« Nous n'avions pas besoin de la direction » : une enseignante raconte une rentrée sans chef
Sat, 19 Sep 2026 10:21:34 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalUne professeure des écoles raconte comment l'absence de direction à la rentrée a poussé tous les personnels, enseignants, AESH, ATSEM, à gérer collectivement l'établissement. Une preuve que l'on peut très bien se passer de chefs.

Je suis professeure des écoles, j'ai déjà fait 23 rentrées dans le 93, plus ou moins chaotiques, mais cette 24e est la première sans direction. Et entre la fin d'année scolaire et cette rentrée, c'est le jour et la nuit niveau climat dans notre école.
Nous savions qu'un changement de direction allait avoir lieu mais le jour de la pré-rentrée nous avons eu la « bonne surprise » (sic) d'être accueillis par notre inspectrice de circonscription (IEN), flanquée d'une de ses sous-fifres sans vraiment savoir de qui il s'agissait.
Nous avons eu droit à de vagues explications – avec cassage de sucre sur le dos du collègue de direction en arrêt maladie, au passage –, un petit briefing qu'on peut résumer à « débrouillez-vous », et voilà.
Face à ça, nous avons dû réagir collectivement.
Bizarrement, le traditionnel speech de trois heures de pré-rentrée de la direction, pendant lequel on nous sermonne comme des élèves en répétant le discours de la chaîne hiérarchique sur l'importance de justifier d'éventuelles futures absences sous peine de retraits sur salaire et autres joyeusetés, n'a manqué à personne.
Nous avons remplacé cette habituelle perte de temps par du temps de réflexion, pour nous et les élèves.
Nous avons tous mis la main à la pâte pour organiser la rentrée du lendemain, avec nos collègues AESH (accompagnantes d'élèves en situation de handicap) et ATSEM (Agents Territoriaux Spécialisés des Écoles Maternelles).
Le 1er septembre, nous étions prêts. Mais il faut croire qu'un vent de panique a soufflé dans les bureaux d'en haut. Comment ça, une école se débrouille pour faire sa rentrée sans chef ? Et après ça, c'est quoi la suite ? On ne veut plus de recteur, plus de ministre ?
Pour ouvrir la porte de notre école (rôle habituellement effectué par la direction dans les écoles primaires), on nous a donc gracieusement imposé l'aide de différentes personnes de la circonscription, les mêmes qui occupent habituellement des postes totalement en dehors des réalités de terrain. Ils et elles se sont montrés très zélés pour surveiller le nombre d'élèves effectivement présents dans nos classes dès le jour de la rentrée, tout en ignorant royalement que les grandes sections « dédoublées » (qui devraient donc compter 12 élèves en REP) se retrouvent à 17. L'important, c'est qu'on n'ait surtout pas d'ouverture de classe, mais qu'on puisse bien continuer à en fermer : pour rappel, à cette rentrée, on se retrouve avec 403 fermetures de classes dans le 93, soit environ une école sur 2 concernée, une véritable saignée !
Le premier jour de classe, avec des enfants de petite section qui pleurent lors de la séparation, et des parents et des enseignant·es qui essaient de les rassurer, une autre priorité de ces « aides » que l'on nous a gentiment accordées a été de vérifier que les portes de l'école ferment à l'heure. « On ne vient pas n'importe quand à l'école ! » nous a-t-on répondu. La bienveillance dans toute sa splendeur, envers les enfants, et les familles, dont c'est parfois le premier enfant scolarisé.
Je crois que le maximum de temps de présence d'une de ces personnes a été d'une matinée, et que c'était vraiment « un marathon » selon les mots de ce petit soldat de la hiérarchie, visiblement peu habitué à mettre les mains dans le cambouis. Ces personnes nous ont semblé au mieux complètement perdues, et au pire complètement déconnectées des priorités d'une rentrée avec des enfants en bas âge. À l'heure du bashing anti-travailleurs de l'éducation, c'est assez cocasse. Ces gens tiennent au maximum une demi-journée dans l'école, sans être en classe devant des élèves !
Pour celles et ceux qui en auraient encore douté, nous avons eu l'exemple concret que nous n'avons pas besoin de chefs pour faire fonctionner notre école au quotidien. Mais nous nous sommes aussi rendu compte que cela restait insuffisant.
Il a fallu bricoler, comme d'habitude. Un bricolage qui n'a pas été cette fois-ci décidé arbitrairement par une seule personne depuis son bureau, mais qui a été élaboré ensemble, par une réflexion collective, en essayant au mieux de ne léser aucun enfant.
Il reste qu'il manque environ 40% d'heures d'AESH, que des enfants qui devraient être accompagnés 24h par semaine, soit à chaque heure de classe, se retrouvent avec une moyenne de 8h d'accompagnement. Que B., cinq ans, en fauteuil, se retrouve avec seulement 6h d'accompagnement ! Et que N., 3 ans, ne peut pas faire sa rentrée en Petite Section parce qu'il n'y a pas de recrutement, donc zéro accompagnement pour lui. Et ça, c'est le résultat des conditions d'austérité qu'on nous impose.
Il n'est reste pas moins que nous avons eu l'exemple concret que nous n'avons pas besoin de chefs pour faire fonctionner notre école au quotidien, et, malgré les pressions répétées, nous avons refusé de désigner l'un d'entre nous pour prendre cette fonction. Nous avons affirmé notre volonté de poursuivre en direction collégiale, ce qui a évidemment été refusé, mais, pour l'instant, personne n'a été nommé.
Notre crainte est que l'on nous impose une personne, d'autant plus que le rectorat sait jouer le jeu de la cooptation pour inciter des personnels à devenir directeur, sous formes de primes, variables selon la taille de l'école, mais aussi sous forme d'avantages très importants en termes de rapidité d'augmentation du salaire. Tout cela nous permet de réfléchir au rôle de maillon de la hiérarchie et de tampon entre l'institution et les autres travailleurs de l'école, joué de fait par les directions d'école.
Si on entend souvent dire qu'elles sont nos collègues et pas nos supérieurs hiérarchiques, la mise en application de la loi Rilhac donne aux personnels en charge d'une direction d'école l'« autorité fonctionnelle », et depuis les décrets laïcité et harcèlement, leur donne le pouvoir d'exclure temporairement, dès la petite section, un élève.
Nos collègues directeurs ne seraient pas nos chefs, mais lorsqu'ils ne sont pas là, la différence en termes de bien-être au travail, de réflexion, d'organisation, est flagrante. On nous apprend qu'on a besoin d'eux pour mieux gérer, mais dans la réalité, quand ils ne sont pas là, ce qui devient évident est plutôt leur rôle de surveillance, de flicage, et même de division des équipes, ainsi que les décisions qu'ils font appliquer pour imposer les consignes venues d'en haut et non en fonction des intérêts des élèves et du personnel.
Ils veillent à ce que les directives du gouvernement soient bien appliquées, ce même gouvernement qui n'a de cesse de couper dans les budgets de l'éducation, qui veut remettre des cérémonies patriotiques dans nos classes, et qui discute aujourd'hui de réprimer les élèves pour le comportement de leurs « parents violents ».
Si, comme mes collègues, je souhaite voir se poursuivre la gestion collective de notre école, je ne suis toutefois pas dupe : l'expérience de gestion de la misère nous a montré que, pour transformer véritablement l'école, il faut aller plus loin. On ne peut pas rêver d'écoles totalement autogérées qui fonctionneraient comme des îlots en autonomie, déconnectées des conditions désastreuses de travail et d'accueil imposées par l'institution et le budget austéritaire.
Nous devons revendiquer, avec l'appui de nos organisations syndicales, que la gestion de nos affaires soit organisée collectivement, avec les personnels de l'école, les familles et les élèves, dans leurs intérêts, et en indépendance de l'institution. Mais nous devons aussi lutter contre les budgets austéritaires, pour des moyens massifs dans les services publics, pour des augmentations de salaires pour toutes et tous, pour des embauches et le statut de fonctionnaire pour toutes et tous nos collègues AESH, ATSEM, employé·es des collectivités territoriales. Nous devons aussi lutter contre l'autoritarisme à toutes les échelles, que ce soit celui de nos directions, du rectorat, du ministère et de l'État, et contre les politiques militaristes qui l'accompagnent.
C'est pour cette raison que je serais en grève le 29 septembre, mais aussi dans la rue le 17 octobre : finalement, faire tourner une école sans chef, ce n'est qu'un (bon) début !