Billet. Aérospatial et impérialisme français : Vanessa Pedinotti répond à Jean-Luc Mélenchon
Sun, 13 Sep 2026 13:56:19 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalÀ l'occasion du sommet international de l'espace à Paris, Jean-Luc Mélenchon affirme qu'« un autre spatial est possible », dénonçant la privatisation et les liens de l'industrie avec l'impérialisme étasunien au nom de la « souveraineté » et des « intérêts français ». Il faut défendre une autre voie : un spatial sous contrôle des travailleurs qui ne soit pas au service de l'impérialisme français.

« Un autre spatial est possible », a écrit Jean-Luc Mélenchon dans un communiqué le 10 septembre 2026, au moment du sommet international de l'espace à Paris.
Pourtant, son projet continue de le subordonner aux intérêts capitalistes et à l'impérialisme français. En tant que travailleuse du secteur, je pense que c'est une impasse.
Avec plusieurs syndicats des sociétés d'études, nous avons participé au contre-sommet des travailleurs ces 8 et 9 septembre à Paris pour défendre une perspective internationaliste et anti-impérialiste. J'ai notamment pu y débattre avec Arnaud Saint-Martin, député LFI.
Si Mélenchon dénonce à juste titre la privatisation du spatial, l'impérialisme américain et la militarisation, quelques lignes plus loin, le seul horizon alternatif semble être la défense des « intérêts industriels français » et la restauration de « l'autonomie stratégique de la France ». Il s'agit là d'une impasse pour les travailleurs.
Dans nos entreprises, on nous explique déjà chaque année qu'il faudrait défendre “notre” compétitivité, “nos” marchés, “notre” industrie et que c'est pour ça qu'on doit accepter que nos salaires se fassent bouffer par l'inflation.
Désormais, c'est au nom de la souveraineté française qu'il faudrait faire des sacrifices. Ce discours entretient l'illusion que travailleurs et grands groupes français auraient les mêmes intérêts, que les Pouyanné, Bolloré et consorts, qui s'enrichissent toute l'année sur notre travail, nos factures et le prix de l'essence, deviendraient soudain nos alliés dès lors qu'il faudrait défendre les “intérêts français”.
La souveraineté française dont on parle n'est rien d'autre que la défense des intérêts des actionnaires de Thalès, Airbus, Safran, Dassault et des marchands d'armes. C'est au nom de cette souveraineté française qu'on augmente massivement les dépenses militaires pendant que les budgets de la recherche sont attaqués et qu'on saigne les services publics.
Défendre l'impérialisme français, c'est défendre sa présence « sur les 5 continents », notamment en Guyane, où se trouve le centre spatial guyanais que l'Institut La Boétie présente comme un pilier de l'autonomie stratégique française. Pourtant, cette présence de la France en Guyane repose sur un héritage colonial, sur une population que l'on a déplacée et dépossédée pour installer le CSG et qui vit dans une extrême pauvreté. Dans les mouvements sociaux, le peuple guyanais scande : « Ariane décolle, la Guyane reste à terre ».
Autrement dit, Mélenchon demande que la Lune soit reconnue comme « patrimoine commun de l'humanité », mais continue à revendiquer la présence de la France dans ses colonies. L'anti-impérialisme ne commence pas à 384 000 km de la Terre.
Sur la militarisation, on ne peut pas dénoncer la course aux armements tout en faisant de l'« autonomie stratégique » française l'horizon politique. D'autant que LFI défend le maintien d'une dissuasion française tant qu'un désarmement multilatéral n'est pas obtenu, et a avancé l'idée d'une « dissuasion spatiale » comme alternative à explorer.
C'est le chien qui se mord la queue : chaque puissance devrait conserver, donc développer, ses propres moyens de dissuasion et de puissance afin d'obtenir, demain, les conditions internationales permettant le désarmement. Ce raisonnement conduit à une escalade militaire dont la seule issue sera une boucherie mondiale, entraînant les travailleurs du monde entier.
À Magellium, Thales, Airbus, Capgemini et ailleurs, les travailleurs n'ont aucun intérêt à se ranger derrière les intérêts de leur propre bourgeoisie. C'est tout le sens de la revendication d'un droit de retrait éthique que nous avons portée au contre-sommet : pouvoir refuser de participer à des projets contraires à nos convictions, mais aussi poser la question plus profonde de qui doit décider des finalités de notre travail.
Mais refuser ne suffit pas. Nous devons poser la question de la nationalisation des grands groupes du secteur spatial, sous le contrôle des travailleurs, afin de soustraire nos capacités scientifiques et industrielles aux intérêts des actionnaires comme aux impératifs militaires de l'État, et de les mettre au service des besoins de la population.
Face au retour de la guerre, à la crise écologique et à la course à l'armement, les travailleurs ont la force matérielle de porter une autre perspective, une perspective de classe, anti-impérialiste et anti-militariste. C'est ce que nous ont montré les dockers de Gênes, en bloquant les ports pour s'opposer à l'envoi d'armes en Israël. Ou ce que montrent les travailleurs en grève d'Airbus en Espagne, qui ont construit l'unité entre ingénieurs et ouvriers et font trembler l'une des plus grandes multinationales d'Europe.
C'est l'organisation indépendante des travailleurs, de Toulouse à Kourou, de la France à l'Espagne et au-delà, pour décider collectivement de quoi produire, pour quels besoins et au service de qui, qui rendra possible un autre spatial : un spatial au service de la population et du bien commun.