Hausse du prix de l'énergie : en Syrie, une vague de mobilisations inédite depuis la chute de Bachar al-Assad
Tue, 15 Sep 2026 18:05:52 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalCe dimanche 13 septembre, des manifestations ont éclaté dans plus d'une trentaine d'endroits en Syrie pour protester contre la hausse des prix de l'énergie et le gouvernement d'Ahmed al-Charaa. Un symptôme d'un régime fragile dans un pays au cœur des recompositions régionales.

Le gouvernement syrien a annoncé ce dimanche une hausse de 40% des prix du diésel et de 28% des prix du pétrole. En réaction quasi-immédiate, de nombreuses manifestations spontanées et blocages de routes se sont développés sur le territoire syriens le soir même.
Les origines de la crise sociale et énergétique
Le gouvernement syrien a justifié l'augmentation des prix par l'annonce de la fermeture pour rénovations de la raffinerie de Baniyas (dirigée par l'entreprise publique Syrian Petroleum Company), avec pour objectif de passer de 80 000 à 130 000 barils raffinés par jour.
Selon les chiffres du ministère de l'énergie, deux tiers de la consommation domestique de pétrole en Syrie est assurés par des importations de l'étranger, en raison de l'incapacité des structures syriennes en termes de raffinage. La dépendance est encore plus forte pour les autres énergies, puisque 74 % de la demande de diesel, 81 % de la demande d'essence et 96 % de la demande de gaz domestique sont actuellement fournies par importations.
Dans ces conditions, la crise énergétique mondiale ouverte par la guerre impérialiste contre l'Iran et la fermeture du détroit d'Ormuz ont porté un coup brutal à une économie syrienne déjà ravagée par la décennie de guerre civile et de politique néolibérale de Bashar Al Assad dont Ahmed al-Charaa a largement repris le flambeau . La hausse des prix de l'énergie décidée par le gouvernement syrien fait ainsi payer aux classes populaires syriennes le prix de la spéculation des impérialistes sur les marchés internationaux.
Alors que de larges secteurs de la population nourrissaient beaucoup d'illusions dans Ahmed al-Charaa après la chute de la dictature sanglante de Bachar al-Assad, le nouveau pouvoir n'a pas tardé à montrer son vrai visage : dégradation des conditions de vie, flambée des prix et des loyers, tensions confessionnelles et immobilisme face à Israël. Cette déception grandissante accumule progressivement les ingrédients d'une colère sociale explosive, dont les derniers mois ont déjà donné plusieurs signes dans la rue. Depuis les agriculteurs jusqu'aux enseignants en passant par les grèves ouvrières de la région de Damas du printemps dernier, les classes populaires ont progressivement repris confiance en leurs forces. Les manifestations qui se sont déclenchées ce dimanche semblent être une nouvelle étape dans ce processus.
Les premiers germes d'une colère sociale qui doit chercher à faire bloc
S'il est encore difficile de mesurer l'étendue de ces mobilisations et leur capacité à se développer, il est clair qu'elles émanent des secteurs les plus précarisés du pays et méritent d'être suivies de près. La première donnée significative est l'extension géographique, avec des manifestations qui couvrent déjà une très large partie du territoire, depuis le Nord-Est qui était jusqu'à récemment sous autonomie kurde jusqu'aux provinces de Homs, Alep, Deir ez-Zor ou encore Idlib, bastion historique du pouvoir d'Al-Charaa.
Les images qui circulent sur les réseaux sociaux témoignent d'une certaine radicalité, aussi bien par les formes prises par les mobilisations que dans les mots d'ordre scandés par les manifestants. Plusieurs axes routiers névralgiques ont ainsi été bloqués, dont l'autoroute reliant Damas à Alep. À d'autres endroits, les manifestants ont bloqué des routes frontalières qui relient notamment l'Irak ou la Turquie.
En plus de l'étendu géographique, les revendications semblent avoir rapidement pris un caractère plus politique en pointant les responsables de cette offensive. Ainsi à plusieurs endroits, les manifestants ont adopté des slogans ciblant le ministre de l'énergie Abdul Hamid Al-Sallat ou même le président syrien Ahmad Al-Charaa lui-même. Dans certaines vidéos, on entend des slogans emblématiques de la vague de processus révolutionnaires du printemps arabe, comme « Le peuple veut la chute du régime », ou des slogans qui dénoncent l'alignement du régime sur les États-Unis et le pillage des ressources syriennes par l'impérialisme.
Un fait intéressant dans ce nouveau phénomène de mobilisation par en bas est qu'il regroupe à la fois des secteurs de la population arabe sunnite mais aussi des minorités nationales comme les kurdes. Un symptôme dont l'ampleur ne peut encore être mesuré avec précision qui témoigne du caractère progressiste du mouvement, tant les divisions ethniques et confessionnelles ont été traditionnellement un outil des classes dominantes et de l'impérialisme pour assurer leur domination dans la région.
Si la mobilisation semble s'être poursuivie durant la journée du lundi 14 septembre avec de nouveaux blocages et manifestations, elle fait face à plusieurs menaces. La première menace réside dans la manière dont le régime d'al-Charaa va chercher à reprendre l'initiative. Avec l'annonce d'une audition du ministre de l'Énergie devant l'Assemblée le 17 septembre, le pouvoir tente de canaliser la colère mais il n'hésitera pas, en cas d'échec, une seule seconde à recourir à la répression ou à son instrument réactionnaire privilégié : l'instrumentalisation des divisions ethnico-religieuses.
Depuis son arrivée au pouvoir, le nouveau régime a déjà de multiples fois laissé libre cours à ses troupes dans la persécutions des populations non-sunnites, comme contre les alaouites dans la région de Lattaquié, contre les druzes à Soueïda mais aussi contre le peuple kurde. Le gouvernement pourrait ainsi chercher un moyen de briser la dynamique en cours d'unification des classes populaires derrière des revendications de classe.
Le risque d'une ingérence étrangère n'est également pas à écarter. La Turquie pourrait vouloir venir en aide à un gouvernement syrien qu'elle a participé à mettre au pouvoir et verrait d'un œil méfiant le développement de contestation sociale pouvant s'étendre à travers les frontières. Les puissances impérialistes, et peut-être en particulier la France, ont aussi de nombreux intérêts en Syrie, qui tend à jouer un rôle croissant pour le contournement du détroit d'Ormuz et peut-être désormais du détroit de Bab el-Mandeb, et elles pourraient venir à la rescousse d'al-Charaa s'il ne parvient pas à contrôler rapidement la situation. Quant à Israël, qui a déjà élargi sa zone d'occupation, il pourrait être tenter de fragiliser le régime en procédant à des frappes ou en tentant d'instrumentaliser certaines minorités pour avancer dans son objectif de transformer les États voisins d'Israël en État failli.
Solidarité avec les mobilisations
Face à ces menaces, la classe ouvrière a un rôle décisif à jouer. Elle pourrait élargir encore la dynamique d'unification des minorités autour d'un programme combattif, protégeant à la fois le mouvement de la violence sectaire des forces de Charaa tout en empêchant les puissances de la région ou l'impérialisme d'instrumentaliser des secteurs de la mobilisation pour servir leurs intérêts réactionnaires. En tout cas, l'indépendance totale à l'égard de l'impérialisme et des bourgeoisies de la région doit être une boussole fondamentale.
En outre, en raison de sa position stratégique dans les secteurs liés au capital national comme au capital international, les travailleurs syriens ont la clef de la situation. Ils pourraient avancer un programme qui s'attaque à la propriété des multinationales impérialistes implantées dans la région et aux capitalistes liés à Charaa qui organisent l'inflation au moment même où la Turquie crée des routes de contournement terrestres en Syrie pour écouler les stocks excédentaires irakiens ou des pétromonarchies du Golfe. L'entrée en scène de la classe ouvrière pourrait également radicaliser les revendications du mouvement alors que les conditions de vie des classes populaires ne cessent de se dégrader.