Nancy : la police chasse la dernière épicerie populaire du Haut-du-Lièvre pour accélérer la gentrification
Mon, 14 Sep 2026 21:09:01 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalEn juin, la police a expulsé le dernier commerce de proximité des Ombelles, l'épicerie populaire de la famille Riffi. Un symbole des évictions forcées menées par les municipalités Hénart et Klein au Haut-du-Lièvre pour gentrifier le quartier.

Le 24 juin dernier, la famille Riffi, dont l'épicerie faisait vivre plusieurs générations, a été évacuée de force par la police. Cette éviction du dernier commerce de proximité des Ombelles s'inscrit dans dix ans de procédures d'éviction menées par les municipalités successives pour « nettoyer » le quartier des classes populaires.
Face aux directives imposées depuis la place Stanislas, les frères Riffi ont refusé de quitter le commerce familial et sont entrés en résistance. Mustapha, 47 ans, et Hamza, 34 ans, étaient alors les derniers occupants du centre commercial. Leur père, âgé aujourd'hui de 89 ans, y avait tenu le Bazar Al Hijra, une épicerie devenue ensuite un café-restaurant. Au moment de l'éviction, Mustapha continuait à faire vivre le restaurant tandis que Hamza y proposait des services de mécanique et de lavage automobile.
Alors qu'elle souhaite démolir le centre commercial, la mairie propose des indemnités ridicules aux derniers copropriétaires dans le but d'y construire un parking destiné à une population plus aisée venue du centre-ville nancéien. Plutôt que de réhabiliter le bâtiment et d'offrir des conditions de vie décentes aux habitants, la mairie socialiste préfère poursuivre le projet de spoliation des travailleurs des mairies précédentes. Les deux frères Riffi contestent le montant des indemnités proposées par l'agglomération pour quitter leur commerce, qu'ils jugent dérisoire. Après avoir épuisé tous leurs recours judiciaires, jusqu'à saisir la Cour européenne des droits de l'homme, les deux frères ont décidé de rester coûte que coûte sur place. Fin juin, une opération policière a brutalement fait fermer ce commerce, le dernier du centre commercial des Ombelles, symbole de la violence de la gentrification à marche forcée du quartier.
Le Haut Du Lièvre, de la « ville satellite » à la ségrégation spatiale
Dans les années 1950, Nancy est confrontée à une pénurie de logements : en 1956 près de 6 000 demandes de logement ne peuvent être satisfaites. Les classes dominantes font alors le choix d'une politique de construction de grands ensembles, urbains et péri-urbains. Nancy ne fera pas exception, et le quartier du Haut-du-Lièvre va naître.
Niché au bord de la Forêt de Haye et à plus de 100 mètres au-dessus du centre de Nancy, le plateau du « Haut-du-Lièvre », alors occupé par une ferme est choisi pour accueillir le nouveau quartier. Le projet s'organise entre 1958 et 1971 autour de deux longues barres : le Cèdre bleu (400 mètres, 15 étages, 917 logements) et le Tilleul argenté (300 mètres, 17 étages et 716 logements). Pour les années 1960 les appartements offrent un certain confort à bas coût : un éclairage plus développé que dans la vieille ville, un accès à l'eau chaude, au chauffage central, à une salle de bain individuelle, à des WC…. L'ensemble est conçu comme une véritable « ville satellite » avec sa crèche, ses deux maisons de jeunesse, ses deux centres commerciaux, les Tamaris et les Ombelles, et même son propre cinéma. Tout était fait pour inciter les habitants à limiter leur déplacement vers le centre. En 1966, les appartements étaient pleins et comptaient jusqu'à 16 000 habitants.
Petit à petit, comme le reste des quartiers de ce type construit dans la métropole, les conditions d'habitation se sont largement dégradées, ne laissant dans ces quartiers que les travailleurs les plus précaires. Pendant plusieurs décennies, la dynamique paupérisation du Haut-du-Lièvre s'accélère, sur fond de casse des services publics et de ségrégation spatiale des travailleurs issus de l'immigration et des plus pauvres. Ainsi, en 2018, près de la moitié des actifs occupés avaient un emploi précaire. Ils n'étaient que 22% en 1999. Les inégalités scolaires traduisent l'ampleur de la ségrégation socio-spatiale, puisqu'en 2018, 29% des 15 ans et plus non scolarisés n'ont pas de diplôme ou un diplôme en dessous du niveau du Bac, alors que cette proportion atteint 47% au Haut du Lièvre.
Depuis les années 2000, démolir la pauvreté pour organiser la gentrification
Face à cette ghettoïsation croissante du quartier et à la vacance de près de 800 logements en 1980, la mairie Rossinot cherche à réhabiliter le Haut-du-Lièvre. La mairie nancéienne main dans la main avec les promoteurs immobiliers comprend qu'il est nécessaire pour changer le visage du quartier de détruire les logements des plus précaires afin d'attirer des ménages plus aisés. Cette véritable chasse aux pauvres débute en 2004 et se termine en 2016 à travers le « Projet de Rénovation Urbaine du Plateau de Haye ». Avant de se prolonger sous la forme du « Nouveau Projet de Renouvellement Urbain » débuté en 2017 et prévu jusqu'en 2029. Depuis le lancement de ces deux projets 3 des 6 bâtiments historiques du Haut du Lièvre ont été totalement démolis : Marronnier Rouge, le Hêtre Pourpre et le Blanc Sycomore. Cette logique s'accélère avec le nouveau programme de renouvellement urbain : le Cèdre Bleu et le Tilleul Argenté ont respectivement perdu 195 et 229 logements.
La seconde phase de ce nettoyage social s'articule autour de la création massive de logements pavillonnaires destinés à une population aisée issue du centre-ville nancéien. La mairie PS de Klein prévoit la construction de 800 logements privés entre 2022 et 2029 sur le Plateau de Haye. La ville organise l'appropriation du plateau de la Haye par des promoteurs privés tels que Novemia, Bouygues Immobilier ou encore Le Nid-Lavern. Bien entendu, les politiques « d'attractivité » font mécaniquement grimper les prix et excluent les classes populaires. Toujours d'après le dossier de l'ANRU de 2024, le prix médian au mètre carré des appartements est passé de 830 € en 2000 à 1 040 € en 2018. La hausse est encore plus vertigineuse pour les maisons pavillonnaires : leur prix de vente médian est passé de 118 900 € en 2001 à près de 186 000 € en 2022. Ces politiques organisent la dépossession des logements des travailleurs les plus pauvres et leur précarisation. Sans surprise, dans le cadre du renouvellement urbain, seulement 37 % des ménages relogés l'ont été hors quartier prioritaire. Il s'agit d'éloigner la misère et de la concentrer ailleurs, confirmant que « la bourgeoisie a une seule façon de résoudre le problème du logement, c'est de déplacer le problème » comme l'écrivait Engels.
Pour un Haut-du-Lièvre populaire : s'organiser pour ne pas être dépossédés de son quartier
Face à cette offensive d'une politique du logement gouvernée par la recherche de profits et de rentes pour les plus riches, la réponse ne peut pas être de choisir entre des logements délabrés ou des programmes immobiliers privés excluant les plus précaires. La politique à l'œuvre revient systématiquement à faire des cadeaux aux promoteurs immobiliers : les mairies prennent en charge la destruction des anciens logements, mobilisent des millions d'euros d'argent public, libèrent du foncier pour permettre à quelques entreprises privées de récupérer les terrains. Alors que d'après l'INSEE DGFIP, un tiers des logements du Haut du Lièvre sont vacants, la priorité devrait être de les réquisitionner immédiatement et d'organiser leur rénovation sous le contrôle des habitants et des travailleurs. À cela s'ajoute la nécessité de construire massivement de nouveaux logements publics et surtout de geler et plafonner l'ensemble des loyers.
Pour arracher ces revendications, il faut une mobilisation collective de l'ensemble des habitants et des travailleurs du quartier. Les millions d'euros consacrés à la rénovation urbaine doivent d'abord servir leurs besoins et non l'attractivité du territoire pour les capitaux privés. Seule l'organisation des habitants en comités de quartier et en indépendance des institutions qui organisent cette gentrification à marche forcée pourra permettre de faire passer nos vies avant leurs profits.
