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L'Arabie saoudite, dindon de la farce des tensions entre les États-Unis et l'Iran

Mon, 14 Sep 2026 22:35:03 CEST

Révolution Permanente

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Prise entre la pression iranienne et la prudence de Washington, Riyad paie le prix de l'escalade régionale.

Tout le caractère contradictoire de la nouvelle escalade au Moyen-Orient tient au fait que, tandis que Washington et Téhéran s'efforcent d'éviter un nouvel affrontement militaire direct, c'est l'Arabie saoudite qui supporte de plus en plus le coût de ce fragile équilibre. Riyad est en passe de devenir le véritable dindon de la farce d'une confrontation que les États-Unis ne parviennent pas à tourner à leur avantage et que l'Iran cherche à déplacer sur un terrain où il peut frapper ses adversaires sans pour autant provoquer une nouvelle offensive étasunienne.

Un simple regard sur une carte suffit à résumer le problème auquel l'Arabie saoudite est confrontée. Au nord, les milices irakiennes liées à l'Iran ont démontré leur capacité à frapper le territoire saoudien. Au sud, les Houthis ont repris l'offensive au Yémen et accentué la pression sur les frontières du royaume. Entre les deux se trouve le cœur même de la vulnérabilité saoudienne : ses infrastructures énergétiques.

La récente attaque contre l'oléoduc Est-Ouest a montré à quel point cette vulnérabilité revêt désormais une importance stratégique. Cet oléoduc traverse la péninsule depuis les champs pétrolifères de l'est du pays jusqu'à Yanbu, sur les rives de la mer Rouge. Son importance s'est encore accrue précisément parce qu'il permet d'acheminer le pétrole saoudien vers l'extérieur sans passer par le détroit d'Ormuz. L'attaque a contraint Riyad à interrompre temporairement son exploitation. Les autorités saoudiennes ont affirmé que les drones utilisés avaient été lancés depuis l'Irak.

C'est là toute l'ironie de la situation : Washington entend réduire l'efficacité d'un éventuel blocus iranien du détroit d'Ormuz en développant et en protégeant des voies de substitution. Mais, du point de vue de Téhéran, ces mêmes voies deviennent autant de nouveaux théâtres d'affrontement. Oléoducs, terminaux et raffineries cessent alors d'être de simples infrastructures économiques pour devenir des éléments stratégiques de la confrontation.

L'Arabie saoudite se retrouve ainsi prise entre deux feux. Au nord, depuis l'Irak, opèrent des milices chiites que Washington et Riyad considèrent comme liées à Téhéran. Au sud, depuis le Yémen, les Houthis ont non seulement intensifié leurs attaques de drones et de missiles contre le royaume, mais également progressé autour de positions stratégiques dans la région de Bab el-Mandeb. En l'espace de quelques jours, l'Arabie saoudite a donc dû faire face à des attaques venues aussi bien de sa frontière nord que de sa frontière sud.

Mais le plus révélateur est peut-être l'attitude de Trump. Washington renforce son soutien en matière de renseignement ainsi que son aide à la désignation des cibles de l'aviation saoudienne, tout en se gardant jusqu'à présent de se réengager directement dans une campagne aérienne contre les Houthis. Trump l'a expliqué en des termes particulièrement éclairants : les Houthis lui ont fait savoir qu'ils ne souhaitaient pas combattre les États-Unis et, tant qu'ils ne s'en prennent pas à la navigation internationale, Washington semble disposé à laisser Riyad régler seul le problème yéménite.

La logique est d'une simplicité brutale. Pour les États-Unis, frapper directement les milices pro-iraniennes en Irak risquerait de provoquer des représailles contre leurs propres positions Reprendre une guerre ouverte contre les Houthis reviendrait à s'enliser une nouvelle fois dans le bourbier yéménite. Quant à frapper directement l'Iran, cela pourrait rallumer une guerre régionale que Trump cherche précisément à éviter.

Téhéran dispose donc d'une certaine marge de manœuvre pour exploiter cette contradiction. L'Iran peut alourdir le coût économique et militaire de la stratégie étasunienne en s'appuyant sur un dispositif régional qui s'étend des milices irakiennes jusqu'aux Houthis, tout en entretenant une certaine ambiguïté quant à son implication directe. Washington, de son côté, peut tolérer ces coups tant qu'ils ne touchent pas directement les intérêts qu'il juge vitaux. Et pendant ce temps, c'est l'Arabie saoudite qui encaisse.

Le rêve d'autonomie de MBS à l'épreuve de la guerre

Mais, pour Mohammed ben Salmane (MBS), le problème est plus profond encore. La crise menace de remettre en cause l'un des piliers de la stratégie saoudienne de ces dernières années : gagner en autonomie vis-à-vis des États-Unis sans pour autant rompre l'alliance historique avec Washington.

Après l'échec de son intervention militaire au Yémen, Riyad avait commencé à explorer une autre voie. La détente avec l'Iran, le rapprochement avec la Chine et le refus de s'aligner systématiquement sur chacune des initiatives de Washington relevaient d'une seule et même stratégie : créer un environnement régional relativement stable afin de pouvoir concentrer les ressources du royaume sur le projet Vision 2030 et sa transformation économique.

Il ne s'agissait nullement de rompre avec les États-Unis. L'Arabie saoudite demeurait largement tributaire des armements, du renseignement et de la protection stratégique offerts par Washington. Mais MBS entendait faire évoluer cette dépendance vers une relation plus négociée : continuer à s'appuyer sur Washington dans le domaine militaire, tout en approfondissant ses liens économiques avec la Chine et en entretenant avec Téhéran des relations suffisamment stables pour éviter que le royaume ne redevienne un champ de bataille au croisement des rivalités régionales.

Dès le 7 octobre 2023, la riposte israélienne, le génocide à Gaza et le retour de la question palestinienne au premier plan de la scène régionale avaient éloigné la perspective d'une normalisation avec Israël. Ces événements ont ainsi mis en évidence les limites politiques des accords d'Abraham et de leur ambition de réorganiser la région en faisant abstraction du peuple palestinien. La nouvelle guerre contre l'Iran est aujourd'hui en train de faire voler en éclats ce fragile équilibre : Riyad se retrouve une nouvelle fois empêtré au Yémen, tandis que l'escalade menée par l'Iran et ses alliés met au jour les limites de l'autonomie saoudienne et la dépendance persistante du royaume envers le parapluie militaire étasunien.

Une contradiction, en partie masquée pendant les années de détente, apparaît ainsi au grand jour. L'Arabie saoudite peut diversifier ses relations diplomatiques et économiques, se rapprocher de Pékin, négocier avec Téhéran et chercher à s'affirmer comme une puissance régionale défendant ses propres intérêts. Mais dès lors qu'une crise prend une dimension militaire, l'asymétrie de sa relation avec les États-Unis réapparaît dans toute sa brutalité.

Il n'existe d'ailleurs aucune solution militaire simple. Les sept années de campagne aérienne contre les Houthis n'ont pas empêché ces derniers de consolider leurs positions militaires et territoriales, alors même que Riyad bénéficiait à l'époque d'un soutien étasunien considérable. Une nouvelle escalade peut certes permettre de répondre tactiquement aux attaques subies, mais elle a peu de chances de résoudre le problème stratégique posé par la situation. Plus l'Arabie saoudite bombardera le Yémen, plus les Houthis auront intérêt à frapper les villes et les infrastructures pétrolières saoudiennes. Et plus le territoire saoudien prendra de l'importance en tant que voie de substitution au détroit d'Ormuz, plus il constituera une cible de choix pour les forces alignées sur Téhéran.

Une singulière répartition des rôles se dessine ainsi à l'échelle régionale : l'Iran fait pression sur les États-Unis en frappant les points faibles de leurs alliés ; Washington cherche à contenir l'Iran tout en évitant un nouvel affrontement direct ; et l'Arabie saoudite finit par payer une part croissante du prix de cette retenue réciproque.

L'offensive houthie met par ailleurs à l'épreuve le récent accord de défense conclu entre l'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan, autre manifestation de la volonté saoudienne d'accroître son autonomie stratégique. Pour l'heure, ni Ankara ni Islamabad ne semblent disposés à entrer directement dans la guerre. La crise que traverse actuellement le royaume révèle ainsi tout l'écart qui sépare ses ambitions d'autonomie de ses capacités réelles.

Reste que cet équilibre a ses limites. Si les attaques parvenaient à perturber durablement les exportations saoudiennes, la hausse des cours du pétrole pourrait finir par exercer sur Washington une pression que les attaques contre Riyad ne suffisent pas, à elles seules, à provoquer aujourd'hui. À ce moment-là, la guerre que Trump s'efforce de tenir à distance pourrait de nouveau se rapprocher dangereusement.

Pour l'heure, et au grand désespoir de MBS, le royaume saoudien fait figure de dindon de la farce dans la confrontation entre les États-Unis et l'Iran. Mais c'est précisément pour cette raison qu'il pourrait aussi devenir le maillon faible d'un équilibre régional déjà précaire et qui pourrait se rompre.

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