« La cyberattaque a montré la gestion catastrophique » : des enseignants de l'académie de Toulouse témoignent
Thu, 24 Sep 2026 22:24:56 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalSuite à une cyberattaque survenue en juillet, les travailleurs de l'académie de Toulouse ont fait leur rentrée dans des conditions plus que jamais chaotiques. Communications coupées, affectations retardées, impossibilité de toucher des indemnités de chômage, désorganisation généralisée : des enseignants témoignent.

Près d'un mois après la rentrée scolaire, la situation n'est toujours pas revenue à la normale dans l'académie de Toulouse, où les communications internes restent coupées suite à un piratage Après une cyberattaque survenue dans la nuit du 25 juillet, l'accès au système de communication des académies de Toulouse et de Nantes avait été suspendu le 19 août dernier afin de sécuriser les données de l'ensemble du personnel de l'Éducation nationale. Ces coupures ont entraîné des difficultés en cascade pour les travailleurs de l'éducation, ainsi que pour les élèves et leurs familles, et ce jusqu'à ce jour. Une situation symptomatique d'un manque de moyens criant, venue aggraver une rentrée déjà particulièrement chaotique dans une Éducation nationale menacée par de nouvelles coupes budgétaires.
« La panne met en lumière une gestion chaotique des contractuels »
Comme l'ont dénoncé les syndicats, réunis devant le rectorat ce mercredi, aucun enseignant contractuel n'a été rappelé dans le 1er degré à ce jour dans l'académie de Toulouse. Une situation qui ne découle pas d'un manque de besoins, alors que les classes sont surchargées, mais d'un retard « classsique » dans les affectations combiné cette fois à une sur-désorganisation liée à la panne causée par le piratage. « On met tout sur le dos de la panne, mais cette panne vient juste mettre en lumière une gestion qui est de base catastrophique », dénonce Julien, enseignant contractuel. En effet, dans le système de l'Éducation nationale, les affectations pour les enseignants suivent un ordre bien précis en fonction du statut : on affecte d'abord les titulaires, puis les stagiaires, et enfin les contractuels pour « boucher les trous ».
Les contractuels, qui représentent près de 3% du corps enseignant dans le premier degré et 11% dans le second degré, sont alors systématiquement affectés à la dernière minute, quand ils ne sont pas mis au chômage pendant plusieurs semaines avant d'être appelés par le rectorat. Les AESH connaissent bien souvent la même situation, se voyant attribuer de nouveaux élèves au compte goutte avec un emploi du temps qui reste longtemps instable. Des procédures chaotiques, ayant des conséquences concrètes pour les personnels, qui n'ont pas le temps de prendre connaissance de l'établissement ni des niveaux auxquels ils devront enseigner, et se retrouver à préparer leurs cours de la veille pour le lendemain. Les élèves sont les premiers à pâtir de cette situation, restant facilement plusieurs semaines sans enseignant dans certaines disciplines, mais aussi sans aucun accompagnement pour les jeunes ayant des besoins particuliers.
« Je suis bloquée dans mes démarches pour le chômage »
Cette année, les retards d'affectation combinés au blocage des messageries et applications académiques donnent lieu à des situations ubuesques, dans lesquelles les anciens contractuels non-renouvelés se retrouvent du jour au lendemain non seulement sans travail, mais aussi sans possibilité de s'inscrire à France Travail pour obtenir des indemnités de chômage. En effet, France Travail exige des attestations de fin d'emploi, que le Rectorat affirme ne pas pouvoir délivrer du fait de la panne. Une situation qui n'a même pas été anticipée par les services académiques, comme le raconte Laurie*, enseignante dont le contrat a pris fin au 31 aout : « Nous n'avons aucune nouvelle du rectorat, j'ai l'habitude que ça prenne du temps mais pour être certaine que tout est en cours, je préfère appeler ma gestionnaire, qui me laisse sans réponse. Après une multitude d'appels sans réponse, j'apprends par France Travail qu'il y aurait un problème suite au piratage ayant eu lieu cet été ».
Pire encore : les enseignants contractuels, totalement laissés pour compte par l'institution, sont ensuite sont baladés de France Travail au Rectorat pour quémander ce document administratif de base : « Je me suis déplacée 2 fois au Rectorat où ils m'ont expliqué ne pouvoir rien faire. Le deuxième jour, je ne me suis pas laissée démonter, j'ai demandé à parler à ma conseillère. On m'a donné un téléphone pour lui parler, elle m'a fourni une attestation qui n'est pas l'original, une qui soit disant devrait faire foi. France Travail n'a pas accepté mon document, ce n'est pas ce qu'ils attendent », déplore Laurie. « Je suis révoltée à 32 ans de devoir trouver des solutions pour payer mon loyer et de devoir quémander de l'argent car je ne suis pas la priorité du rectorat. Comment vont faire les contractuels isolés et sans famille ? Ou même pire des mères isolées ayant des enfants à nourrir ? Cette situation doit cesser nous devons nous faire entendre. »
« J'ai été averti la veille par SMS »
Quand elles ont lieu, les affectations se font de manière totalement anarchique. Julien*, professeur contractuel, en a fait les frais. À son départ en congés en juillet, il a reçu un avis favorable pour être renouvelé, sans pour autant recevoir son affectation. Lorsque l'accueil téléphonique du rectorat a rouvert à la mi-aout, ayant été laissé sans réponse par mail, il n'a réussi à avoir personne malgré une dizaine d'appels. Finalement, contacté 48h avant la rentrée par SMS, il est envoyé travailler dans son ancien établissement le jour de la rentrée, toujours sans affectation ni contrat. Il témoigne : « On engage ton sens des responsabilités vis à vis des missions qui te sont confiées alors qu'il n'y a rien qui est fait dans les clous. Ce n'est pas légal de nous faire travailler sans contrat ! ».
De son côté, Laura* a du « faire un choix de vie en 2h » entre deux options que le Rectorat lui a laissées juste avant la fermeture officilelle de tous les services académiques à la mi-juillet : « Ayant commencé à travailler en tant qu'enseignante contractuelle en avril, je n'avais aucune vision sur ce que le Rectorat allait me proposer pour la rentrée. Finalement, on m'a appelée le dernier jours avant les vacances, pour me dire de "choisir" entre deux villes qui sont à plus d'une heure de transports de chez moi, alors que je ne suis même pas véhiculée. Je ne pouvais pas me permettre de refuser, car j'avais besoin de m'assurer un salaire pour la rentrée. J'ai donc du faire le choix de déménager en 2h ».
« On m'a affectée à 80km de chez moi à la dernière minute »
De façon plus inédite, même les affectation d'enseignants fonctionnaires, habituellement préservés des retards et difficultés d'affectations, ont donné lieu à ce type de situation. Léana*, fonctionnaire stagiaire, a vu son affectation être modifiée une semaine après la rentrée pour cause d'une erreur de l'administration, relevée dès juillet mais restée sans réponse à cause de la panne : initialement affectée dans sa ville, elle a finalement du faire ses bagages pour aller enseigner... à plus de 80 km de chez elle. Sans possibilité de réaliser des allers-retours quotidiens, elle a du improviser un déménagement à la dernière minute. « Il n'y a que dans l'Éducation nationale qu'on peut voir ça. On a vraiment la sensation d'être un pion : c'est toujours à nous de nous plier en quatre pour une institution qui nous maltraite ».
Même son de cloche du côté des titulaires remplaçants dans le 1er degré : Sonia, titulaire remplaçante dans le premier degré, n'avait toujours pas reçu d'affectation à la veille de la rentrée. Elle a été convoquée à une journée de pré-rentrée le jour-même. Un manque de communication que le rectorat explique par la cyberattaque, perturbant non seulement les échanges mails mais aussi les communications téléphoniques en perpétuelle saturation. Selon Sonia, ce flou aurait pourtant pu être évité : « Une réunion aurait permis d'informer les agents, de faire le point sur la situation et de préciser les modalités mises en place face à la panne. Nous n'avons reçu aucune communication officielle à titre personnel pour nous informer de la situation ».
« C'est du bricolage ! »
Plus largement, le piratage du 25 juillet, avec le vol de 43 Go de données parmi lesquelles figuraient des informations concernant des élèves, leurs familles et des personnels, a mis en lumière la vulnérabilité d'un système informatique connu pour être particulièrement vétuste : multiplication des applications, outils dispersés, boîte mail académique issue des années 2000... « C'est très grave que nos données soit dans la nature, mais franchement je ne suis pas étonnée que ce système ait été piraté vu l'état dans lequel il était. Ce qui me choque le plus, c'est que deux mois après rien n'a encore été réparé ! » explique Léana. « Il est toujours impossible d'inscrire les élèves ou de consulter nos messageries académiques. Les directeurs d'école communiquent désormais par SMS avec les inspecteurs de l'Éducation nationale... C'est du bricolage pour pallier l'incapacité du gouvernement à rétablir un système informatique en panne depuis plus d'un mois », dénonce Sonia.
Comme le souligne Clara, enseignante à l'école Alfred de Musset à Toulouse et militante à Révolution Permanente, dans une vidéo ayant largement circulé sur les réseaux sociaux début septembre : « Tout ça aurait pu être évité. Je sais pas si on se rend compte du niveau de délabrement de l'Éducation Nationale pour arriver à ce niveau d'impréparation, alors que la panne a eu lieu il y a plus d'un mois. C'est un manque de considération totale, l'Éducation Nationale n'est pas capable de faire une boîte mail fiable, par contre Macron cet été il a rehaussé le budget de l'armée de 36 milliards d'euros ». Une situation confirmée par le budget 2027 en discussion à l'Assemblée, qui prévoit 54 milliards d'euros d'économie sur le budget de l'État et la sécurité sociale, pendant que 6 milliards supplémentaires seraient alloués à l'armée.
« Il faut qu'on soit massivement en grève le 29 septembre »
Alors que la hausse des prix du carburant atteignent des sommets, faisant réapparaître le « spectre des Gilets Jaunes » dans une situation politique déjà marquées par plusieurs éléments de colère sociale, le secteur de l'Éducation pourrait être aux avant-postes de la grève du 29 septembre et de ses suites potentielles. Une possiblité que le gouvernement entend bien tuer dans l'oeuf, comme le montre la suspension de 4 enseignants syndicalistes à la veille de la rentrée dans l'académie d'Aix-Marseille, mais aussi la répression brutale des lycéens mobilisés à Gonesse dans le Val d'Oise pour dénoncer des conditions d'enseignement dégradées.
Comme l'exprimait Clara au sujet de la situation dans l'académie de Toulouse : « Face à ce mépris, cette année, présidentielles ou pas, il faut qu'on s'organise avec les familles et les élèves pour exiger des conditions d'enseignement qui soient dignes. Nous on n'a pas besoin de classes défense, on n'a pas besoin de stages dans l'armée pour nos élèves. Nous ce qu'on veut c'est que tous ces milliards ils soient mis dans des bâtiments qui tiennent debout, avec des classes à 15 élèves et travailler dans des conditions correctes avec des ouvertures de postes à la hauteur des besoins nécessaires - et des outils informatiques qui fonctionnent ! »
Crédits photo : Mathieu MD, CC BY-SA 3.0.