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Fermeture de la maternité du Bailleul : quand l'austérité casse l'hôpital, les travailleuses paient

Wed, 16 Sep 2026 16:38:04 CEST

Révolution Permanente

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La maternité du Bailleul au sud de la Sarthe a été progressivement privée de moyens, de personnel et d'activité, avant que cette dégradation ne soit utilisée pour justifier sa fermeture. Derrière les économies comptables : des travailleuses écartées, des patientes renvoyées à des dizaines de kilomètres et un territoire populaire abandonné.

Par un arrêté de décembre 2025, l'ARS a suspendu l'activité de la maternité du Bailleul, entre La Flèche et Sablé-sur-Sarthe, avant que la fermeture ne soit actée par la direction du Pôle santé Sarthe et Loir quelques mois plus tard.

Le motif invoqué : le manque de soignants. Pourtant, ce manque aurait pu être anticipé. Loin d'une fatalité, il est le résultat d'une politique nationale qui livre l'hôpital à la concurrence du privé. Nous avons recueilli le témoignage d'Alice*, sage-femme dans l'établissement. Elle raconte de l'intérieur ce que signifie concrètement la fermeture pour ses collègues et pour les patientes. Cette fermeture s'inscrit dans une dégradation générale de l'accès aux soins et génère une colère légitime. L'extrême droite locale cherche à capter cette colère, alors même qu'elle défend un programme de santé des plus inégalitaires.

Une maternité organisée pour fermer

Pour comprendre la fermeture de la maternité du Bailleul, il faut revenir sur les choix qui l'ont précédée.

En 2007, les maternités de La Flèche et de Sablé-sur-Sarthe sont regroupées dans un nouvel hôpital construit entre les deux villes. La nouvelle maternité fonctionne alors : plus de 500 accouchements y sont réalisés chaque année. Mais les départs de médecins, les difficultés de recrutement et le turnover commencent progressivement à fragiliser le service.

Plutôt que d'anticiper les départs à la retraite et de recruter les personnels nécessaires, la direction laisse la situation se dégrader. En 2023, faute notamment d'anesthésiste, les accouchements sont suspendus. Un gynécologue part à la retraite sans avoir été remplacé. La maternité perd aussi deux de ses pédiatres, tous deux âgés de 72 ans, l'âge maximal légal d'exercice.

« On n'a pas prévu qu'ils partent en retraite, nous a-t-on dit, ironise Alice*, sage-femme à la maternité. Ils auraient dû prédire qu'ils allaient partir un jour. »

Mais le manque d'anesthésistes et de soignants n'est pas davantage une fatalité : il est aussi le produit des politiques menées par l'État. Au Bailleul, l'hôpital était particulièrement dépendant de l'intérim médical. Lorsque la loi Rist entre en vigueur en avril 2023 et plafonne la rémunération des médecins intérimaires, une partie d'entre eux ne revient plus et préfère exercer dans le privé où la loi ne s'applique pas. En Sarthe, cette situation fragilise directement la maternité du Bailleul, qui doit suspendre les accouchements.

Autrement dit, le manque de personnel, qui sert ensuite à justifier la fermeture, est le résultat de choix politiques qui n'ont pas permis de garantir des effectifs suffisants dans l'hôpital public et qui le soumettent à la concurrence avec le privé et à un impératif de rentabilité.

C'est précisément cette logique qu'il faut inverser. Lors des élections municipales au Mans, la liste de Révolution Permanente « Reprendre Le Mans aux politiciens professionnels » défendait l'ouverture d'une faculté de médecine au Mans, avec une idée simple : faire des formations là où les besoins de la population sont les plus importants.

Former des médecins en fonction des besoins des territoires, investir massivement dans l'hôpital public et garantir des conditions de travail permettant aux soignant·es de rester ne sont pas des dépenses superflues. C'est la condition pour mettre fin aux déserts médicaux et empêcher que le manque de personnel ne serve, demain, à justifier de nouvelles fermetures.

La maternité du Bailleul avait pourtant l'immense atout d'accueillir un pédiatre 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Un atout central pour le territoire alors qu'un rapport de l'Inspection générale des affaires sociales a révélé une hausse alarmante de la mortalité infantile en France

Lorsque la maternité est suspendue « jusqu'à nouvel ordre », les personnels eux-mêmes ne savent plus quoi répondre aux femmes enceintes : la maternité va-t-elle rouvrir ? Quand ? Où devront-elles accoucher ?

Officiellement, l'arrêté de l'ARS de décembre 2025 ne prononce d'abord qu'une suspension temporaire. La maternité aurait un an pour retrouver du personnel et rouvrir. Mais dans les faits, le service est déjà vidé de sa substance et il ne mettra que quelques mois à fermer définitivement. Un timing qui n'a rien d'un hasard, selon Alice : l'arrêté est publié en décembre, à quatre mois des élections municipales. « Fallait pas dire [à ce moment-là] qu'ils allaient fermer la maternité », résume-t-elle.

Derrière les économies, des travailleuses sacrifiées

La fermeture est d'abord une attaque contre celles et ceux qui faisaient fonctionner la maternité. Le pourrissement de la situation a entrainé le départ des contractuelles (l'effectif sage-femme par exemple est passé de 15 à une dizaine), puis la restructuration ne conserve que 4 postes de sage-femmes (sur 15) et 3 postes d'auxiliaires de puéricultures (sur 15). Et là encore, les conséquences sont humaines. Des professionnelles avec plusieurs décennies d'ancienneté sont écartées. Une sage-femme présente depuis 23 ans n'est pas retenue ; deux collègues comptant plus de trente ans d'ancienneté sont également laissées de côté. Des auxiliaires de puériculture de nuit, dont une à six mois de la retraite après quarante ans de service, sont poussées vers d'autres postes, à des dizaines de kilomètres de chez elles.

La restructuration transforme ainsi les travailleuses en variables d'ajustement : moins d'activité, moins de postes, puis mise en concurrence des salariées pour les quelques emplois qui restent. L'une d'elles, sage-femme libérale à La Flèche non retenue par l'hôpital malgré 33 ans d'ancienneté, s'est même vue répondre lors de son entretien :« Vous n'avez qu'à faire 100 % libéral, madame. » La direction a depuis installé une consultation de sage-femme hospitalière proposant les mêmes services, juste en face de son cabinet. « Ils ont honte de rien », commente Alice.

L'attaque ne concerne d'ailleurs pas seulement les postes. Elle touche aussi celles qui contestent les décisions de la direction puisque l'engagement syndical est ouvertement critiqué par la direction.

Pendant que la direction dispose de plusieurs années pour préparer la restructuration, les salariées sont maintenues dans l'incertitude, isolées et mises en concurrence.

Fermer une maternité, c'est éloigner les femmes des soins

Dans le Sud Sarthe, la fermeture de la maternité signifie surtout des dizaines de kilomètres supplémentaires pour accéder aux soins, les risques d'accouchement sur le bord de la route augmentent, tout comme les risques de complications. Les patientes doivent désormais se rendre au Mans, à Angers ou à Château-Gontier, autrement dit vers d'autres services déjà sous pression. Un éloignement qui pèse bien plus lourd sur les classes populaires.

Une future mère qui vit près de la Flèche confie son angoisse à Ici Maine est-ce que je vais avoir le temps d'arriver à l'hôpital. Avant la fin des accouchements au Bailleul, elle était à 10 min de la maternité, elle doit à présent faire 45 min de route.

Dans le Sud Sarthe, des pompiers et des infirmiers du SMUR ont dû être formés pour pouvoir assister à des accouchements, plusieurs ayant déjà eu à en pratiquer depuis la suspension de la maternité. Une mission supplémentaire s'ajoute ainsi à leur charge, alors que les incendies de l'été ont révélé l'ampleur de la précarité de leurs conditions de travail. Le mouvement de grève actuel de la profession dénonce d'ailleurs l'augmentation de la charge de travail, directement liée à la dégradation des services publics.

Le Sud de la Sarthe est un territoire marqué par un taux élevé de pauvreté. Pour une femme disposant d'une voiture, d'un emploi stable et de ressources suffisantes, parcourir quelques dizaines de kilomètres supplémentaires constitue déjà une contrainte. Pour une femme sans véhicule, avec peu de ressources, dépendant des transports d'un proche, cela peut devenir un véritable obstacle aux soins.« On a pas mal de patientes en situation irrégulière et/ou avec peu de moyens, c'est compliqué pour elles d'aller au Mans, ça a un coût », souligne Alice.

Quand l'austérité frappe les femmes

La maternité du Bailleul révèle une contradiction fondamentale : la santé des femmes est présentée comme une priorité lorsque les gouvernements veulent se peindre un visage féministe, mais dans la réalité c'est la première variable d'ajustement dès qu'il faut faire des économies.

Dans le même établissement, l'orthogénie (accompagnement de l'ensemble des méthodes de planification et de régulation des naissances) est menacée, les délais pour certaines consultations sont très longs et le départ annoncé d'un radiologue fait peser de nouvelles menaces sur l'accès à la mammographie, un an d'attente déjà aujourd'hui. Les professionnelles demandent également davantage de temps pour certaines consultations gynécologiques, alors que l'organisation impose des durées standardisées. « Une consultation de gynéco la première fois, ça peut prendre du temps, ça touche à plein de choses. Non, la cadre a dit une demi-heure ça ira », rapporte Alice. Cette situation n'a rien d'anecdotique.

Les métiers du soin sont massivement féminisés : sages-femmes, infirmières, aides-soignantes, auxiliaires de puériculture. Ce sont donc souvent des femmes qui subissent directement la dégradation des conditions de travail et qui sont ensuite sommées de compenser les conséquences du manque de personnel. Nous, en tant que sages-femmes, on n'est que des femmes, de toute façon on est hystériques, ironise Alice, amère.

Et ce sont également majoritairement des femmes qui assument les conséquences de la dégradation du service public de santé : organisation de leur suivi gynécologique et obstétrical, du suivi et des éventuelles hospitalisations de leurs enfants , trouver un moyen de transport, , organiser les déplacements, gérer les enfants et les absences au travail.

Les coupes budgétaires dans la santé reproduisent et aggravent les inégalités de genre et de classe. C'est pour cette raison que soutenir la lutte contre la casse de l'hôpital public, aux côtés des travailleuses qui la font vivre, est un combat féministe central.

L'extrême droite prospère sur les ruines qu'elle prétend combattre

Après avoir abandonné les services publics, les gouvernements successifs de la macronie laissent derrière eux des territoires où la colère grandit. Et l'extrême droite entend transformer cette colère en capital électoral.

Le RN peut venir dénoncer une fermeture de maternité et se présenter en défenseur des territoires ruraux. Mais cette posture ne résiste pas à l'examen de ses politiques : le parti qui prétend défendre l'hôpital public défend aussi la suppression de l'AME et la réduction du nombre de praticiens « extra-européens », alors que ce sont ces mêmes soignants qui maintiennent à flot des hôpitaux. Sur les droits des femmes, la contradiction est tout aussi nette : la municipalité RN a supprimé en 2026 sa subvention au Planning familial à Carpentras. Et pour désengorger les urgences ? Le RN prône le renvoi vers la médecine libérale et ses dépassements d'honoraires, une médecine à deux vitesses qui laisse justement de côté les patientes les plus précaires, comme celles du Sud Sarthe.

La colère légitime des habitant·es ne doit pas être abandonnée à ceux qui prétendent défendre les territoires populaires tout en refusant une santé réellement accessible à toutes et tous.

Reprendre le contrôle de l'hôpital

La fermeture de la maternité du Bailleul n'est donc pas l'histoire d'une maternité devenue « trop petite » ou « trop coûteuse ». C'est celle d'un service public progressivement privé de moyens, de personnels et d'activités, avant que sa propre dégradation ne serve à justifier sa disparition.

Le matériel, les locaux, les compétences, les travailleuses étaient là. Et pourtant, avant même que la fermeture ne soit pleinement actée, une partie du matériel était déjà envoyé ailleurs. Des étiquettes “à transférer au Centre Hospitalier du Mans” apparues du jour au lendemain sur les couveuses et les tables de réanimation néonatales, sans que le personnel n'en soit informé. De quoi désarmer les travailleuses et travailleurs de l'hôpital, qui ont tout le temps été les derniers informés.

Le bilan de cette offensive est clair : il faut inverser complètement la logique qui gouverne aujourd'hui l'hôpital public. Ce ne sont pas les besoins qui doivent s'adapter au budget : c'est le budget qui doit répondre aux besoins.

Cela signifie embaucher massivement, rouvrir les postes supprimés, former suffisamment de soignant·es, maintenir des maternités de proximité et donner aux travailleuses les moyens de faire correctement leur métier. Car celles et ceux qui font fonctionner l'hôpital sont aussi celles et ceux qui connaissent le mieux ses besoins.

Face aux fermetures, à l'épuisement et à la mise en concurrence des soignant·es et des territoires, il n'y a que l'auto-organisation des travailleuses et des habitant·es, par la mise en place de comités de défense, de grèves, par la coordination avec les autres services et hôpitaux en lutte, qui permettra de renverser la tendance. Faire confiance aux plans de restructuration des directions ou aux promesses électorales, c'est se condamner à subir la prochaine fermeture.

Défendre une maternité, c'est refuser que la santé des femmes, les conditions de travail des soignantes et l'accès aux soins des territoires populaires soient sacrifiés au nom de budgets d'austérité qui préparent la guerre plutôt que de financer les services publics. C'est aussi poser la question de qui doit décider de l'organisation de la santé : les travailleuses et les usagers, ou des directions et des agences régionales qui appliquent sans discuter les logiques comptables du gouvernement.

Et c'est refuser de laisser l'extrême droite récupérer la colère produite par cette casse, pour la retourner contre les immigrés ou les plus précaires plutôt que contre ceux qui organisent réellement la destruction de l'hôpital public.

C'est tout ça que devra porter la grève intersyndicale de la fonction publique le 29 septembre, pour préparer la riposte après des années d'attaques austéritaires.

*prénom modifié

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