Rencontre Macron-Burnham : une « Entente amicale » scellée sur les missiles et la chasse aux migrants
Mon, 14 Sep 2026 20:03:55 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalMacron et Burnham se sont retrouvés à Londres le 3 septembre dernier pour afficher le renouveau de la relation franco-britannique. Entre rapprochement avec l'Europe, coopération industrielle, soutien à l'Ukraine et contrôle des frontières, la rencontre donne un premier aperçu de la ligne européenne du nouveau Premier ministre britannique.

La tapisserie de Bayeux pour décor, Charles III en figurant de luxe et Macron comme premier dirigeant étranger reçu à Downing Street : Burnham a voulu frapper fort pour sa première grande séquence internationale. Sous le vernis de la « nouvelle Entente amicale » - qui annonce déjà l'agenda militariste que Londres et Paris ont en commun – Macron et Burnham travaillent surtout à resserrer les rangs face à une situation internationale de plus en plus convulsive marquée par les rivalités inter-impérialistes croissantes entre Londres et Washington, la politique ultra-belliciste des Européens en Ukraine et une conjoncture économique de plus en plus dégradée.
Burnham ne part cependant pas de zéro. Starmer avait déjà engagé le reset avec Bruxelles et rapproché Londres de Paris. Mais le nouveau Premier ministre veut aller plus loin, plus vite. À quelques semaines d'un sommet décisif avec l'UE, sa rencontre avec Macron donne un premier aperçu de sa ligne pro-européenne : recoller le Royaume-Uni au continent par l'industrie, les missiles et la chasse aux migrants.
Burnham face au Brexit : jusqu'où se rapprocher de l'UE ?
Burnham promet d'être « plus audacieux » que Starmer sur l'Europe, tout en maintenant ses lignes rouges : pas de retour dans l'UE, le marché unique ou l'union douanière. Une prudence qui tranche avec ses positions passées, puisqu'il disait il y a quelques mois vouloir voir le Royaume-Uni réintégrer l'UE « de son vivant ». Une partie de l'aile pro-européenne du Labour espérait d'ailleurs le voir rompre avec ces limites une fois au pouvoir, tandis que son ministre de l'Europe, Hamish Falconer, refuse d'exclure une future réadhésion.
La pression est aussi économique et géopolitique. Entre le coût du Brexit et les remous de la relation avec les États-Unis de Trump, qui instrumentalise des causes anti-impérialistes progressistes comme la libération des Malouines du joug britannique ou l'unification de l'Irlande pour avancer ses intérêts réactionnaires et mettre Londres sous pression, le Royaume-Uni a davantage intérêt à se tourner vers le continent. L'ancien Premier ministre John Major estime le manque à gagner du Brexit à près de 100 milliards de livres de commerce et 40 milliards de recettes fiscales par an. Mike Galsworthy, président de l'European Movement, pousse déjà pour que le prochain manifeste travailliste promette l'ouverture de négociations d'adhésion.
Pour l'heure, Burnham avance par étapes. Après avoir affirmé aux dirigeants chypriotes et suédois sa volonté de se rapprocher de l'UE, il compte sur le prochain sommet UE-Royaume-Uni, repoussé après le départ de Starmer, pour relancer les négociations à l'automne.
Mais Bruxelles exclut tout retour « à la carte ». Agroalimentaire, marchés carbone ou mobilité des jeunes : chaque rapprochement implique des contreparties. Même rejoindre l'Espace économique européen permettrait d'accéder largement au marché unique au prix du retour de la libre circulation, de l'application des règles européennes et d'une contribution financière à l'UE. Burnham cherche ainsi à détricoter progressivement les barrières économiques du Brexit sans en assumer, pour l'instant, la remise en cause politique.
Le dossier « Made in Europe » résume bien les contradictions de cette stratégie. Face à la perte de dynamisme des économies européennes, notamment face à l'économie chinoise, et au protectionnisme étasunien, Bruxelles veut renforcer la préférence européenne dans des secteurs stratégiques comme l'automobile, l'acier, l'aluminium ou les technologies « propres », notamment pour l'accès aux aides et marchés publics.
Une menace pour l'industrie britannique, dont les chaînes de production restent profondément imbriquées avec le continent. Burnham veut donc protéger l'acier et l'agriculture et obtenir une place dans « Made in Europe ». Au-delà, le patronat s'inquiète pour les chaînes de production de l'automobile, qui importe 12 milliards d'euros de composants européens par an, mais aussi pour la chimie, le nucléaire et la filière de l'hydrogène.
Le sujet était au menu de la rencontre avec Macron, le 3 septembre dernier, Burnham alertant sur les « défis significatifs » pour l'industrie britannique. Mais Paris refuse un rapprochement « à la carte » : la France avait déjà exigé des conditions strictes pour l'accès britannique au fonds de défense SAFE de 150 milliards d'euros et freiné son accès à un fonds européen pour les start-up technologiques. Ces tensions industrielles ouvrent directement sur un autre terrain où Paris et Londres coopèrent beaucoup plus étroitement : le réarmement.
Ukraine : l'Entente amicale, les armes à la main
La guerre en Ukraine avait déjà accéléré le rapprochement entre Macron et Starmer, qui ont pris en mars 2025 la tête de la « coalition des volontaires », une alliance d'une trentaine de pays soutenant militairement Kiev et préparant un éventuel déploiement terrestre en Ukraine après un hypothétique cessez-le-feu. Burnham poursuit pleinement cette politique.
Le 3 septembre, les deux dirigeants ont notamment discuté du SCALP/Storm Shadow, missile de croisière franco-britannique utilisé par Kiev pour frapper derrière les lignes russes. Burnham a autorisé MBDA (groupe franco-britannique spécialisé dans les missiles) à transmettre des informations classifiées sur ses composants britanniques afin de permettre son assemblage en Ukraine. Paris et Londres travaillent désormais aux « prochaines étapes », sans calendrier ni volume de production publics.
Le Royaume-Uni vient parallèlement d'annoncer 100 millions de livres supplémentaires pour la défense aérienne ukrainienne, notamment en missiles Patriot, intercepteurs, drones et munitions, ainsi que des dizaines de milliers d'obus à longue portée avec plusieurs alliés européens.
Face aux remous de la relation transatlantique, Londres et Paris renforcent ainsi leurs capacités militaires communes sans rompre avec l'OTAN tout en alimentant la guerre en Ukraine et en encourageant la campagne ultra-belliciste dans la profondeur contre les raffineries russes et les infrastructures stratégiques.
Entre Washington et Tel Aviv, Londres cherche son jeu au Moyen-Orient
Les convergences entre Burnham et Macron ne se limitent pas à l'Ukraine. Au Moyen-Orient, Londres cherche davantage de marge de manœuvre vis-à-vis de Washington, sans remettre en cause l'alliance atlantique, en s'appuyant sur Paris et des coalitions ad hoc. Sur l'Iran, les deux dirigeants ont notamment défendu la désescalade dans le détroit d'Ormuz, où Paris et Londres travaillent à une mission multinationale de sécurisation maritime.
Même logique face à Israël. Le 8 septembre, Londres et Paris ont pris la tête d'une coalition de douze pays annonçant des restrictions contre les colonies en Cisjordanie. Mais ces mesures restent largement symboliques, de l'aveu même de diplomates britanniques, sans remise en cause des relations commerciales et sécuritaires avec Israël.
Une tentative de prendre des distances avec le génocide à Gaza, sans remettre une seule seconde en cause les liens très profonds du complexe militaro-industriel européen avec les industries israéliennes, qui vise à désamorcer la pression exercée par le mouvement de solidarité internationale avec Israël tout en ouvrant un espace diplomatique pour les impérialistes britannique et français dans leurs relations avec les États arabes de la région, inquiets du bellicisme israélien et remontés contre Trump et le fiasco de la guerre impérialiste en Iran. La mise en scène d'Ed Miliband est d'autant plus grossière qu'il soutenait en 2023 une direction travailliste refusant d'appeler au cessez-le-feu à Gaza. Londres maintient ainsi ses liens avec Israël, notamment les livraisons de composants pour les F-35.
La Manche comme laboratoire de la forteresse Europe
Je ne sais pas si soutenir un génocide est « moins réactionnaire » que militariser la manche
Sur l'immigration, l'accord entre Macron et Burnham est tout aussi réactionnaire. Paris et Londres continuent d'intensifier la répression autour de la Manche. Un accord signé en avril prévoit une enveloppe de 662 millions de livres britanniques entre 2026 et 2029, soit 18 % de plus qu'auparavant, pour renforcer le contrôle de la frontière française. Près de 1 050 agents doivent ainsi être mobilisés contre les traversées, notamment pour traquer les « mega-dinghies », des bateaux pneumatiques.
À cela s'ajoute le « one in, one out », qui permet de renvoyer certains demandeurs d'asile vers la France en échange d'entrées par des voies autorisées. Burnham et Macron veulent désormais étendre cette logique à l'échelle européenne : le 3 septembre, ils ont jugé « vital » d'élargir ce « succès » à « l'ensemble de l'Europe afin de dissuader l'immigration illégale. »
La tapisserie de Bayeux aura ainsi servi de couverture à un nouvel accord ultra-réactionnaire entre l'impérialisme britannique et l'impérialisme français. Mais derrière la mise en scène, l'« Entente amicale » de Burnham et Macron se noue autour du réarmement, de la guerre en Ukraine, de la compétition industrielle et du durcissement des frontières. Ce premier aperçu de la politique européenne du Labour de Burnham laisse peu de place aux illusions : derrière la promesse d'un changement de cap se profile surtout l'accélération de politiques réactionnaires déjà engagées sous Starmer. Le sommet UE-Royaume-Uni prévu en novembre dira jusqu'où Burnham compte pousser cette fuite en avant européenne.