Balkans. Les obsèques de Mladić ravivent les tensions nationalistes et la course à l'armement
Wed, 23 Sep 2026 16:01:38 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalCe lundi 7 septembre se sont tenues les obsèques de Ratko Mladić à Belgrade où les politiciens les plus réactionnaires et près de 16 000 personnes sont venus rendre hommage au « boucher des Balkans ». Alors que la Serbie et la Bosnie-Herzégovine se prépare à des échéances électorales cruciales, la mort de Mladić ravive les discours guerriers dans la région.

Le 27 août dernier, le général des forces armées serbes de Bosnie, Ratko Mladić, meurt en prison à La Haye alors qu'il y purgeait une peine d'emprisonnement à perpétuité pour son rôle dans le massacre de plus de 8 000 bosniaques musulmans à Srebrenica en 1995. Depuis la fin de la guerre en Bosnie, Mladić est considéré comme un « patriote » et un « héros », largement populaire dans les milieux nationalistes serbes. Le décès de l'ancien général des forces armées serbes de Bosnie survient alors que la situation politique en Bosnie-Herzégovine et en Serbie est très tendue à l'approche de deux scrutins majeurs : le 4 octobre en Bosnie avec le renouvellement de la présidence tripartite du pays, et le 25 octobre avec les élections législatives anticipées en Serbie. Les puissances impérialistes de l'Union européenne et les Etats-Unis, ont condamné officiellement toute glorification de Ratko Mladić, mais c'est pourtant ces mêmes Etats, qui lors des accords de Dayton en 1995, ont légitimé les revendications des nationalistes serbes et croates lors du partage de la Bosnie-Herzégovine. Ces mêmes puissances ont été complices directement ou indirectement de la « cavale » très tranquille de Mladić pendant quinze ans. Tout cela sans mentionner leur responsabilité directe avant et pendant le génocide de Srebrenica.
Des obsèques exaltant le nationalisme serbe
Alors que le gouvernement serbe avait annoncé des obsèques nationales en l'honneur de Ratko Mladić, la réalité est tout autre et le gouvernement a dû rétropédaler au profit d'une cérémonie plus modeste. Néanmoins, les funérailles se sont tenues dans une ville de la banlieue de Belgrade et ont réuni des dizaines de milliers de personnes dans un cortège long d'au moins un kilomètre. Plusieurs personnalités politiques réactionnaires de Serbie et de Bosnie ont assisté aux funérailles comme le ministre de la Justice serbe ou encore l'ancien président de l'entité serbe de Bosnie, Milorad Dodik.
Plusieurs bus et taxis ont été affrétés depuis l'entité serbe de Bosnie et depuis certaines villes de Serbie pour qu'un maximum de personnes soient présentes aux obsèques, dont une grande partie sont membres de groupes ultras de l'Etoile Rouge et du Partizan de Belgrade. Le week-end précédant les funérailles, lors du derby entre les deux équipes de football les plus populaires du pays, une minute de silence a été observée en hommage à Ratko Mladić. Rien d'étonnant lorsque l'on sait que les ultras serbes affichent régulièrement des symboles et des slogans nationalistes dans leurs tribunes. Dans les années 1990, les ultras serbes étaient par ailleurs en première ligne lors des guerres de Bosnie et du Kosovo, participant aux opérations de nettoyage ethnique.
Oui, Ratko Mladić est un criminel de guerre et un génocidaire qui a organisé le nettoyage ethnique des populations musulmanes de Bosnie, et les images de ses obsèques où plusieurs milliers de personnes sont venues lui rendre hommage ont de quoi choquer. Les médias dominants ont largement relayé les images des funérailles, insistant beaucoup sur le rôle de Mladić dans le génocide de Srebrenica mais en occultant complètement la responsabilité des impérialistes dans ces crimes de guerre. Trente ans après le dernier génocide sur le sol européen, le rôle des dirigeants militaires français, britanniques et américains est de plus en plus documenté. Il est maintenant clair que ces militaires ont laissé les forces serbes de Bosnie s'emparer des enclaves musulmanes de Srebrenica, Župa ou Goražde en vue du partage ethnique de la Bosnie-Herzégovine, entérinée quelques mois plus tard par les accords de Dayton.
Bien qu'officiellement les obsèques n'ont pas été organisés par le gouvernement, la présence de personnalités politiques importantes, de militaires haut gradés ainsi que du patriarche de l'église orthodoxe, montre qu'une partie des classes dirigeantes continuent de présenter la figure de Mladić comme un « héros du peuple serbe » auprès des classes populaires, malgré les crimes commis par celui-ci. En se montrant aux obsèques de Mladić, les politiciens du parti présidentiel, le SNS, se préparent aux élections législatives anticipées auxquelles le président Aleksandar Vučić est candidat pour le poste de premier ministre. Le parti espère ainsi mobiliser une partie de son électorat traditionnel en vue des élections prévues pour le mois d'octobre.
La mort de Mladić polarise donc la situation politique en Serbie tandis qu'en Bosnie-Herzégovine, elle ravive des tensions entre les dirigeants réactionnaires de la Republika Srpska et le pouvoir central de Sarajevo.
Des tensions politiques qui renforcent la militarisation de la région
Depuis l'arrivée au pouvoir d'Aleksandar Vučić en 2017, la Serbie a fait de la modernisation de son armée une priorité. Ces tendances à la militarisation se sont encore plus renforcées depuis 2022 et le début de la guerre en Ukraine, suivant une dynamique déjà en cours dans d'autres pays de la région comme en Croatie, avec le retour du service militaire obligatoire. La Serbie a par exemple acheté plusieurs Rafales à la France et a récemment acheté des missiles supersoniques à la Chine, devenant ainsi le premier pays européen équipé de missiles chinois.
Depuis 2023 et le génocide que mène la guerre que mènent Israël et les Etats-Unis au Moyen-Orient, la Serbie renforce ses liens avec l'Etat sioniste, à tel point qu'elle est devenue un de ses plus proches alliés en Europe. Au lendemain du 7 octobre 2023, la Serbie a répondu à la demande du gouvernement sioniste et a rapidement envoyé du matériel militaire. Les ventes de munitions serbes à Israël ont donc augmenté de 140%, atteignant une valeur de 114 millions d'euros seulement sur l'année 2025. Mais Belgrade bénéficie également de ce partenariat militaire avec Israël. La Serbie a signé un contrat d'une valeur d'1,6 milliards d'euros avec l'entreprise Elbit Systems pour la construction d'une usine de drones sur le territoire serbe. Avant ce contrat, la Serbie avait déjà acheté plusieurs missiles et drones de combat à cette même entreprise. Israël contribue donc largement à la modernisation de l'armée serbe voulue par le gouvernement. Ce rapprochement avec l'Etat sioniste montre que la Serbie cherche à accélérer sa course à l'armement qu'assume complètement le président Aleksandar Vučić qui a affirmé en août que « l'Europe est au bord d'une guerre plus importante ».
Récemment, l'entité serbe de Bosnie (Republika Srpska) renforce elle aussi ses relations avec l'Etat génocidaire d'Israël. Au début du mois de septembre, Israël a annoncé l'ouverture d'une chambre de commerce à Banja Luka, permettant de faciliter les investissements israéliens dans cette république de Bosnie-Herzégovine. A la tête de cette chambre israélienne de commerce se trouve Amir Gross Kabiri, un homme d'affaires et lobbyiste israélien impliqué dans plusieurs scandales financiers comme le pillage de l'usine Aluminij de Mostar en collaboration avec les nationalistes croates du HDZ.
La militarisation croissante en Serbie a renforcé les liens politiques et militaires entre les pays de la région historiquement rivaux de la Serbie à l'instar de la Croatie, de l'Albanie et du Kosovo. Ces trois pays ont signé en mars 2026 un plan de coopération militaire impliquant des exercices conjoints, mais aussi un échange d'expériences et une coordination opérationnelle renforcée. Ce renforcement de la coopération militaire entre ces trois pays n'a pas manqué de faire réagir le président serbe qui a dénoncé une « alliance dirigée contre la Serbie ». Si les objectifs de cette alliance sont encore incertains, les dynamiques de courses à l'armement et les discours militaristes montrent que cette dangereuse marche à la guerre risque de mener les classes populaires de la région vers la destruction et la misère qu'ils ont déjà connues dans les années 1990.
La crise en Bosnie-Herzégovine et la fragilité des accords de Dayton
Quant à la Bosnie-Herzégovine, le traitement par les autorités serbes des obsèques de Ratko Mladić a ravivé les tensions autour du statu quo instauré par les accords de Dayton. La présence de Milorad Dodik et du président de la République serbe de Bosnie Siniša Karan, a vivement fait réagir le gouvernement central de Sarajevo. Le ministre des affaires étrangères de Bosnie-Herzégovine, Elmedin Konaković, a rappelé les personnels de l'ambassade à Belgrade et a ordonné l'expulsion de deux diplomates de l'ambassade de Serbie à Sarajevo avant de déclarer : « Si je le pouvais, je romprais immédiatement les relations diplomatiques avec la Serbie. Dans la mesure du possible, je m'efforcerai de les réduire au minimum. Je couperais toute communication avec eux. »
En réalité, le gouvernement bosnien n'a pas vraiment de pouvoir pour sanctionner la Serbie ou de restreindre l'influence du gouvernement de l'entité serbe de Bosnie. Le fonctionnement de l'Etat bosnien est régi par les accords de Dayton, signé en 1995 et qui placent à la tête de l'Etat un Haut représentant nommé par le Comité directeur du Conseil de mise en œuvre de la paix (PIC). Ce fonctionnement anti-démocratique place donc la Bosnie-Herzégovine sous tutelle des Etats impérialistes. Récemment une crise s'est ouverte après la démission de Christian Schmidt, dernier Haut représentant qui a démissionné en mai dernier suite à des pressions exercées par Washington.
Par ailleurs, l'impérialisme américain se rapproche de plus en plus des dirigeants nationalistes de la République serbe de Bosnie. L'an dernier, les Etats-Unis ont levé les sanctions visant l'ancien président de l'entité serbe Milorad Dodik et Donald Trump Jr s'est rendu à Banja Luka pour une visite officielle. Pour les Etats-Unis, la Bosnie-Herzégovine est un État clé pour la construction d'un nouveau gazoduc opéré par la société AAFS Infrastructure and Energy LLC. Pour rendre la construction de ce gazoduc possible, l'impérialisme américain n'a pas hésité à utiliser tous les moyens de pressions diplomatiques imaginables, allant jusqu'à pousser Christian Schmidt, opposé à ce projet, à la démission.
Quant à l'Union européenne, sa marge de manœuvre face à l'influence de plus en plus importante des USA ou d'autres puissances régionales reste limitée. La glorification de Ratko Mladić lors de ses obsèques a fait grincer des dents plusieurs dirigeants européens, en premier lieu Marta Kos, commissaire européenne chargée de l'élargissement, qui a annulé sa visite à Belgrade. L'UE se garde néanmoins de critiquer vivement le régime en place en Serbie malgré les nombreux cas de répression lors des manifestations étudiantes de 2025. En réalité les dirigeants européens entretiennent de bons liens avec le président Vučić, qui s'est rendu en France seulement deux jours après les obsèques de Ratko Mladić dans le cadre de négociations pour de nouveaux contrats d'armements. Les impérialistes européens se retrouvent donc face à une situation contradictoire créée par les accords de Dayton eux-mêmes. Ces accords sont fondamentaux pour que les impérialistes gardent une mainmise coloniale sur la Bosnie, mais la légitimité donnée aux nationalistes et la vente d'armes aux pays de la région participent à la montée des tensions et des discours bellicistes qui menacent la « stabilité » de ces accords.
La mort de Ratko Mladić et l'hommage qui lui a été rendu par les dirigeants réactionnaires de la Serbie et de la Republika Srpska démontrent les tensions qui persistent dans la région. Les Etats des Balkans s'arment à toute vitesse, multipliant les contrats d'armement avec Israël ou les puissances impérialistes, réinstaurant le service militaire obligatoire et en négociant des accords de défense communs. Dans le contexte de crise de l'hégémonie américaine et de tension dans les relations transatlantiques, les Etats impérialistes se retrouvent face aux contradictions créées par les accords de Dayton. Il est clair qu'en l'état, ces accords montrent leurs limites face aux besoins politiques et économiques de l'UE, qui souhaite renforcer la centralisation de l'Etat bosnien pour mettre en place ses politiques austéritaires, ou des Etats-Unis, qui cherche à renforcer ses liens avec l'entité serbe de Bosnie, en particulier dans le secteur de l'énergie. Face au tournant militariste et à la crise économique, les classes populaires de la région ont montré qu'elles sont capables de s'organiser à l'image du grand mouvement initié par les étudiants serbes en 2024 ou encore lors de l'explosion sociale de 2014 en Bosnie. Le rôle de la classe ouvrière sera déterminant pour empêcher les nationalistes et les puissances impérialistes de continuer d'exploiter sans vergogne les travailleurs de la région, mais aussi pour porter une voie antimilitariste contre la marche à la guerre.