Retour

Dénonciation du génocide : Israël menace les réalisateurs de NAZA de déchéance de nationalité

Wed, 16 Sep 2026 20:26:36 CEST

Révolution Permanente

Ouvrir l'original

Alors que les élections législatives en Israël, qui se tiendront ce 26 octobre, approchent dans un contexte d'extrême instabilité politique au Moyen-Orient, le gouvernement israélien menace de priver de leur nationalité les réalisateurs Yuval Abraham et Rachel Szor, qui mettent à mal la propagande d'État avec leur film NAZA.

« On se sentait comme Dieu », explique l'un des militaires israéliens chargés du renseignement aux réalisateurs Yuval Abraham et Rachel Szor, détaillant l'état d'esprit des soldats de Tsahal coupables du génocide à Gaza. Cette confession intervient dans le cadre du dernier film des réalisateurs israéliens, NAZA. Celui-ci tire son nom d'un acronyme utilisé par les services de renseignement israéliens pour indiquer le nombre de civils qu'ils estiment susceptibles de mourir lors d'une frappe aérienne sur Gaza, et il a valu à ses réalisateurs d'être menacés de déchéance de nationalité.

Des témoignages au cœur du système de ciblage de Tsahal

Co-produit par The Guardian, ce long-métrage est le prolongement des enquêtes réalisées depuis 2023 par le journal britannique, mais aussi par le média israélo-palestinien +972 Magazine et son pendant hebréophone Local Call. Jonathan Glazer, le réalisateur du film La Zone d'Intérêt, qui met en lumière la banalité de la vie d'une famille face à la Shoah, en est également le producteur. Récompensé par le Prix du jury, samedi 12 septembre, à la Mostra de Venise, la diffusion de NAZA a été suivie d'une standing ovation de vingt-cinq minutes, la plus longue de l'histoire du festival de cinéma.

Sur la base de cent heures d'interview récoltant les témoignages de vingt-quatre officiers de renseignement et soldats de Tsahal, issus de classes supérieures et affirmant ne pas être mus par des objectifs messianiques, NAZA dévoile les systèmes et les outils utilisés pour massacrer massivement les civils palestiniens. Ces aveux anonymes ont été tournés de nuit, sur les toits de Tel-Aviv, lors de ces trois dernières années. Chacun d'eux fait cruellement preuve du méthodisme de Tsahal et écorne le discours du gouvernement israélien qui affirme ne cibler que des membres du Hamas. Plusieurs personnes interrogées disent avoir travaillé dans une unité secrète du renseignement, directement rattachée au bureau du Premier ministre Benyamin Nétanyahou.

Ce long-métrage montre que l'armée israélienne utilise l'intelligence artificielle et a traqué 60 000 ou 70 000 appareils d'au moins 40 000 membres du Hamas et leurs familles, rapporte Mediapart qui a traduit les enquêtes du Guardian. Les domiciles de nombre d'entre eux ont été bombardés, alors que les opérateurs savaient qu'ils n'étaient pas seuls à l'intérieur, mais en compagnie de leurs familles. Le documentaire aborde également la destruction de quartiers entiers, l'incendie de maisons civiles et des meurtres de civils sur un site de distribution alimentaire. L'un des soldats a affirmé qu'ils avaient eu l'autorisation de tuer cinq cents « NAZA » pour assassiner un membre du Hamas. « Je ne sais pas si c'était un protocole écrit, mais énormément de soldats ont expliqué que c'était selon cette logique qu'ils agissaient. » affirme Yuval Abraham au magazine américain Hollywood Reporter. Au Guardian , il raconte :« les militaires interrogés ont eu, durant le tournage, des réactions parfois drastiquement opposées. Certains n'ont exprimé aucun remords, tandis que d'autres l'ont fait. Certains ont parlé par indifférence, d'autres par fierté »

À l'heure où le ministère de la Santé de Gaza recense au moins 73 789 morts palestiniens depuis le 7 octobre, Abraham déplore : « ces politiques, et la réalité de ces politiques, auraient dû être évidentes sans avoir besoin de s'appuyer sur les témoignages de soldats israéliens. Les Palestiniens documentent cela sur le terrain depuis le tout premier jour. ». À ce jour, les journalistes internationaux n'ont pas le droit d'entrer sur le territoire israélien et ceux qui vivaient à Gaza ont tous été assassinés. Il ajoute : « tant de personnes – en particulier des Israéliens, mais aussi des gens aux États-Unis, en Allemagne et ailleurs – nient encore ces crimes. [...] Cette semaine, une enfant de sept ans a été tuée avec son père à Gaza. Tout ça se produit avec le soutien des États- Unis. [...] C'est très important pour nous que les Américains voient réellement ce que l'armée israélienne fait des armes que leur gouvernement finance. »

Une réalité qui a tout intérêt à être cachée par l'industrie du cinéma étasunienne ; l'administration Trump prépare encore une vente de 40 000 bombes pour environ 2,8 milliards de dollars. Comme l'affirme Hollywood Reporter les distributeurs américains sont déjà frileux à l'idée de mettre en avant ce film et MK2, la société française de ventes, risque de batailler pour trouver des acheteurs français pour le film.

Un film qui dérange jusqu'au sommet de l'État

Si NAZA a été acclamé à la Mostra de Venise, il est largement décrié par un gouvernement israélien fragilisé à quelques semaines des élections législatives. Alors que les récentes révélations du quotidien Haaretz dévoilent que Netanahyu était au courant des attaques du 7 octobre, son arsenal institutionnel est prêt à réprimer durement le tandem de réalisateurs.

Dimanche, au lendemain de la remise du prix spécial du jury en Italie, le ministre de la Culture israélien Miki Zohar a annoncé sur X vouloir leur retirer leur nationalité israélienne.

Il qualifie le geste artistique des réalisateurs de « trahison envers l'État » et les définit comme « prêts à nuire à leur patrie afin de recevoir les applaudissements des antisémites du monde entier. » Une déclaration doublée de l'envoi d'une lettre adressée au directeur général du ministère de l'Intérieur, demandant aux responsables juridiques et aux autorités de sécurité d'examiner les sources des témoignages qui, selon Tsahal, « ne peuvent pas être vérifiés ». Enfin, Miki Zohar menace : « Quiconque agit contre Israël pendant une guerre doit savoir qu'il y aura un prix à payer. »

Le Premier ministre, Benjamin Netanyahu, a également condamné le film, reprenant la rhétorique, à l'origine d'une vague internationale de répression des soutiens à la Palestine, mettant dos à dos antisionisme et antisémitisme. Dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, il déclare : « Nous luttons contre l'incitation antisémite dans le monde entier et, lorsqu'elle vient de l'intérieur de notre propre pays, c'est intolérable. »

La polémique autour de NAZA ne s'est pas limitée aux responsables politiques. L'ancien otage du Hamas Eliya Cohen a publié une vidéo sur son compte Instagram, suivi par près de cent mille personnes, pour appeler sa communauté à diffuser la photo de Abraham et Szor et à leur cracher dessus. Niant tout le travail d'investigation à l'origine de NAZA, il déclare : « on peut parler de la douleur et des innocents, mais on ne peut pas créer un film qui efface complètement ce qu'on a vécu, qui bouleverse la réalité et présente une histoire à sens unique déconnectée des témoignages de ceux qui étaient réellement là. J'étais là. » Les deux réalisateurs avaient précédemment coréalisé « No Other Land » avec Basel Adra et Hamdan Ballal. Après la diffusion de ce film, qui montrait la destruction de villages palestiniens en Cisjordanie occupée, le domicile familial d'Abraham avait été pris pour cible par une foule d'extrême droite.

Toutefois, face à cette offensive, Abraham tient à rappeler l'écart entre cette situation et la réalité vécue par les Palestiniens : « nous prenons des risques dans un système qui nous accorde des privilèges, et dont la suprématie judéo-israélienne constitue une caractéristique fondatrice. Pour tant de Palestiniens, ce n'est pas une foule d'extrême droite qui vient chez eux : ce sont des bulldozers et des armes financées par les États-Unis. »

/ / / / / / / / / /