Répression syndicale : l'administration veut museler deux inspecteurs du travail isérois
Thu, 24 Sep 2026 19:31:02 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalAprès avoir tenté de les poursuivre pénalement, l'administration s'en prend désormais par la voie disciplinaire à deux inspecteurs du travail isérois qui dénoncent ses attaques contre leurs missions et leurs conditions de travail. Il faut exiger le retrait de toutes les poursuites !

Après avoir été convoqués par la police à la suite d'une plainte infondée pour « harcèlement moral » déposée par leur hiérarchie, Pierre et Benoît font désormais face à une procédure disciplinaire au motif qu'ils « contesteraient la chaîne hiérarchique de manière aussi agressive qu'injustifiée ». Inspecteurs du travail à la Direction départementale de l'emploi, du travail et des solidarités (DDETS) de l'Isère et représentants syndicaux de SUD Travail Affaires sociales, ils sont réprimés pour avoir dénoncé la dégradation de leurs conditions de travail, la réduction des moyens de contrôle et le détournement des missions de l'Inspection du travail.
Mardi 15 septembre, une Commission administrative paritaire (CAP) réunie en conseil de discipline a rendu deux propositions de sanction. Pour Pierre, une mutation disciplinaire d'office. Pour Benoît, un blâme. Les représentants de l'administration les ont votées à l'unanimité.
Ce jour là, à l'appel de l'intersyndicale (CGT, CNT, FSU, SUD), plus de 300 personnes, dont de nombreux collègues, se sont rassemblés devant la Tour Olivier de Serres, annexe du ministère du Travail à Paris, où se tenait la CAP, pour dénoncer cette « procédure-bâillon ». 80 % des agents de contrôle du département et 85 % des agents de l'unité de contrôle du site de Grenoble étaient en grève ce jour-là, tandis que 40 % des agents de contrôle isérois étaient déjà en grève reconductible depuis le 7 septembre.
Officiellement, leur hiérarchie leur reproche d'avoir contesté de manière véhémente des décisions arrêtées à Paris, d'avoir refusé d'assister à certaines réunions et de ne pas avoir renseigné certaines bases de données relatives à leur activité. La réalité est bien différente : Pierre et Benoît ont alerté sur la dégradation de leurs conditions de travail, sur la réduction constante des effectifs de contrôle et sur le détournement de leurs missions. Ils visaient notamment l'obligation de participer aux opérations de politiques migratoires, de sécurité et de lutte contre le « narcotrafic » qui a pour but de les éloigner de la lutte contre les infractions patronales.
Pour les syndicats, ces poursuites relèvent de représailles dans la mesure où elles sont survenues seulement quelques jours après les mobilisations du 1er mai, alors que le gouvernement cherchait à imposer une remise en cause du caractère chômé de cette journée. Des agents de l'Inspection du travail de l'Isère s'étaient alors mobilisés pour faire appliquer le droit au chômage obligatoire pour tous les salariés, rappelant que c'était une attaque contre les travailleurs et la mémoire ouvrière.
Ces propositions de sanction disciplinaires surviennent par ailleurs à la suite d'autres procédures d'intimidation et de silenciation. Ainsi, en juin 2026, la direction de la DDETS de l'Isère avait effectué un signalement au parquet au titre de l'article 40 du Code de procédure pénale puis, quelques mois plus tard, une plainte pour harcèlement moral était déposée contre les deux inspecteurs dans le cadre du travail par la responsable d'une unité de contrôle. Cette plainte était finalement classée sans suite par le ministère public, faute de caractérisation de l'infraction.
Et le recours à l'accusation de harcèlement moral contre des syndicalistes qui contestent les pratiques de leur hiérarchie n'a rien d'un phénomène inédit : c'est une arme de plus en plus utilisée par le patronat pour inverser les rôles et faire taire toute contestation. Christian Porta, délégué syndical CGT de la boulangerie industrielle Neuhauser en Moselle, a fait et fait par exemple toujours l'objet d'un acharnement mené par sa hiérarchie : procédure disciplinaire pour harcèlement moral, mise à pied, accusation de dégrader les conditions de travail des cadres de son entreprise, refus de le laisser exercer ses mandats de représentant du personnel, ou encore soumission à plusieurs procédures de licenciement.
Concernant Pierre et Benoît, l'administration a alors changé de terrain pour s'attaquer aux deux agents de Grenoble par la voie disciplinaire, dont elle maîtrise directement le déroulement. En effet, l'administration accuse et le ministre décide. Avec cette procédure disciplinaire, et notamment cette proposition scandaleuse de mutation disciplinaire d'office, l'administration s'acharne et envoie un signal limpide à tous ses agents qui souhaiteraient continuer de dénoncer leurs conditions de travail et le détournement de leurs missions.
Une inspection du travail méthodiquement affaiblie
Les conditions de travail des inspecteurs ont été massivement dégradées par les coupes budgétaires massives dans l'Inspection du travail depuis plusieurs années, avec aujourd'hui moins de 1 800 agent·es de contrôle pour des millions de travailleur·euses. Le rapport du cabinet Aptéis rendu en juin 2026 vient documenter cette dégradation, en confirmant notamment de graves problèmes d'inadéquation de la charge de travail avec les effectifs, dans une « dynamique constante de réduction des effectifs depuis dix ans ».
Cette répression anti-syndicale s'insère dans une offensive plus large de l'État contre l'inspection du travail : de très nombreux élèves et agents sont menacés, inquiétés ou licenciés pour avoir exercé leurs droits syndicaux, notamment comme en 2020 quand le Ministère du travail a publié des notes et des instructions remettant en cause l'indépendance des inspecteurs du travail, les a menacés et est allé jusqu'à les mettre à pied.
Pour Sylvianne Brousse de la direction confédérale de la CGT, qui alerte sur la multiplication des atteintes aux libertés syndicales, « cette stratégie vise à dissuader l'engagement syndical, à réduire nos moyens d'intervention, à épuiser les équipes syndicales, les représentant·es du personnel, par des batailles juridiques longues, coûteuses, et à intimider pour empêcher toute contestation de terrain. »
La répression intervient après des années d'attaques contre les droits des travailleurs·euses, et notamment celles des ordonnances Macron de 2017 qui ont amplement facilité les licenciements et drastiquement réduit les moyens, les prérogatives et nombre des représentant·es du personnel, ou encore les attaques des lois El Khomri de 2016 avant elles.
C'est désormais à Jean-Pierre Farandou, ministre du Travail et des Solidarités, de se prononcer, lui-même qui au printemps dernier appuyait l'offensive contre le caractère chômé du 1er mai. Aucun délai ne lui est imposé pour rendre sa décision, de sorte qu'une épée de Damoclès pèse sur les deux inspecteurs.
Ces mesures d'intimidation, de muselage et de sanction se situent dans la droite lignée des attaques austéritaires du gouvernement contre les services publics et les travailleurs·euses, et confirment à nouveau que l'appareil d'État ne constitue pas un rempart contre les attaques patronales et gouvernementales : lorsque des travailleurs·euses et syndicalistes contestent ces orientations, c'est contre eux que l'administration retrouve ses propres outils de répression.
Révolution Permanente apporte sa solidarité totale à Pierre et Benoît. Face à cette situation, il faut exiger l'abandon total des poursuites contre les deux inspecteurs mais également contre l'ensemble des syndicalistes et travailleurs·euses réprimé·es pour avoir dénoncé les conditions de travail qu'endommage toujours davantage le patronat.
Plus largement, il est urgent d'opposer une riposte de l'ensemble du monde du travail pour répondre à la crise sociale et à la casse des services publics face à un gouvernement qui n'a de cesse de montrer sa fragilité, en commençant par être nombreux à participer à la journée de grève dans la fonction publique du 29 septembre et à rejoindre l'appel à se mobiliser le 17 octobre prochain contre la hausse vertigineuse du prix de l'essence, en exigeant des mesures d'urgence pour notre classe, comme l'indexation des salaires sur l'inflation et la fin des licenciements.