Extrême-droite : les souverainistes de Sahra Wagenknecht prêts à collaborer avec l'AfD en Saxe-Anhalt
Mon, 14 Sep 2026 13:13:14 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalMalgré sa victoire écrasante en Saxe-Anhalt, le parti d'extrême droite AfD n'a pas atteint la majorité absolue au parlement régional. Mais la force politique souverainiste BSW, issue d'une scission de Die Linke, se déclare prêt à travailler avec l'AfD et éventuellement tolérer un gouvernement formé par le parti d'extrême droite.

Ce dimanche 6 septembre, l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) obtenait sa plus grande victoire électorale. Avec 43,8 % des voix, le parti d'extrême droite allemand a largement devancé l'ensemble des autres partis dans le Land de Saxe-Anhalt. Mais ce score écrasant ne suffit pas à lui garantir une majorité au parlement régional : avec 39 sur 83 sièges, il manque seulement trois élus à ce parti pour pouvoir imposer sans limites son programme ultra-nationaliste, pro-patronal, raciste et qui promet de mener la vie dure aux femmes et aux personnes LGBT.
39 sièges c'est aussi le résultat cumulé des partis qui refusent (du moins encore pour le moment) tout travail commun avec l'AfD et continuent de former la Brandmauer, ce « cordon sanitaire » censé endiguer la montée de l'extrême droite : la droite chrétienne de la CDU, les social-libéraux du SPD et des Verts, ainsi que la gauche anti-libérale de Die Linke. Ainsi, un seul transfuge venu de la CDU ou un seul vote issu d'un autre parti que l'AfD pourrait a minima permettre à l'extrême droite de former un gouvernement minoritaire.
Une situation d'équilibre qui place l'Alliance Sahra Wagenknecht (BSW) en situation de faiseur de roi. Avec ses 5,3 % de voix, ce parti souverainiste issu d'une scission de Die Linke est passé tout juste au-dessus de la limite des 5 % et a pu ainsi obtenir 5 sièges. Résultat modeste qui positionne toutefois la formation dans une position d'arbitre, pouvant offrir une majorité aussi bien à l'AfD qu'à une potentielle coalition des autres partis.
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Sahra Wagenknecht et ses soutiens ont déjà fait entendre leur intention d'utiliser cette position ... pour ouvrir à une collaboration avec l'extrême droite. Hostile au principe de « cordon sanitaire » depuis sa fondation – bien qu'il ait participé à des gouvernements de ce type dans les Länder voisins de Thuringe et dans le Brandenbourg – le BSW a annoncé en Saxe-Anhalt chercher « la discussion » avec l'ensemble des formations politiques du parlement régional. À commencer par l'AfD, qui a invité les autres partis à des pourparlers post-élections, auxquels seul le BSW a répondu favorablement.
L'objectif, assumé par Sahra Wagenknecht elle-même, est le suivant : « La majorité des habitants de Saxe-Anhalt souhaite un changement. Nous prenons ce mandat au sérieux. C'est pourquoi nous discuterons avec l'AfD de propositions portant sur des sujets pour lesquels les citoyens nous ont élus et sur lesquels le BSW et l'AfD ont des positions similaires. » Autrement dit, le BSW tente de ne pas se couper de l'électorat de l'extrême droite en acceptant une collaboration ponctuelle sur les points de convergence avec elle.
Ces manœuvres sont en réalité pleinement cohérentes avec la stratégie électorale d'ensemble du BSW : reprendre la rhétorique et les thématiques de l'extrême droite pour tenter de lui ravir une partie de son électorat. Longtemps principale dirigeante de Die Linke, Sahra Wagenknecht a rompu avec son ancien parti avec des positions flirtant avec la xénophobie de l'extrême droite. En reprenant la rhétorique patronale et raciste selon laquelle les travailleurs étrangers feraient concurrence aux travailleurs allemands, sa nouvelle formation défend en effet une politique radicalement hostile à l'immigration.
Suppression de facto du droit d'asile, externalisation des procédures en dehors de l'UE, retrait de tout droit à obtenir un titre de séjour pour les demandeurs ayant commis des infractions... Le programme du BSW essaye de coller à celui de l'AfD sur un terrain où la formation a déjà collaboré avec le régime au Bundestag. Ainsi, le 31 janvier 2025, lors de sa tentative (ratée, notamment face aux manifestations de masse à travers le pays) de supprimer le regroupement familial et étendre les pouvoirs d'éloignement de la police fédérale, Merz avait pu compter sur les voix de BSW et de l'AfD.
Les deux partis, à partir de perspectives différentes, ont certains points de convergence sur la politique internationale : les deux formations sont les seules de l'espace institutionnel allemand à s'opposer frontalement à l'implication dans la guerre en Ukraine et au consensus atlantiste de l'ensemble des partis du régime. Les deux formations souhaitent en effet capitaliser sur la profonde crise économique et sociale que la rupture des relations commerciales avec la Russie a provoqué en Allemagne et tout particulièrement dans les anciennes régions de la RDA. La fin de l'approvisionnement en énergie bon marché est venu approfondir les contradictions qui traversaient ces territoires depuis la restauration capitaliste des années 1990, tout en précipitant une crise d'ensemble du modèle économique allemand.
Si les deux partis défendent la reprise des relations économiques (et notamment énergétiques) avec la Russie, ils n'ont pas les mêmes motivations politiques en matière de politique étrangère. L'admiration de l'AfD pour le poutinisme répond notamment à des motivations politiques, le retour au pouvoir de Trump et le soutien financier d'Elon Musk n'étant pas sans créer quelques contradictions internes pour savoir si le parti doit suivre le Kremlin ou la Maison Blanche. En revanche, le BSW maintient à ce jour une ligne d'opposition (relative) à la militarisation et inspire sa position d'une logique de non-alignement avec l'impérialisme étasunien, afin que l'impérialisme allemand retrouve une marge de manœuvre autonome en jouant sur les contradictions dans le système des États. Cela pousse paradoxalement la formation de Sahra Wagenknecht à être le seul parti institutionnel à critiquer la Staatsräson sioniste de l'État allemand et à dénoncer le soutien à Israël – là où la direction de die Linke s'illustre par sa lâcheté.
Mais ces prises de positions ne changent pas pour autant la nature du projet politique du BSW qui veut proposer à la bourgeoisie allemande une voie alternative à celle dans laquelle elle s'est engagée actuellement. Cette voie, qui en appelle in fine à la « raison économique » est constituée par le triptyque suivant : réorienter la politique étrangère vers l'Est, renforcer l'offensive xénophobe à l'égard de personnes exilées et tenter de négocier quelques concessions sociales avec le patronat. Dernier point sur lequel la divergence avec l'AfD est peut-être la plus profonde : l'extrême droite allemande s'aligne sur ce point avec les franges les plus libertariennes de l'extrême droite mondiale en en appelant à une dérégulation fiscale et une casse brutale des services publics.
Ces divergences permettent aussi de comprendre pourquoi une coalition véritable avec l'AfD serait trop coûteuse pour le BSW, surtout en tenant compte de la disproportion des résultats électoraux entre les deux partis. L'option officielle avancée par Wagenknecht est « un ministre-président au-dessus des partis, qui incarne un nouveau départ politique et qui, naturellement, doit également être accepté par l'AfD et ses électeurs ». Elle espère ainsi un gouvernement « technique » qui trouve des majorités sujet par sujet, situation dans laquelle ses 5 élus pourraient jouer un rôle plus décisif que comme faire-valoir dans une coalition, une participation au gouvernement étant pour le moment exclue par les députés du BSW de Saxe-Anhalt. Mais cette option a d'ores et déjà été déclinée par le principal intéressé lui-même, Ulrich Siegmund, tête de liste AfD dans la région. Reste à savoir si la formule d'un gouvernement « technique » pourrait convaincre les autres partis. Autrement, incapable de former un gouvernement, le nouveau Parlement pourrait être dissous et de nouvelles élections convoquées.
De fait, l'élection de dimanche dernier a ouvert une situation de crise politique, dont l'issue n'est pas évidente. Si Wagenknecht tente actuellement de faire peser de tout son poids le rôle de pivot que ses élus jouent au parlement, sa faiblesse politique réelle pourrait pousser sa formation à assumer une politique toujours plus adaptée à l'extrême droite. Mais un tel virage pourrait aggraver des contradictions qui minent déjà le BSW. Dans les semaines précédant les élections en Saxe-Anhalt, la direction nationale du BSW sommait ses 15 députés de Thuringe de faire tomber le gouvernement de « cordon sanitaire » auquel ils participaient au côté de la CDU, du SPD et des Verts. Une décision qui n'a pas convaincu sa section régionale et qui a provoqué le départ du parti de pas moins de 13 élus sur les 15, dont la présidente régionale Katja Wolf. Cette crise localisée est le témoignage de fractures internes de l'organisation.
Participer à des gouvernements de « cordon sanitaire » ou ouvrir à une collaboration avec l'AfD : ces deux options stratégiques sont de graves impasses dans la lutte contre l'extrême droite allemande. Il s'agit dans les deux cas de logiques institutionnelles et de collaboration de classe qui reproduisent les facteurs qui ont alimenté la montée de l'AfD. Le choix du BSW de reprendre les revendications programmatiques xénophobes de l'extrême droite et d'envisager une collaboration avec elle participe d'une banalisation du discours raciste dans l'ensemble de l'arc politique allemand : c'est cette surenchère contre les étrangers et plus généralement contre les personnes issues de l'immigration qui a permis à l'AfD de normaliser son discours raciste comme une réponse à la crise sociale et politique du capitalisme allemand.
Mais la tactique du « cordon sanitaire » défendue par Die Linke et par les franges récemment parties du BSW est un échec tout aussi patent. L'AfD s'est nourrie de la profonde méfiance et de l'hostilité des classes populaires allemandes à l'écart des partis du régime qui ont imposé depuis les années 2000, une politique d'austérité toujours plus dure et des attaques contre les prestations sociales et les services publics. Accepter de soutenir des gouvernements dirigés par les premiers responsables de la misère des travailleurs allemands, c'est refuser d'apparaître comme une réelle alternative au régime : c'est aussi ce « cordon sanitaire » qui a permis à l'AfD d'incarner seule le vote de contestation dans ces élections.
Pour mener une lutte conséquente face à l'extrême droite de l'AfD, il faut rompre avec les tactiques institutionnelles et s'affronter au régime. La montée de l'extrême droite et le tournant autoritaire et militariste du régime lui-même sont les produits de la crise du capitalisme. Face aux attaques anti-sociales, anti-démocratiques et racistes des partis du régime, dont le programme de l'AfD constitue une variante encore plus brutale, seule une lutte décidée contre le régime, contre les patrons par les méthodes de la lutte des classes sera en mesure de changer le rapport de force et de remettre le mouvement ouvrier et les classes populaires à l'offensive.
Autrement, le régime poursuivra sa marche à la guerre, à coups de centaines de milliards d'euros : il le fera sous le pavillon d'un nationalisme brutal avec l'AfD, si une partie de la bourgeoisie allemande et de la CDU trouve nécessaire de pactiser avec elle, ou bien précisément sous le pavillon de la « démocratie » contre l'AfD afin de contenir la colère sociale dans un soutien au régime. La lutte contre le régime et contre le patronat sont des conditions incontournables de la lutte contre l'extrême droite à qui ils déroulent chaque jour davantage le tapis rouge.
Sahra Wagenknecht lors d'un meeting du BSW en août 2024. Crédits photo : Steffen Prößdorf / CC BY-SA 4.0.