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La guerre populaire prolongée ou Mao contre le communisme

Sat, 26 Sep 2026 20:18:22 CEST

Révolution Permanente

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Cinquante ans après sa mort, le 9 septembre 1976, Mao continue d'inspirer certaines franges minoritaires de l'extrême gauche en France comme à l'étranger. Parmi son héritage, souvent mis en avant, il y a la « Guerre populaire prolongée ». Son bilan, néanmoins, est rarement examiné, et pour cause. Derrière l'iconographie rouge et le radicalisme de façade, la stratégie maoïste de la lutte armée n'a jamais fait ses preuves. Produit dérivé du stalinisme et rupture consommée avec les principes élémentaires du léninisme, elle a non seulement dû être abandonnée par les maoïstes eux-mêmes pour mener à la victoire la Révolution chinoise de 1949, mais elle constitue en réalité un obstacle dans la lutte contre l'impérialisme et pour le communisme.

Le stalinisme par gros temps : aux origines de la Guerre populaire prolongée

L'émergence de la stratégie de la Guerre populaire prolongée est inséparable de la terrible défaite de la deuxième révolution chinoise des années 1925-1927. Dans ce pays alors morcelé, inégalement contrôlé par des seigneurs de la guerre nostalgiques de l'Empire, pour partie sous la coupe des puissances impérialistes européennes et dans le viseur, surtout, du Japon, la Chine est parcourue à l'époque par une vague de luttes ouvrières initiée par la grève des marins de Hong-Kong en 1922 et suivie par la grève-boycott de Canton de 1925 et les soulèvements ouvriers qui précèdent l'avancée de l'Expédition du Nord en 1926 [1]. Le Guomindang, le parti nationaliste de la bourgeoisie chinoise, qui a renversé l'empereur en 1911, prend peur face à la montée de la lutte des classes et extermine les communistes à Shanghai, le 12 avril 1927. Au premier rang des responsables de ce massacre décrit par Malraux dans La Condition humaine se trouvent Staline et la bureaucratie soviétique, qui ont poussé le jeune Parti communiste chinois (PCC), fondé en 1921, à se dissoudre dans le Guomindang. Privé d'une presse indépendante, sans aucun contrôle sur l'armée et sans force autonome, le PCC est balayé par la trahison de Tchang Kai-Shek, le chef des nationalistes qui se retourne contre ses anciens alliés. Alors que Staline tente de sauver la face en opérant un tournant ultra-gauche et lance une vague d'insurrections urbaines – une politique suicidaire qui aboutira à la destruction de l'avant-garde ouvrière dans les villes –, une fraction du PCC, dirigée par Mao Ze Dong, jeune dirigeant régional, commence à s'opposer à la direction du parti.

Lors de la seconde révolution chinoise, Mao avait joué un rôle secondaire : partisan de l'entrée dans le Guomindang, il considérait, en 1924, les « capitalistes marchands » comme le sujet principal de la révolution. C'est à partir de la défaite de 1927 puis du « Soulèvement de la moisson d'automne » en 1928 [2], qui le contraint à se replier dans les campagnes avec ce qu'il reste de ses quelques bataillons de communistes en armes, qu'il commence à jouer un rôle plus important. C'est alors qu'il engage une lutte fractionnelle contre le Comité central. Au sein du PCC, Zhou Enlai – qui sera, par la suite, l'indéboulonnable Premier ministre de la Chine populaire entre 1949 et 1976 – défend la ligne selon laquelle les communistes devraient mener une guerre de guérilla mobile dans les campagnes afin d'affaiblir le Guomindang, en vue de nouveaux putschs urbains ; de son côté, Mao défend, en dernière instance, l'idée de faire des campagnes le nouveau centre de gravité du parti et de s'y implanter durablement. Comme il l'écrit le 5 janvier 1930, « il apparaît que la politique des seules actions mobiles de partisans ne pourra pas hâter l'essor de la révolution dans tout le pays. [Il faut prévoir] notamment la formation de bases d'appui, la création méthodique d'organes de pouvoir […], l'approfondissement de la révolution agraire, le développement des forces armées […] pour aboutir à la création d'une Armée rouge non-territoriale, et enfin l'extension du pouvoir politique par vagues successives [3]. » Derrière ce conflit entre les partisans de la lutte urbaine et ceux de la lutte rurale, c'est la dynamique stratégique de la révolution chinoise qui est en jeu : Mao, lui, tranche en faveur de la paysannerie qu'il présente comme le « facteur le plus important capable de hâter l'avènement de l'essor révolutionnaire dans tout le pays. » Cette théorisation est avant tout dictée par les circonstances. Compte tenu du rapport de forces dans le pays après 1927, de la domination du Guomindang sur les villes du littoral et en raison de l'affaiblissement considérable du PCC et de ses anciens cadres militants, Mao fait de nécessité vertu mais il donne bientôt à ces improvisations tactiques la valeur d'une ligne stratégique.

La stratégie de ce que Mao et les maoïstes baptiseront la « Guerre populaire prolongée » est née : il s'agit de construire un double pouvoir territorial depuis les campagnes, afin d'encercler les villes, et de créer une armée paysanne pour affronter Tchang Kai-Shek, qui assiège la République du Jiangxi, province enclavée du Sud-Est de la Chine où le PCC a fini par se réfugier. Nulle question, ici, de renouer avec la tradition bolchévique de la démocratie ouvrière, des soviets comme organes de double pouvoir, articulation de l'alliance ouvrière-paysanne et expression de l'auto-organisation des classes populaires. Dans le Jiangxi, c'est avant tout le PCC qui organise les masses de façon verticaliste. De surcroît, cette nouvelle stratégie ne rompt en rien avec la logique qui a conduit au désastre de 1927. Pour Mao, la défaite avait été d'abord une défaite militaire. Le tournant vers la paysannerie ne remet ainsi pas en cause la collaboration de classe qui avait présidé à l'intégration du PCC dans le Guomindang, mais vise seulement à renforcer la position du PCC dans ses tractations avec la bourgeoisie nationale. Si le siège du Jiangxi au début des années 30 rendait impossible de nouer une nouvelle alliance, l'invasion japonaise de juillet 1937 constitue l'occasion pour Mao de sceller un second rapprochement avec Tchang Kai-Shek.

Ne trouvant rien à redire à l'hérésie stalinienne du « bloc révolutionnaire des quatre classes », à savoir l'alliance de la classe ouvrière, de la paysannerie, de l'intelligentsia nationaliste et de la bourgeoisie nationale pour mener à bien la « première étape de la révolution » qui avait conduit au désastre de 1927, Mao tente, dans De la contradiction (1937), de donner une assise théorique à ce bond en arrière. Dans chaque situation, Mao appelle à distinguer entre la contradiction principale et la contradiction secondaire. « Des contradictions qualitativement différentes ne peuvent se résoudre que par des méthodes qualitativement différentes [4] » note-t-il : « Ainsi, la contradiction entre le prolétariat et la bourgeoisie se résout par la révolution socialiste ; la contradiction entre les masses populaires et le régime féodal, par la révolution démocratique ; la contradiction entre les colonies et l'impérialisme, par la guerre révolutionnaire nationale. » En Chine, où les tâches de la révolution sont démocratiques compte tenu de la vassalisation du pays, des restes de structures féodales à la campagne et de l'occupation japonaise, la contradiction principale oppose, selon Mao, le peuple chinois au féodalisme et à l'impérialisme tandis que la contradiction entre le prolétariat et la bourgeoisie est d'ordre secondaire et doit rester à l'arrière-plan. Mais ce bricolage conceptuel reste terriblement formel : n'en déplaise à Mao, après les « Thèses d'Avril » de Lénine, en 1917, les révolutionnaires russes avaient choisi de résoudre la « contradiction entre les masses populaires et le régime féodal » avec la méthode « qualitativement différente » de la dictature du prolétariat, non avec l'alliance avec la bourgeoisie nationale ou l'une de ses factions. Dans ses Lettres de loin, Lénine résume la lutte acharnée des bolcheviks contre les logiques étapistes :

Notre révolution est bourgeoise ; c'est pour cela que les ouvriers doivent soutenir la bourgeoisie, disent les politiciens dépourvus de toute clairvoyance venant du camp des liquidateurs. Notre révolution est bourgeoise, disons-nous, nous, marxistes ; c'est pour cela que les ouvriers doivent ouvrir les yeux au peuple, en lui faisant voir les tromperies des politiciens bourgeois, lui enseigner à ne pas croire aux mots, à ne compter que sur ses forces, son organisation, son union, son armement.

D'autre part, en hiérarchisant de manière mécanique les contradictions, Mao fait comme s'il était tout seul dans la lutte des classes. Or, l'ennemi de classe, en la personne de Tchang Kai-Shek, avait de tout autres priorités en tête : « Les Japonais sont une maladie de la peau et les communistes, une menace pour le cœur. » Pour la bourgeoisie chinoise, l'impérialisme n'est qu'un problème, certes urgent, mais secondaire, face à la menace que la lutte des classes représente pour sa domination. La révolution de 1927 en a apporté la preuve lorsque la pseudo-contradiction secondaire entre la bourgeoisie et le prolétariat est rapidement devenue déterminante, le Guomindang passant, avec armes et bagages, dans le camp des propriétaires terriens et de l'impérialisme. Enfin, parce que cette « dialectique » ne part pas des conditions de l'époque de l'impérialisme et ne prend pas acte de la compromission structurelle des bourgeoisies nationales avec ce dernier, elle ne peut décrire qu'a posteriori les processus politiques et laisse la pratique révolutionnaire totalement aveugle, à l'inverse de ce qui fait l'essence stratégique et prospective de la dialectique marxiste.

À rebours de cette logique, l'Opposition de gauche avait pris acte de l'impasse de la tactique du front anti-impérialiste, avancée lors du IVème congrès de l'Internationale communiste en 1922. À l'époque, l'IC défendait une conception semi-étapiste pour les pays coloniaux et semi-coloniaux, héritage de contradictions existantes au sein de la fraction bolchévique du Parti ouvrier social-démocrate russe avant 1917 : dans ses Thèses générales sur la question d'Orient, l'IC jugeait qu'il était possible de passer des alliances tactiques avec la bourgeoisie nationale à la condition de ne pas renoncer à l'indépendance organisationnelle du mouvement ouvrier [5] Mais cette tactique était saturée de contradictions. En effet, à la différence du front unique ouvrier, qui vise à unifier la classe ouvrière et à arracher certains secteurs de l'emprise des bureaucraties syndicales ou partidaires en scellant une alliance tactique sur la base d'intérêts communs, le front unique anti-impérialiste présuppose la jonction de classes aux intérêts antagoniques, de telle sorte que le prolétariat ne peut entrer dans une telle alliance qu'en abandonnant son programme politique, en se mettant à la merci de la bourgeoisie nationale qui, en raison de ses liens avec l'impérialisme et le marché mondial, n'est plus capable de réaliser les tâches démocratiques et craint plus que tout sa propre classe ouvrière.

Contre cette tactique qui a immanquablement des effets stratégiques, les héritiers de Lénine au sein de l'Opposition de gauche en Union soviétique et à l'échelle internationale défendaient plutôt la manœuvre du « bloc militaire » : face à une agression impérialiste, les révolutionnaires se placent dans le camp militaire de la nation agressée, jamais dans le camp politique de la bourgeoisie nationale, et se battent militairement contre l'agression impérialiste par leurs propres méthodes dans le but de renforcer les forces indépendantes du prolétariat pour préparer la révolution [6]. Vingt ans plus tard, devant les militants communistes oppositionnels ou anti-staliniens qui défendaient une position défaitiste entre la Chine et le Japon, en invoquant le fait que Tchang Kai-Shek avait massacré les communistes en 1927, Trotsky expliquait ainsi que « participer activement et consciemment à la guerre ne signifie pas “servir Tchang Kaï-Shek”, mais servir l'indépendance d'un pays colonial, en dépit de Tchang Kaï-Shek. Participer à la lutte militaire sous les ordres de Tchang Kaï-Shek, car malheureusement, c'est lui qui a le commandement dans la guerre d'indépendance, c'est préparer politiquement le renversement de Tchang Kaï-shek… ce qui est la seule politique révolutionnaire. »

Mais le renforcement des forces indépendantes du prolétariat, pas davantage que son auto-organisation, n'intéresse Mao. Il considère, contre Lénine, que la bourgeoisie « nationale » conserve « une certaine qualité révolutionnaire – même à l'époque de l'impérialisme – dans son opposition à l'impérialisme étranger et aux gouvernements domestiques dirigés par des bureaucrates ou des seigneurs de guerre [7]. » Après 1937, pour nouer cette nouvelle alliance avec le Guomindang, il accepte de restreindre, voire de suspendre, selon les régions, la réforme agraire tout en s'engageant à protéger la propriété bourgeoise, sapant l'assise de masse du PCC. Dans Sur la nouvelle démocratie, en 1940, Mao va même jusqu'à considérer que la collaboration de classe doit se poursuivre après la guerre contre le Japon et précise le programme politique que devrait se donner le futur gouvernement d'union nationale : « Sous la République néo-démocratique, les entreprises d'État auront un caractère socialiste et constitueront la force directrice de l'économie nationale, mais la république ne confisquera jamais la propriété capitaliste privée en général ni n'interdira le développement de la production capitaliste [8]. » Mao rompt ainsi la continuité fondamentale de la guerre et de la révolution au cœur de la stratégie bolchévique. Plutôt que de faire de la guerre contre le Japon une opportunité pour consolider la force des masses, il la sépare mécaniquement de la lutte des classes : « Il faut distinguer les guerres révolutionnaires générales de celles qui sont de type purement “de classe”. Dans le premier cas, c'est l'ensemble du peuple d'une nation, sans distinction de classe ou de parti, qui mène une lutte de guérilla en tant qu'instrument de la politique nationale. Sa base est donc bien plus large que celle d'un combat de type classiste [9]. » Tout ceci revient à offrir la paix sociale à la bourgeoisie, renforçant sa marge de manœuvre pour trahir la lutte nationale et, par extension, celle de l'impérialisme. Le maoïsme en revient ainsi à la logique même qui avait conduit au désastre de 1927, tout en y ajoutant une touche personnelle, liée au repli des forces communistes chinoises en direction des zones non urbaines de la côte : tout miser sur la guerre paysanne et abandonner la classe ouvrière.

Une stratégie anti-léniniste

« La guerre est une poursuite des relations politiques par d'autres moyens », écrit Clausewitz. Si l'on suit cette logique, la guerre prolongée ne saurait être séparée des buts stratégiques que lui fixait Mao. En déplaçant le centre de gravité de la lutte vers la guerre paysanne, Mao substitue à l'objectif léniniste de la prise du pouvoir par la classe ouvrière la formation d'un gouvernement d'union avec la bourgeoisie chinoise. Parce que cette alliance est inévitablement menacée par la lutte des classes et l'auto-organisation ouvrière, Mao met sur pied un nouveau modèle d'organisation conçu pour juguler ces deux dangers : le parti-armée. En 1938, il tente de justifier ce tournant en théorisant les différences entre la révolution en Orient et en Occident :

Dans les pays capitalistes, il s'agit de soutenir une longue lutte légale, de se servir de la tribune parlementaire, de recourir aux grèves économiques et politiques, d'organiser des syndicats et d'éduquer les ouvriers. Là, les formes d'organisation sont légales, les formes de la lutte non sanglantes (pas de recours à la guerre). […] Mais tant que la bourgeoisie n'est pas vraiment réduite à l'impuissance […], l'insurrection et la guerre ne doivent pas être déclenchées. […] C'est ce qu'ont fait les partis communistes des pays capitalistes, c'est ce que confirme l'expérience de la Révolution d'Octobre en Russie […]. La particularité de la Chine, c'est qu'elle n'est pas un État démocratique indépendant, mais un pays semi-colonial et semi-féodal […]. Il n'y a pas en Chine de parlement qui puisse être utilisé, ni de loi qui reconnaisse aux ouvriers le droit d'organiser des grèves. Ici, la tâche essentielle du parti communiste n'est pas de passer par une longue lutte légale pour aboutir à l'insurrection et à la guerre, ni d'occuper d'abord les villes et ensuite les campagnes, mais de procéder en sens inverse. […] En Chine, la forme principale de la lutte, c'est la guerre, et la forme principale de l'organisation, l'armée [10].

Parce qu'il ne serait pas possible de mener une lutte légale ou des grèves en Chine, la guerre immédiate contre l'État serait la seule forme de lutte possible. Pour justifier cette « spécificité », Mao réécrit de manière grossière l'histoire du mouvement ouvrier. Du côté de l'Occident, Mao déforme volontairement la politique menée par les partis ouvriers en Europe. En distinguant la politique « non sanglante » pour l'Occident de la politique « sanglante » pour l'Orient, Mao mime l'opposition entre « stratégie d'usure » et « stratégie d'anéantissement » : dans les années 1910, ce débat opposait Karl Kautsky, qui jugeait que la priorité était de remporter les élections et que des actions de masse pourraient nuire au Parti social-démocrate d'Allemagne, et Rosa Luxemburg qui, tout en reconnaissant l'importance des élections, rétorquait qu'il fallait que le parti mène une campagne d'agitation en faveur de la grève générale pour construire sa force matérielle dans le domaine extra-parlementaire. Si la ligne d'usure de Kautsky a prévalu et a conduit, au final, à la banqueroute de la social-démocratie face à la Première Guerre mondiale, c'est bien la « stratégie d'anéantissement » que la IIIe Internationale, avant sa stalinisation, allait défendre dans les pays capitalistes avancés. Du côté de l'Orient, d'autre part, Mao déforme volontairement l'histoire de la lutte des classes en Chine : l'interdiction des grèves n'a jamais empêché le prolétariat chinois de mener des actions de masse. Si la classe ouvrière ne représentait qu'une infime proportion de la population, elle était capable de se battre contre des armées d'occupation comme lors de la grève-boycott monstre de Hong-Kong et de Canton en 1925 : à cette époque, entre 250 000 et 300 000 travailleurs cessent le travail et se rendent à Canton, où ils auto-organisent le boycott des produits britanniques et l'asphyxie de la concession coloniale que Londres contrôle sur la côte chinoise pendant plus de quinze mois, soit l'une des plus longues grèves de masse de l'histoire.

En dernière instance, Mao cherche surtout à justifier son refus d'organiser la classe ouvrière en faisant de toute stratégie qui ne partirait pas immédiatement de la lutte armée une stratégie réformiste. En relisant à l'envers les leçons de 1917, Mao considère même qu'il s'agit de la stratégie adoptée par les bolcheviks sous le tsarisme. Alors que la révolution d'Octobre devait réaliser, comme la révolution chinoise, des tâches démocratiques – et non des tâches socialistes comme le prétend Mao –, les bolcheviks faisaient de la destruction du vieil appareil d'État tsariste le but de la révolution tout en notant que l'insurrection présupposait l'existence d'une situation de crise objective du pouvoir. C'est tout le sens de la notion de « crise révolutionnaire » de Lénine. Aucun révolutionnaire ne voulant envoyer les classes populaires à la boucherie en déclarant une guerre immédiate contre l'État, le moment de l'insurrection est inséparable du travail d'auto-organisation de la classe ouvrière dont le niveau d'activité autonome constitue le facteur décisif de la crise de la domination étatique. Ce travail préparatoire est tout sauf « pacifique » ou « légal », par-delà les formes spécifiques qu'il peut épouser en fonction des situations. Comme le résume Trotsky, « grèves interdites par la loi, cercles clandestins, proclamations illégales, manifestations de rues, collisions avec la police et la troupe – telle fut l'école créée par la combinaison d'un capitalisme en rapide développement et d'un absolutisme qui cédait lentement ses positions. La concentration des ouvriers dans de gigantesques entreprises, le caractère également concentré de l'oppression exercée par l'État, enfin les poussées impulsives d'un prolétariat jeune et plein de fraîcheur, firent de la grève politique, si rare en Occident, la méthode essentielle de la lutte en Russie [11]. » Le maoïsme renverse ainsi le sens des mots : la préparation du prolétariat à l'insurrection devient du « réformisme » tandis que la lutte armée paysanne et le rejet de l'auto-activité de la classe ouvrière seraient « révolutionnaires », même s'ils ne visent qu'à fonder un gouvernement d'union avec la bourgeoisie capitaliste, soit l'essence même du réformisme…

Comme le soulignait déjà à la fin des années 1940 le trotskyste chinois Wang Fanxi, dans un livre écrit après son enfermement dans les prisons du Guomindang et son exil à Macao, l'identification de la « révolution » à la « guerre révolutionnaire » vise, chez Mao, à rejeter l'auto-organisation ouvrière :

La révolution vient d'en bas. Elle tend à être excessivement démocratique : la volonté populaire prend le dessus, elle détruit l'autorité, et son seul frein est d'ordre spirituel. La guerre, même révolutionnaire, procède au contraire d'en haut : elle est centralisée et résulte de la volonté d'un petit nombre de dirigeants, qui doivent établir leur autorité et leur pouvoir coercitif [12].

Ainsi, le primat de la lutte armée immédiate se traduit par l'intégration des masses dans le parti-armée. Comme l'écrit Mao, « toutes les autres formes, par exemple l'organisation et la lutte des masses populaires […] ne sauraient en aucun cas être négligées, mais elles sont toutes subordonnées aux intérêts de la guerre [13] » et donc du parti-armée.

La guerre prolongée se fonde ainsi sur le refoulement de la classe ouvrière à laquelle elle substitue le sujet paysan. Reprenant l'idée de Clausewitz selon laquelle la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens, Lénine identifiait en effet la politique à la lutte des classes et substituait au « peuple » de la trinité clausewitzienne – avec l'état-major et le gouvernement – la classe ouvrière et les capacités militaires qu'elle est la seule classe à détenir en raison de sa position stratégique dans les rapports de production : la puissance paralysante de la grève générale, qui élargit sa liberté d'action et ses capacités d'auto-organisation qui lui permettent de développer des organes de lutte comme les soviets, capables de rivaliser avec le pouvoir d'État bourgeois avant de le détruire [14]. Dans cette stratégie, l'auto-organisation joue un rôle décisif en mettant en mouvement les sections inorganisées de la classe et en faisant la démonstration de sa capacité à gouverner. À l'inverse, la paysannerie ne dispose jamais d'une telle force militaire : dispersée géographiquement, ses capacités d'auto-organisation sont restreintes tandis que ses aspirations à la propriété privée peuvent la jeter dans les bras de la contre-révolution. À l'inverse, en raison de leur capacité à contrôler les moyens de production et à paralyser l'accumulation de la plus-value, les luttes ouvrières ouvrent la voie au dépassement de la propriété capitaliste et à la planification de la production. C'est ce qui fonde également sa capacité à lutter pour la réalisation intégrale des revendications paysannes et à entrainer à ses côtés la paysannerie dans la lutte pour le socialisme. En un mot, le maoïsme, très loin d'être le résultat de « la théorisation la plus complète de la politique militaire révolutionnaire [15] », ressuscite la politique des socialistes-révolutionnaires russes que Lénine avait combattue. Mao, révisionniste en chef.

Mésaventures du parti-armée

Le refus d'organiser la classe ouvrière ne peut qu'élargir la marge de manœuvre de la bourgeoisie et, par extension, celle de l'impérialisme dont elle se fait le relais. En Chine, cette stratégie a ainsi affaibli les maoïstes qui se sont privés de l'appui de la classe ouvrière aux heures les plus sombres de la lutte anti-impérialiste. Dans les débats au sein du PCC entre 1932 et 1934, alors que Tchang Kai-shek assiège la République du Yangxi, l'aile pro-Moscou défend une stratégie de guerre de position tandis que les maoïstes misent sur la guerre de mouvement et la retraite stratégique pour attirer l'ennemi dans la profondeur du territoire, le forcer à se diviser et l'anéantir lorsqu'il se trouve en infériorité numérique. À aucun moment du débat, le PCC ne cherche à ouvrir un front ouvrier pour prendre en tenailles son ennemi, ce qui conduira à la victoire tragique de la 5e campagne d'encerclement de Tchang Kai-Shek et à la Longue Marche [16]. Comme le résumait Harold Isaacs, un journaliste étasunien, témoin de la deuxième révolution chinoise et des événements qui l'ont suivie et qui s'était rapproché des conclusions de l'Opposition de gauche, en 1935 : « L'absence d'un mouvement de la classe ouvrière est la cause fondamentale de la défaite des armées paysannes [17]. » Contre Clausewitz, qui indiquait qu'il était avantageux de multiplier ses « centres de gravité [18] » afin de forcer l'ennemi à diviser ses forces, Mao limite, à cette époque, la lutte à un seul front, en ne s'appuyant pas sur la classe ouvrière.

Pendant la guerre contre le Japon, à partir de juillet 1937, la même logique est à l'œuvre. Comme nous l'avons vu, Mao scelle une nouvelle alliance avec le Guomindang et renvoie à plus tard la réforme agraire pour affronter l'ennemi principal, dans le sillage du VIIème congrès de l'Internationale communiste, en 1935, qui, par un nouveau tournant à 180 degrés, remet à l'ordre du jour la stratégie des Fronts populaires et la collaboration de classe, même avec certaines bourgeoisies impérialistes, face au fascisme. Mais en ressuscitant le front avec Tchang Kai-Shek, le PCC doit du même coup limiter toute explosion dans la lutte de classes. Alors que l'impérialisme nippon avait conquis des centres urbains, le parti écarte d'emblée la possibilité de lancer des actions de masse dans les villes qui auraient pu pourtant paralyser son offensive. Dans le même temps, Tchang Kai-Shek s'avère tout aussi hostile aux communistes qu'en 1927 et adopte une politique de compromission avec l'impérialisme japonais. Il initie une retraite stratégique et laisse les communistes supporter l'essentiel de l'effort de guerre afin de mieux les affaiblir. Dès que l'occasion se présente, il fait directement alliance avec Tokyo comme lors de l'incident du Sud-Anhui, entre le 7 et le 13 janvier 1941. Alors que les communistes combattent derrière les lignes japonaises un seigneur de guerre pro-Tokyo lié au Guomindang, Tchang Kai-chek décide de les piéger. Il leur ordonne de se déplacer vers la rive nord du Yangzi : 9 000 combattants sont encerclés par 80 000 nationalistes qui les écrasent avec la complicité de l'aviation japonaise. Homme de la stabilité et de la défense des intérêts de la bourgeoisie, Tchang Kai-Shek reçoit, après la défaite du Japon en août 1945, l'appui direct de Washington. À l'époque, l'impérialisme étasunien déploie les marines et des moyens aériens pour transporter les troupes nationalistes dans tout le pays afin d'éviter que le PCC ne contrôle des positions stratégiques. Alors que Mao continue de penser qu'il vaut mieux former un gouvernement d'union nationale et entame des négociations avec le Guomindang sous l'égide de deux généraux étasuniens, Tchang Kai-chek relance la guerre civile, le 13 juillet 1946, et mobilise une armée de près de deux millions d'hommes.

C'est seulement en 1947, après la prise de Ya'nan, la « capitale rouge », place forte des communistes chinois depuis 1935, que le PCC abandonne la stratégie de collaboration de classe, au fondement de la guerre populaire : le 10 octobre 1947, les communistes promulguent une loi agraire qui stipule que « le système d'exploitation féodal et semi-féodal est aboli. Le système agraire de la terre aux paysans doit être instauré. » À partir de 1948, le Guomindang enchaîne les défaites. Mais ce tournant politique à 180 degrés est en lui-même insuffisant pour expliquer les avancées du PCC entre 1947 et 1948 : il a fallu des conditions exceptionnelles pour que les maoïstes puissent triompher malgré leur stratégie. D'une part, la chute de l'impérialisme japonais et l'affaiblissement des autres puissances impérialistes faisaient des États-Unis le seul recours du Guomindang pour empêcher une prise de pouvoir communiste. Mais alors que la guerre froide commence, Washington ne peut pas se permettre d'envahir un pays aussi gigantesque et préfère abandonner le Guomindang à son sort. D'autre part, le régime de Tchang Kai-shek s'effondre en grande partie sous son propre poids. Dans un pays en ruines, les capitalistes chinois limitent volontairement la reconstruction et la production pour faire grimper les prix tandis que le coût de la guerre civile aggrave la crise, créant une inflation délirante : plus de 1 549 % entre 1946 et 1947. La population passe du côté des maoïstes qui prennent le dessus sur les partisans de Tchang Kai-shek. La République populaire de Chine est proclamée le 1er octobre 1949.

Même à ce moment-là, Mao continue de défendre une nouvelle variante de sa stratégie de collaboration de classe et proclame que la Chine n'est pas une « dictature du prolétariat » mais une « nouvelle démocratie ». Au lendemain de la victoire de 1949, comme le résume Denise Avenas, « l'économie chinoise se définit donc comme une économie mixte où coexistent un secteur privé très important (l'agriculture, la majorité des industries de biens de consommation), et un secteur nationalisé qui contrôle les entreprises expropriées du capitalisme bureaucratique de Tchang Kai-Shek [19]. » Mais cette coexistence contradictoire est intenable : ce qu'il reste de la bourgeoisie « nationale », celle qui n'a pas fui à Taïwan, rêve de prendre sa revanche et s'oppose, à chaque étape, aux réformes du nouveau régime en dépit des lois anti-ouvrières passées par la bureaucratie pour limiter les grèves et protéger ses intérêts. À l'opposition à la réforme agraire et aux tentatives de sabotage du premier plan quinquennal s'ajoutent les espoirs que place le capital privé dans la victoire des États-Unis dans la guerre de Corée entre 1950 et 1953. Pour faire face à ces tendances contre-révolutionnaires, la bureaucratie est ainsi contrainte d'exproprier à froid et par en haut la bourgeoisie, une tâche achevée en 1956, soit sept ans après la victoire de la révolution.

Dans les faits, Mao a été forcé de reconnaître la validité de la théorie de la révolution permanente : la révolution démocratique en Chine et l'unification du pays se sont faites contre la bourgeoisie. Néanmoins, pendant 22 ans, Mao a ignoré les leçons de 1927 et adopté une stratégie qui ne pouvait que retarder la révolution. La révolution a finalement eu lieu, mais elle a payé le prix de cet aveuglement.

Le maoïsme contre le communisme

Dans un texte écrit en 1932, Trotsky avait formulé une hypothèse qui résonne avec le processus chinois postérieur :

Avec un rapport de forces exceptionnellement favorable, le prolétariat peut arriver au pouvoir y compris sous une direction non marxiste. Le degré de désintégration de l'ennemi, sa démoralisation politique, l'inaptitude de ses dirigeants, peuvent donner au prolétariat une supériorité décisive pendant une certaine période, même si sa direction est faible. Cependant et en premier lieu, il n'y a rien qui puisse assurer une combinaison aussi “heureuse” de circonstances. Il s'agit de l'exception et non de la règle. En second lieu, la victoire obtenue dans ces conditions-là s'avère extrêmement instable [20].

Parce que le maoïsme a pris le pouvoir en bénéficiant de circonstances exceptionnelles sans rompre avec les fondements anti-léninistes de sa stratégie, l'État ouvrier qui est né du processus révolutionnaire a d'emblée été déformé et particulièrement exposé au risque d'une restauration du capitalisme en raison du blocage de la dynamique de la révolution permanente et de la lutte pour le communisme.

À partir de la double expérience de la révolution russe et de la révolution chinoise de 1927, Léon Trotsky décomposait l'architecture de la révolution permanente en trois aspects. À l'époque impérialiste, « la solution véritable et complète des tâches démocratiques et de libération nationale ne peut être que la dictature du prolétariat » qui est « inévitablement et très rapidement placée devant des tâches qui la forceront à faire des incursions profondes dans le droit de propriété bourgeois [21]. » En Chine, ce premier aspect s'est vérifié après l'abandon de la stratégie de collaboration de classe et l'expropriation par en haut de la propriété privée alors que le maoïsme n'a eu de cesse de tenter de s'appuyer, même au lendemain de la victoire de 1949, sur des fractions prétendument nationales de la bourgeoisie. Mais la stratégie anti-léniniste du PCC n'a pas simplement retardé la victoire militaire de la révolution : elle s'est surtout soldée par un blocage des autres aspects de la dynamique permanentiste, au profit de la direction verticale du PCC et de la bureaucratie au pouvoir. En effet, « la conquête du pouvoir par le prolétariat ne met pas un terme à la révolution, elle ne fait que l'inaugurer. La construction socialiste n'est concevable que sur la base de la lutte de classe à l'échelle nationale et internationale [22]. » En Chine, ce « caractère permanent de la révolution socialiste elle-même » a été entravé par le rejet de l'auto-organisation des masses et de la classe ouvrière. Le maoïsme a ainsi laissé les tendances restaurationnistes – attisées par le goût prononcé de Mao pour la collaboration de classes et par l'échec catastrophique des campagnes économiques du PCC menées avec des méthodes réactionnaires – agir sans contrepoids. Quant au troisième aspect, il a été totalement bloqué par la théorie du socialisme dans un seul pays à laquelle n'échappe pas non plus la Chine maoïste : « La révolution socialiste commence sur le terrain national, se développe sur l'arène internationale et s'achève sur l'arène mondiale. Ainsi la révolution socialiste devient permanente dans le sens nouveau et le plus large du terme : elle ne s'achève que dans le triomphe définitif de la nouvelle société sur toute notre planète [23]. » Contre cette dynamique, après la stabilisation du front coréen à la suite de la guerre qui déchire la péninsule voisine entre 1950 et 1953, Mao décline à sa façon une version chinoise de la « coexistence pacifique » qui le conduit, en 1974, à sceller une alliance avec Nixon, fondée sur le blocage de toute extension de la révolution et sur la collaboration avec les offensives de l'impérialisme étasunien contre d'autres États ouvriers, comme l'URSS ou le Vietnam, contre lequel la Chine denguiste a fini par entrer en guerre. Le blocage de la dynamique de la révolution permanente a ainsi préparé le terrain à la restauration du capitalisme en Chine à la fin des années 1970, un processus sur lequel revient André Barbieri dans un autre article de ce dossier.

Quant aux autres expériences maoïstes qui ont suivi la rupture sino-soviétique des années 1960 en Inde, aux Philippines ou au Pérou, où la Guerre populaire prolongée a pu être menée à grande échelle, elles n'ont jamais pu prétendre aux mêmes résultats en raison de la fin de la période de généralisation des conditions exceptionnelles après la Seconde Guerre mondiale dont avait bénéficié le maoïsme chinois. Nous reviendrons dans un second temps sur ces expériences. Nous pouvons néanmoins d'ores et déjà avancer que les partis maoïstes de la « seconde génération » sont souvent allés plus loin que Mao lui-même en caractérisant comme « semi-féodaux » des pays dans lesquels les tâches de la révolution étaient déjà prolétariennes, conférant ainsi à des bourgeoisies qui étaient déjà au pouvoir un rôle révolutionnaire. Le retour du réel n'en a été que plus violent : les guerres populaires se sont la plupart du temps épuisées d'elles-mêmes ou, après des décennies d'affrontement avec l'État, soldées par des défaites cuisantes. Dans les pays impérialistes, de petits courants maoïstes, tout en maniant un lexique et une rhétorique rouge vif, continuent à adopter le même étapisme régressif et jugent que l'heure n'est pas encore venue de se battre pour le communisme, le retour du « fascisme moderne » justifiant d'en rester, en dernière instance, à la défense de la démocratie bourgeoise en danger.

Anachronisme du maoïsme, actualité de la révolution socialiste

Aujourd'hui, à l'heure de l'urbanisation accélérée du « Sud global » et de l'intensification des phénomènes d'exode rural, couplées à la prédation des terres et des territoires ruraux par les multinationales impérialistes, et alors que le prolétariat est devenu majoritaire dans la population mondiale, la stratégie de la guerre prolongée dissonne avec l'air du temps : celui d'une nouvelle vague de révoltes urbaines et populaires avec, parfois, l'intervention de secteurs du monde du travail. On songera aux grèves pour Gaza en Italie, à la mobilisation de Minneapolis contre l'ICE en passant par les révoltes de la Gen Z, au Népal notamment, contre un gouvernement néolibéral… maoïste.

Cela ne signifie cependant pas que les luttes paysannes aient disparu. Elles ont seulement trouvé des armes plus affûtées que la guerre prolongée. La rébellion paysanne, ouvrière et indigène en Bolivie en offre un exemple éloquent. Pendant la révolte de 2026, les paysans ont participé au blocage des routes tandis que les cabildos ont permis de créer des comités auto-organisés qui prenaient en charge les différents aspects de la lutte, en alliance avec la classe ouvrière [24]. Si les bureaucraties syndicales de la COB ont tout fait pour éviter la mise en place effective d'une grève générale, ce qui a permis au président Paz de décréter l'état d'exception, la rébellion n'a pas été défaite. Face aux dirigeants traîtres, les masses ouvrières et paysannes ont déjà trouvé la solution : renouer avec la voie de l'auto-organisation qui fait partie de l'histoire révolutionnaire bolivienne et dont l'extension sera décisive pour le triomphe de la prochaine rébellion.

De quoi la guerre prolongée est-elle en fin de compte le nom ? Celui du rejet, théorisé jusqu'à l'absurde, du fondement du léninisme : l'actualité de la révolution prolétarienne. La guerre prolongée n'est pas simplement profondément anachronique par rapport aux conditions mêmes de la lutte à l'époque impérialiste, elle est aussi incapable de lutter pour le communisme. D'où la faillite de tous les courants maoïstes qui proclament l'actualité de la guerre populaire et leur propension à maintenir systématiquement la lutte dans le cerne étroit de tâches perpétuellement démocratiques ou à opérer à la remorque du réformisme. En un mot, le maoïsme est une grande nostalgie, celle d'une époque où la bourgeoisie pouvait montrer quelque ardeur à se battre, fût-ce pour des miettes, contre l'aristocratie finissante. Mais cette époque est révolue depuis bien longtemps. Telle était la conclusion de Marx face à l'échec des révolutions de 1848 en Europe. Cinquante ans après la mort de Mao, le marxisme a encore moins besoin d'en revenir au XVIIIe siècle des dernières révolutions bourgeoises. Il a besoin d'une stratégie à la hauteur des défis de l'époque impérialiste et qui fonde ses espoirs sur la nouvelle classe ouvrière et sa force, son auto-organisation et sa vitalité historique.


[1] L'Expédition du Nord (« Beifá ») désigne la campagne lancée en juillet 1926 par le gouvernement nationaliste de Canton afin de vaincre les principaux seigneurs de la guerre et de réunifier la Chine. L'avancée nationaliste s'accompagne d'une forte mobilisation ouvrière et paysanne : grèves, manifestations et insurrections contribuent à déstabiliser les pouvoirs locaux et à préparer l'arrivée des troupes dans les villes. Cette dynamique culmine à Shanghai en mars 1927, lorsqu'une grève générale éclate tandis que les milices ouvrières s'emparent d'une grande partie de la ville avant l'arrivée de l'armée nationaliste. La radicalisation du mouvement ouvrier inquiète les nationalistes qui décident, sous l'égide de Tchang Kai-shek, de liquider les communistes en avril 1927.

[2] Après le coup d'État de Tchang Kai-shek, le PCC appelle, lors d'une conférence extraordinaire le 7 août 1927, « à organiser des soulèvements ouvriers et paysans » dans tout le pays, jugeant, malgré la défaite de Shanghai et de Wuhan, que la révolution grandit en Chine. Dans le cadre de cette ligne ultra-gauche, Mao est chargé d'organiser une insurrection. En septembre, des détachements communistes, composés notamment de paysans, d'ouvriers et d'anciens soldats, tentent de s'emparer de plusieurs centres urbains et de marcher sur Changsha, capitale du Hunan. L'opération échoue cependant face aux forces nationalistes et locales. Mao renonce alors à l'offensive sur Changsha et conduit les troupes restantes vers les monts Jinggang, à la frontière du Hunan et du Jiangxi, où se constitue progressivement une base révolutionnaire rurale.

[3] Mao Ze Dong, « Une étincelle peut mettre le feu à toute la plaine », 5 janvier 1930.

[4] Mao Ze Dong, Mao : de la pratique et de la contradiction, Paris, la Fabrique, 2008, p. 122.

[5] Juan Dal Maso, « Marxisme, anti-impérialisme et théorie de la révolution permanente », Armes de la critique, 17 janvier 2026, lire en ligne.

[6] La manœuvre du « bloc militaire » trouve une illustration exemplaire dans la défense de Pétrograd menée par les bolcheviks face à la tentative de coup d'État de Kornilov, à l'été 1917, d'abord orchestrée avec la complicité de Kerensky avant que ce dernier comprenne que Kornilov aspire en réalité non seulement à juguler l'agitation ouvrière mais également à renverser le gouvernement bourgeois. Alors que Kerensky est prêt à capituler, les bolcheviks jugent qu'il faut défendre les acquis de février face à la menace d'une restauration du tsarisme : en l'espace de quelques jours, les masses fortifient Pétrograd, organisent leurs propres unités militaires et, grâce notamment aux travailleurs des chemins de fer, parviennent à empêcher les forces de Kornilov de se regrouper avant même le début de l'attaque en envoyant les trains dans les mauvaises directions ou en sabotant les locomotives et les chemins de fer. Les bolcheviks rentrent ainsi dans un bloc militaire avec Kerensky, auquel ils s'opposent, Lénine ayant refusé que les bolcheviks ne rentrent ou n'appuient le gouvernement provisoire qui a succédé au Tsar. En revanche, ils organisent leurs forces de manière totalement indépendante. Trotsky résume cette stratégie à un matelot qui vient lui rendre visite en prison : « Mettez le fusil sur l'épaule de Kéresnky, tirez sur Kornilov. Ensuite on réglera les comptes avec Kerensky. » Cette politique est un véritable succès : elle permet de constituer des unités militaires qui répondent exclusivement aux bolcheviks et qui serviront lors de l'insurrection d'octobre tout en faisant émerger, à certains endroits comme à Helsingfors et Cronstadt, des embryons de contrôler ouvrier sur les forces du gouvernement provisoire. Voir Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe : 2. La révolution d'Octobre, Paris, Éditions du Seuil, 1995, p. 244-265.

[7] Mao Ze Dong, Sur la nouvelle démocratie (1940), in Selected works of Mao Tse-Tung, t. 3, Paris, Foreign languages press, 2021, p. 327.

[8] Ibid., p. 331.

[9] Mao Ze Dong, De la Guérilla (1937), dans Selected works of Mao Tse-Tung, t. 6, Paris, Foreign languages press, 2021, p. 159-160.

[10] Mao Zedong, « Problèmes de la guerre et de la stratégie », 1938.

[11] Léon Trotsky, Histoire de la révolution russe : 1. La révolution de Février, Paris, Édition du Seuil, 1995, p. 71.

[12] Fanxi Wang, Mao Zedong thought, Leiden, Brill, 2020, p. 113.

[13] Mao Zedong, « Problèmes de la guerre et de la stratégie », 1938.

[14] Matías Maiello et Emilio Albamonte, Marxisme, stratégie et art militaire, Paris, Communard.e.s., 2022, p. 108-133.

[15] T. Derbent, Clausewitz et la guerre populaire : et autres essais politico-militaires, Paris, Éditions en langues étrangères, 2024, p. 15.

[16] Les « campagnes d'encerclement » désignent cinq offensives contre-révolutionnaires menées entre 1930 et 1934 par Tchang Kaï-chek contre les bases communistes, principalement le Soviet du Jiangxi. Après quatre échecs face à la mobilité et aux tactiques de guérilla de l'Armée rouge, la cinquième campagne adopte une stratégie d'encerclement progressif, fondée sur la construction et la coupure des voies de ravitaillement. Elle contraint les communistes à abandonner le Jiangxi en octobre 1934 et à entreprendre la Longue Marche. Sur quelque 86 000 hommes partis du Jiangxi, seuls quelques milliers atteignent le Shaanxi un an plus tard, les pertes résultant des combats, mais aussi de la faim, des maladies, de l'épuisement, des désertions et des captures.

[17] Harold Isaacs, « La guerre des paysans en Chine », janvier 1935, The New International, p. 25-27.

[18] Carl Von Clausewitz, De la guerre, Paris, Éditions de Minuit, 2022, p. 693.

[19] Denise Avenas, Maoïsme et communisme, Paris, Éditions Galilée, 1977, p. 144.

[20] Léon Trotsky, « La situation de l'Opposition de gauche », 16 décembre 1932.

[21] Léon Trotsky, La Révolution permanente, Paris, Les Éditions de Minuit, 1963, Thèses 2 et 8, p. 124-126.

[22] Ibid., Thèse 9, p. 126.

[23] Ibid., Thèse 10.

[24] Pour un bilan de la deuxième révolte bolivienne depuis l'arrivée de Rodrigo Paz au pouvoir, voir Javo Ferreira et Daniel Vargas Downing, « Bolivie : leçons stratégiques de la rébellion ouvrière, paysanne et populaire », RP, 3 juillet 2026, lire en ligne.

Photogramme extrait de « La Chinoise », Jean-Luc Godard, 1967.

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