en garde depuis quelque temps contre le fait qu'en excluant la Chine de l'écosystème technologique étasunien, les États-Unis pourraient précisément créer la situation qu'ils cherchent à éviter. En effet, si les entreprises chinoises ne peuvent plus acheter des technologies étasuniennes, elles seront incitées à leur trouver des substituts. C'est ce qui explique la position apparemment paradoxale de Nvidia : maintenir la Chine dans une certaine dépendance à l'égard de la technologie étasunienne pourrait se révéler plus utile que de l'en écarter totalement. Une fois de plus, cet argument stratégique trouve sa raison d'être dans les intérêts commerciaux de l'entreprise : la Chine demeure un immense marché potentiel pour Nvidia.

La controverse sur les modèles ouverts accentue encore cette divergence de points de vue. Huang est allé jusqu'à défendre le droit des entreprises étasuniennes à utiliser des modèles ouverts chinois, s'opposant ainsi à ceux qui considèrent que leur diffusion menace la suprématie technologique des États-Unis.

Thiel et Palantir, quant à eux, s'opposent à Anthropic en développant le raisonnement inverse. Ils ne cherchent pas à préserver l'intégration technologique des États-Unis avec la Chine : ils considèrent que l'essor chinois représente une menace stratégique. Mais c'est précisément pour cette raison qu'ils refusent un ralentissement de l'industrie étasunienne de l'IA qui, de leur point de vue, pourrait donner davantage de temps à l'adversaire.

Le paradoxe est frappant. Nvidia et Palantir peuvent tomber d'accord pour s'opposer à une réglementation restrictive de l'IA tout en le faisant pour des raisons presque totalement opposées. Anthropic défend une troisième voie : associer une réglementation des modèles de pointe à des restrictions technologiques destinées à préserver l'avantage étasunien sur Pékin.

La ligne de fracture ne sépare donc plus simplement ceux qui veulent « réglementer » de ceux qui veulent « déréglementer ». Il s'agit d'un affrontement entre différentes stratégies entrepreneuriales qui visent, par différents moyens, à permettre aux États-Unis de prétendre à une suprématie technologique sur la Chine. Il s'agit d'autant de stratégies qui dérivent en dernière instance de la place occupée par chaque fraction du capital au sein du nouveau complexe industriel de l'intelligence artificielle.

La Chine ne veut pas figer la course à l'IA

Sur le plan technologique, les États-Unis restent, pour l'instant, la seule « superpuissance du capital », comme l'a reconnu il y a quelques mois Joe Tsai, président exécutif et cofondateur d'Alibaba. Tsai considère que les restrictions en matière de financement et la profondeur des marchés financiers constituent les principaux désavantages de la Chine face au système étasunien. Mais Pékin dispose d'autres atouts : une immense base industrielle, un État capable de concentrer des ressources dans les secteurs stratégiques, de gigantesques entreprises technologiques, un grand nombre d'ingénieurs et une position dominante dans de nombreuses chaînes d'approvisionnement en minerais critiques.

La bataille autour de l'intelligence artificielle va donc bien au-delà d'une compétition entre ChatGPT et DeepSeek ou entre Claude et Kimi. Elle porte sur l'ensemble de la chaîne de valeur. L'IA a besoin de puces, mais les puces ont besoin d'énergie ; les centres de données ont besoin de réseaux électriques ; les modèles ont besoin de centres de données et les applications ont besoin de modèles. Celui qui contrôle l'un de ces maillons peut tirer parti de cette position pour négocier, faire pression ou imposer ses conditions à ceux qui en dépendent.

L'objectif de la Chine ne consiste donc pas simplement à rattraper les États-Unis dans la course au modèle le plus avancé. Il s'agit de réduire progressivement les facteurs de dépendance dont Washington pourrait tirer parti pour bloquer son développement technologique : semi-conducteurs, logiciels, puissance de calcul, infrastructures et, à terme, modèles et applications.

Dans ce contexte, la réaction chinoise aux mises en garde étasuniennes est particulièrement révélatrice. Pékin ne nie pas l'existence des risques que pose le développement de l'IA, mais hiérarchise différemment ses priorités. Pour Pékin, le développement technologique passe en premier et la sécurité viendra ensuite. Quant aux risques fondamentaux, la Chine les appréhende moins sous l'angle de l'extinction de l'humanité qu'elle ne les définit en termes de sécurité politique, de cybersécurité, d'espionnage, de dépendance technologique et de guerre.

Cela ne signifie pas que les organismes techniques chinois ignorent les dangers inhérents au développement des modèles eux-mêmes. Ils ont mis en garde contre l'auto-amélioration récursive, contre la possibilité que l'évolution des systèmes dépasse les capacités humaines de prédiction et même contre l'apparition de modèles capables de tromper leurs utilisateurs. Mais dès que le problème se déplace sur le terrain politique, la question centrale change de nature : comment empêcher que les risques liés à l'IA ne servent d'argument pour freiner le développement technologique chinois ?

Pour Pékin, l'un des principaux dangers associés à l'intelligence artificielle réside précisément dans le monopole technologique des pays avancés et dans le recours aux contrôles à l'exportation pour empêcher la Chine d'accéder aux technologies de pointe. Sa réponse consiste donc à renforcer son autonomie dans les domaines des semi-conducteurs et des logiciels, en mobilisant autour de ces objectifs les ressources de l'État, des centres de recherche et des entreprises.

Vue sous cet angle, la proposition étasunienne de « ralentir » le développement de l'IA prend un tout autre sens. Tandis que la Silicon Valley présente ses propositions comme des réponses à un danger universel, Pékin juge que les appels au ralentissement visent surtout à figer la hiérarchie technologique mondiale à un moment où les États-Unis disposent encore d'une longueur d'avance sur la Chine.

Une trêve au cœur de la course

C'est ici qu'apparaît le paradoxe le plus intéressant. Les États-Unis et la Chine se méfient l'un de l'autre, mais constatent de concert qu'il existe des risques qu'aucun des deux pays n'est capable de maîtriser à lui tout seul. Une arme biologique mise au point avec l'aide de l'IA ne s'arrêterait pas aux frontières d'un des deux pays. Un système automatisé qui provoquerait accidentellement une escalade militaire pourrait nuire aussi bien à Washington qu'à Pékin. D'où l'idée, encore improbable il y a quelques années, qu'il serait possible d'ouvrir des négociations entre les États-Unis et la Chine au sujet des limites à imposer à cette course.

L'analogie avec le contrôle des armements pendant la guerre froide vient inévitablement à l'esprit, mais non parce que l'intelligence artificielle serait l'équivalent des armes nucléaires, ni parce que Washington et Pékin seraient sur le point de s'engager dans un régime de régulation comparable à celui qui avait été alors mis en place. Les grandes puissances ont fixé des limites à l'armement nucléaire, non parce que leurs rivalités se seraient atténuées ou auraient disparu, mais parce que celles-ci avaient généré l'émergence de forces destructrices qui menaçaient les deux camps.

Il existe cependant une différence fondamentale avec la régulation nucléaire : la mise en place de mécanismes de coopération en matière d'IA interviendrait au beau milieu d'une compétition technologique, économique et militaire toujours plus intense entre les États-Unis et la Chine. Amodei le reconnaît lorsqu'il affirme qu'un éventuel accord n'est acceptable que s'il permet à Washington de gagner du temps « sans sacrifier l'avantage commercial ni le leadership étasuniens ». Cette formule résume les enjeux contradictoires du débat : ralentir, mais sans rien perdre de son avance ; négocier avec la Chine, mais sans lui permettre de rattraper les États-Unis.

La réponse de Trump pousse cette logique à l'extrême. Face aux mises en garde des grands laboratoires, il a rejeté l'idée d'un ralentissement et résumé sa position par une formule aussi simple que brutale : « Celui qui gagne avec l'IA gagne. » Pour Trump, le principal danger n'est pas que les États-Unis avancent trop vite, mais qu'une régulation, même minimale, du secteur permette à la Chine d'avancer plus vite.

Sur ce point, sa position rejoint en partie, quoique pour des raisons différentes, celle de Thiel et de Palantir : la suprématie technologique apparaît comme une dimension centrale de l'affrontement stratégique avec la Chine. Le débat sur la sécurité de l'IA débouche ainsi sur un problème qui ne peut plus être résolu à l'intérieur de la Silicon Valley. Décider du rythme auquel doit se développer l'intelligence artificielle est devenu une question de pouvoir entre États.

La rencontre entre Trump et Xi a confirmé la place désormais centrale de cette question dans les relations entre les deux puissances. Les deux gouvernements peuvent avoir un intérêt commun à empêcher certains usages de l'IA ou à éviter la mise en place de mécanismes automatiques d'escalade qu'aucune des deux parties ne serait en mesure de contrôler. Xi a ainsi souligné la nécessité de veiller à ce que le développement de l'IA reste « sous contrôle humain » et de poursuivre le dialogue sur les risques qu'il comporte comme sur les avantages qu'il peut offrir. Le sommet n'a toutefois débouché sur aucun accord de fond, pas plus que sur la mise en place d'un dispositif formel de maîtrise des risques liés à l'IA.

Le sommet a donc laissé entrevoir la possibilité d'une coopération limitée entre Washington et Pékin pour endiguer certains des risques les plus difficiles à maîtriser. Il en a cependant aussi révélé les limites : cette coopération continue de s'inscrire dans une rivalité stratégique bien plus large entre les deux puissances. Loin de mettre un terme à la course technologique, la volonté commune d'en maîtriser les risques devient ainsi elle-même l'un des terrains d'expression de cette rivalité.

Le débat sur l'IA révèle ainsi un problème stratégique plus profond : la concurrence capitaliste attise la course technologique, la concurrence entre les États en fait un enjeu de puissance mondiale. Voilà pourquoi le grand paradoxe de l'intelligence artificielle ne peut se résumer à la simple anticipation d'un avenir où les machines échapperaient au contrôle humain. La problématique de l'IA doit se lire au présent : les deux principales puissances de la planète commencent à discuter des moyens de fixer des limites à cette course technologique. Mais, pour les raisons économiques et géopolitiques mêmes qui les opposent, elles ne peuvent se permettre de l'abandonner.

Hal 9000 dans « 2001, l'Odyssée de l'espace », Stanley Kubrick.

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