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« Fjord » de Cristian Mungiu : critique subversive du progressisme d'État ou récit réactionnaire ?

Mon, 21 Sep 2026 22:25:08 CEST

Révolution Permanente

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La Palme d'Or 2026, « Fjord » de Cristian Mungiu, est une chronique familiale inspirée d'un fait réel. Le film dissimule, derrière son apparente objectivité, un discours sur le progressisme au mieux naïf, au pire largement adapté à la montée des idées réactionnaires.

Après avoir décroché la Palme d'Or au Festival de Cannes 2026, Fjord est sorti le 19 août dernier. Dans la glaciale solitude des fjords norvégiens, les parents Gheorghiu (Sebastian Stan et Renate Reinsve) pleurent en silence le placement de leurs enfants en famille d'accueil. Récemment arrivée de Roumanie dans un village excentré, la famille pentecôtiste est rapidement accusée après leur arrivée de maltraitance envers leurs enfants après que des ecchymoses, dont l'origine n'est jamais clairement explicitée, apparaissent sur le corps de leur fille Elia. Sur fond de racisme et de discrimination religieuse, le réalisateur Cristian Mungiu va faire s'opposer deux cultures qui ne pourraient plus communiquer, le Barnevernet (l'aide sociale à l'enfance en Norvège), symbole d'une société « progressiste », imposant sa doctrine à une minorité religieuse.

Comme dans ses autres films, Cristian Mungiu s'appuie sur son passé de journaliste et entend retranscrire dans la plus grande neutralité, et à l'aide de nombreux documents judiciaires, le cas réel de la famille Bodnariu, dont les grandes lignes sont racontées ici étape par étape. « Respecter objectivement la vérité », expliquait-il lors de la conférence de presse à Cannes. Pour cela, le réalisateur use d'une certaine sobriété dans sa mise en scène : plans fixes, longs et larges sont privilégiés sur les plans serrés, une mise à distance qui serait une façon de « capter le réel » donc.

Qui prétend faire du cinéma sans prendre position

Reste que cette neutralité n'est qu'un cache-sexe, une manière de se prémunir de toute attaque contre le contenu du film construit sur l'opposition entre une famille martyre, douce et aimante, victime de ses propres croyances et un système de l'aide à l'enfance norvégien représenté par une femme froide, insensible et, pire encore, qui n'a même pas d'enfants.

Choisir le Barnevernet comme première cible du film ne tient pas du hasard. L'aide sociale à l'enfance norvégienne a régulièrement été dénoncée pour son apparente xénophobie lorsqu'elle retire leurs enfants à des familles immigrées pour des raisons douteuses. Le cas de Shatha al-Bargouti en apporte une illustration récente : la jeune palestinienne a été retrouvée morte alors qu'elle était sous la protection du Barnevernet, deux semaines avant qu'elle ne retrouve ses parents.

Cependant, ces cas de xénophobie ont été largement exploités par l'extrême droite d'Europe de l'Est pour alimenter le narratif d'une « guerre civilisationnelle » entre une Europe « progressiste » et une société post-communiste traditionnelle, voire traditionaliste. David contre Goliath, d'après un personnage. Un plan résume l'intégralité du propos du film : dans un salon, en plan large, la mère Gheorghiu et les envoyés du Barnevernet se font face. Alors que les agents expliquent fermement à la matriarche que l'on va lui retirer ses enfants, le drapeau Norvégien, flottant au vent durant l'intégralité de la scène, se trouve en arrière-plan : le grand pays qui écrase les petits.

Ces observations valent pour tout le film tant la mise en scène, alourdie par des plans larges et léchés et de longues prises, est si grossière qu'elle trahit le peu de « neutralité » du réalisateur. Mungiu prend en affection cette famille, bien qu'elle n'ait pas les mêmes opinions que lui mais, à aucun moment, il ne la filme avec objectivité. Elle est filmée avec pitié, une pitié qui dégouline de l'écran.

Bodnariu : le réel et le fictif

Cristian Mungiu ne se cache pas de baser son film sur des évènements réels, survenus en Norvège en 2015. Cependant, force est de constater que la teneur réelle de cet évènement et son traitement par la classe politique roumaine est assez peu interrogée dans la presse, notamment en Roumanie,

Fjord suit les grandes lignes de l'affaire : Marius et Ruth Bodnariu, couple immigré d'origine roumaine, sont séparés de leurs enfants après que le Barnevernet les accuse de leur mettre des fessées. L'affaire a provoqué un tollé international, la diaspora roumaine se mobilisant lors de manifestations devant les différentes ambassades de Norvège aux quatre coins du monde. Tout ce mouvement a été grandement accompagné par la Coalition pour la Famille (Coaliția pentru Familie), une association pro-vie conservatrice qui en profite pour mettre sur le devant de la scène leur principale revendication : la constitutionalisation du mariage hétérosexuel et donc l'annulation pure et simple de toute avancée sur le mariage entre personnes du même sexe.

En Roumanie, les politiciens du Parti social-démocrate (PSD) ont été les premiers à ouvrir la porte à ces revendications, se plaçant clairement du côté des traditionalistes. Titus Corlatean, ancien ministre des affaires étrangères et député du Parti social démocrate (PSD), devient une des figures du mouvement, dénonçant des « attaques contre la famille » et aidant la Coalition pour la Famille à recueillir assez de signatures pour proposer un référendum au pays.

Si le réferendum a échoué, il a profondément marqué la société roumaine qui continue d'être traversée par une homophobie brutale, comme nous l'avons encore récemment avec les campagnes de Georgescu et Simion. Mungiu est sûrement le premier à connaître cette histoire, ses tenants et ses aboutissants. Lorsqu'on sait qu'il s'est fait photographier avec le député Titus Corlatean, à une avant-première du film en petit comité à Bucarest, son message apparaît beaucoup plus clairement. Corlatean a publié cette photo en l'accompagnant d'un commentaire : « J'ai adressé un sincère “merci” à Cristian Mungiu. Parce qu'il a fait quelque chose qui n'avait jamais été fait auparavant. En reprenant les arguments des deux parties, reflétés objectivement dans le film [...] il a réussi un pas de géant dans un monde du cinéma européen et, en général, dans un environnement ouest-européen où “l'arc-en-ciel” et les “valeurs” qui y sont associées sont la règle… »

D'ailleurs, le réalisateur, qui prétend essayer de maintenir l'ambiguïté par sa mise en scène, se trahit lui-même dans ses interviews. Quand TroisCouleurs lui demande s'il se reconnaît dans un personnage d'extrême droite qui « critique les autorités norvégiennes en disant qu'elles se permettent des abus de pouvoir car elles n'ont pas connu le communisme » - suggérant implicitement que leur ignorance du « socialisme réel » les pousse à reconstruire une forme de « dictature progressiste » -, Mungiu commence par nier. Mais il finit par admettre « la frustration que des gens comme [lui], qui ont expérimenté le vrai communisme, peuvent avoir quand ils voient qu'une certaine illusion demeure encore en Occident autour du communisme théorique. » Invoquant l'expérience stalinienne pour condamner les revendications progressistes, instrumentalisées par les États néolibéraux européens, Mungiu finit par adopter la pensée de son personnage, le même qui présente le procès comme le combat de David contre Goliath.

Le problème Fjord

La volonté de Mungiu de dénoncer un progressisme va-t-en-guerre le pousse à analyser la société européenne post-communiste de manière simpliste. La famille a revêtu une importance particulièrement grande depuis la fin du régime meurtrier de Nicolae Ceaușescu et l'entrée du pays dans l'économie libérale. Après la restauration capitaliste, tous les partis, et en particulier le PSD, ont poussé à la baisse drastique des aides sociales dans le cadre de la libéralisation du marché du travail. Si le retour des capitaux privés a généré une croissance économique spectaculaire, les réformes ont plongé plus de 30% de la population sous le seuil de pauvreté.

Face à la destruction des conditions de vie de la population, la cellule familiale est devenue le seul refuge social et une véritable valeur à protéger. Le problème, quoiqu'en pense Mungiu, ne vient pas des « wokes » qui endoctrinent les enfants ou même d'une différence civilisationnelle mais bien de choix politiques opérés à la fois par la Roumanie et par la Norvège et même par l'ensemble des pays européens lorsqu'il s'agit de répondre à la paupérisation de la population. Une réalité que le réalisateur refuse d'explorer.

C'est précisément ce qui lui a valu la Palme d'or : le film est calibré pour les récompenses et l'intelligentsia cinématographique cannoise, présentant un dilemme faussement complexe sous une esthétique de carte postale et libérant le spectateur de la nécessité d'interroger la thèse cachée du film. Dans le même temps, il offre un boulevard à tous les journalistes et critiques les plus réactionnaires pour faire du film un outil au service de leur narratif : Valeurs Actuelles, Le Figaro ou encore Le Point, les meilleurs du pire ont été au rendez-vous pour défendre Fjord. « Les certitudes du camp du bien vacillent » nous dit Le Figaro : il est certain que les leurs se tiennent droites sur leurs deux jambes.

Un message supposément subversif qui paraît d'autant plus anachronique à l'heure où ce sont de moins en moins des gouvernements de gauche institutionnelle et du néolibéralisme progressiste mais bien la droite et l'extrême droite traditionaliste et réactionnaire qui gouvernent des pays aussi importants que les États-Unis, l'Italie, l'Argentine, le Chili et la Belgique. Des régimes qui imposent par la coercition et la force leur vision patriarcale de la famille à des familles monoparentales, homosexuelles, avec des enfants trans, qui sortent du modèle de la famille nucléaire classique. Dans le contexte de crise du système capitaliste, l'État à dogme « progressiste », qui mérite d'être critiqué, n'est plus le modèle hégémonique, mais une espèce en voie de disparition.

Et les enfants dans tout ça ?

Malgré tout, les enfants constituent peut-être l'unique lueur du film et leur point de vue - que le film ignore largement pour se concentrer sur celui de leurs parents - pourrait être son unique voie de rédemption politique. Des cinq enfants Gheorghiu, les trois plus jeunes sont quasi inexistants ; seuls les deux plus grands sont des personnages développés. On suit l'amitié naissante d'Elia et Emmanuel avec la norvégienne Noora, qui leur donne un avant-goût de liberté vis-à-vis de l'autorité parentale, tandis qu'elle se confronte elle-même à son père pour les défendre. Si celui-ci la taquine au sujet d'Emmanuel, elle se rapproche en fait beaucoup plus d'Elia.

C'est sur la rupture forcée de cette relation que se termine le film. Les parents Gheorghiu embarquent sur un bateau pour retourner vivre en Roumanie, contre l'avis de leurs enfants. Le navire quitte le fjord et Noora, arrivée trop tard, marche sur l'eau en criant à Elia qu'elle l'aime. Le motif a un double sens : plus tôt, c'est Elia qui marchait sur l'eau, promettant à Noora qu'elle lui apprendrait.

Mais, dans une œuvre qui insiste autant sur la religion des protagonistes, c'est aussi une évocation du miracle biblique, qui contrecarre l'homophobie de la famille Gheorghiu et de leurs soutiens d'extrême droite par la pureté d'un premier amour adolescent. À travers lui, Fjord se conclut à la fois sur une note négative (la conciliation impossible des deux cultures) tout en esquissant une voie qui pourrait la contrer. Comme le dit encore le réalisateur en interview, « si quelqu'un a vraiment changé au bout de cette histoire, ce sont les enfants, et notamment les deux adolescentes. [...] L'une a découvert que la vie n'est pas toujours tout à fait rationnelle et qu'on ressent parfois des choses intuitives et spirituelles. Et l'autre a compris qu'obéir toujours à ses parents et à l'éducation qu'ils vous donnent n'est pas forcément la meilleure solution. »

L'histoire d'Elia et de Noora montre ce que Fjord aurait pu être : plutôt qu'un double jeu à charge contre la décadence d'une société « politiquement correcte », une œuvre sensible qui n'aurait pas eu la lâcheté de sa fausse objectivité, qui aurait osé prendre position en se plaçant du point de vue des enfants et en interrogeant les vrais responsables des violences qu'ils subissent.

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