RN-AfD : derrière la démarcation tactique, le même logiciel raciste et autoritaire
Tue, 08 Sep 2026 22:07:56 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalAprès la victoire de l'AfD en Allemagne, Jean-Philippe Tanguy s'est dit « choqué », dénonçant ceux qui « relativisent le passé nazi de l'Allemagne ». Une démarcation tactique qui masque les profondes convergences racistes, xénophobes et autoritaires entre le RN et l'AfD.

Avec près de 44 % des voix, l'Alternative für Deutschland (AfD) a réalisé un score historique en Saxe-Anhalt, soit plus du double de son résultat précédent, et obtient 39 des 83 sièges du Landtag, soit à seulement 3 sièges de la majorité absolue. Son meilleur résultat jamais obtenu dans ce Land et l'une des progressions les plus spectaculaires jamais enregistrées par l'extrême droite dans une élection régionale. À la tête de cette victoire, Ulrich Siegmund, candidat néonazi de l'AfD nostalgique des années 30 dont il a allègrement repris les symboles durant sa campagne.
Un résultat qui reflète à la fois la misère sociale, dont l'AfD cherche à tirer profit en détournant la colère populaire contre les étrangers, et le racisme, nourri par des années de politiques gouvernementales n'ayant cessé de reprendre et de banaliser les thèmes de l'extrême droite, ainsi que la colère de la population contre le gouvernement Merz-Klingbeil (CDU-SPD) qui mène un programme de réarmement et d'austérité massive pour les travailleurs par des moyens toujours plus autoritaires.
En France, du côté de l'extrême droite, Éric Zemmour et Sarah Knafo n'ont pas hésité une seconde à faire exploser leur joie, expliquant que « l'heure de vérité » était « venue », avant de prédire qu'« elle sonnera partout », prétendue preuve que le cordon sanitaire autour de l'extrême droite « n'a jamais protégé personne ».
Le Rassemblement national, lui, a tardé à réagir. Seul Jean-Philippe Tanguy a finalement déclaré sur BFM ce matin être particulièrement « choqué » par cette victoire de l'AfD, « parce qu'ils ont voté pour des gens qui relativisent le passé nazi de l'Allemagne, qui expliquent qu'on pouvait être SS sans être une mauvaise personne ». Samedi dernier déjà, interrogé sur l'hypothèse de voir le RN renouer avec l'AfD en cas de victoire, Bardella avait affirmé que ce n'était « pas prévu ». Un positionnement qui cache en réalité une ligne de démarcation de pure tactique électorale.
Quand le RN divorce pour mieux se dédiaboliser
Il y a deux ans, le RN avait annoncé la fin de sa coopération avec l'AfD après les propos de Maximilian Krah, alors tête de liste du parti allemand aux élections européennes, affirmant qu'un membre de la SS ne devait pas être considéré automatiquement comme un criminel. Il offrait alors une belle opportunité pour le RN d'accélérer sa propre stratégie de dédiabolisation en se présentant comme capable de rompre avec la composante jugée la plus encombrante de l'extrême droite européenne.
Avant cet épisode, les deux formations ont pourtant siégé ensemble pendant des années au Parlement européen, notamment au sein du groupe Identité et Démocratie (ID). En 2019, Marine Le Pen avait d'ailleurs elle-même participé à la constitution de ce groupe avec l'AfD et la Ligue de Matteo Salvini.
Après cette rupture, le RN a d'abord fait les yeux doux à Giorgia Meloni - qui incarne un exemple d'ailleurs particulièrement éclairant de la manière dont les dirigeants d'extrême droite cherchent à faire converger leurs positions avec celles d'un centre qui se déplace toujours davantage vers la droite - pour se renforcer au Parlement européen, jusqu'à ce que cette dernière se rapproche de la présidente de la Commission européenne. Affront trop grand pour Marine Le Pen, même dans le cadre de sa stratégie de normalisation mise en œuvre à grande échelle pour lui ouvrir plus largement les portes de la présidentielle de 2027.
En juillet 2024, Jordan Bardella a donc été placé à la tête des « Patriotes pour l'Europe », nouvelle coalition d'extrême droite au Parlement européen initiée notamment par Viktor Orbán. L'AfD, exclue de cette nouvelle architecture, a fondé avec d'autres formations le groupe « Europe des nations souveraines » (ESN). Une recomposition complétée par la troisième force des « Conservateurs et Réformistes européens » (ECR), sous la direction de Meloni.
Une fragmentation qui traduit donc une bataille pour le leadership de l'extrême droite européenne et pour sa capacité à apparaître comme la composante « fréquentable » de la droite radicale.
C'est dans ce contexte que Jean-Philippe Tanguy peut aujourd'hui jouer les effarouchés face à la victoire de l'AfD : son indignation sert surtout à faire oublier les origines politiques d'un parti fondé par d'anciens collaborationnistes et membres de la Waffen-SS - qui pullule toujours de nombreux anti-IVG, négationnnistes, racistes et autres partisans du génocide à Gaza -, et les alliances passées et relations qu'il continue d'entretenir avec ses dirigeants. En bref, une opération de différenciation purement tactique : ne pas être associé à la partie la plus ouvertement radicale de l'AfD au moment où le RN cherche à convaincre qu'il serait désormais prêt à gouverner, surtout à l'approche de la présidentielle de 2027.
La bataille des héritiers de l'extrême droite européenne
Marine Le Pen préfère effectivement coller à la politique de Macron et de Darmanin, qui reprennent eux-mêmes allègrement les thèmes de l'extrême droite en permanence.
Mais sous ce lissage médiatique, le RN et l'AfD ont continué de régulièrement voter ensemble sur les textes xénophobes qui durcissent la répression contre les personnes migrantes. Encore très récemment en juin 2026, le Parlement européen a adopté le nouveau règlement sur les retours, ouvrant notamment la voie à des « hubs de retour » situés hors de l'Union européenne, c'est-à-dire la mise en place de véritables camps de concentration à ciel ouvert dans des pays semi-coloniaux, sans aucune garantie sur le traitement humain des personnes étrangères qui y seront envoyées de force. Les Patriotes pour l'Europe s'en sont explicitement félicités, tandis que le groupe de l'« Europe des nations souveraines » a revendiqué directement son rôle dans l'adoption de ce texte.
Sur l'environnement aussi, tous deux contestent une partie des politiques climatiques européennes et du Green Deal, au nom notamment de leur opposition aux contraintes imposées aux entreprises et aux secteurs industriels. Ils se sont notamment retrouvés du même côté - contre - lors du vote du Parlement européen sur la loi européenne sur le climat pour le nouvel objectif climatique pour 2040.
Et en 2024, après leur supposée rupture et la veille de la cérémonie d'hommage à Missak Manouchian, Marine Le Pen et Jordan Bardella avaient partagé un déjeuner avec Alice Weidel, présidente de l'AfD, ainsi qu'avec des représentants des deux partis. Après le déjeuner, cette dernière avait même expliqué avoir constaté que les deux partis recherchaient « les mêmes solutions aux grands problèmes » et avait chaleureusement remercié Marine Le Pen pour son accueil.
Une bataille pour le leadership de l'extrême droite européenne
Viktor Orbán, , l'un des fondateurs et principaux promoteurs des Patriotes pour l'Europe, a entrepris en 2025 de renouer avec l'AfD malgré son exclusion du groupe parlementaire : Alice Weidel a été reçue à Budapest le 12 février 2025, et Orbán avait alors affirmé que le programme de l'AfD, notamment en matière d'immigration et d'économie, ne pouvait être que bénéfique.
Bardella avait lui-même laissé ouverte, en 2025, la possibilité d'une évolution des relations avec l'AfD, cherchant à conserver une marge de manœuvre dans ses relations avec les différentes composantes de l'extrême droite européenne.
À nouveau, avec la compétition pour le leadership de l'extrême droite européenne en tête : le RN ne veut pas nécessairement redevenir l'allié de l'AfD, mais derrière la concurrence entre Bardella et Weidel se joue aussi une bataille pour déterminer quelle force de l'extrême droite européenne sera capable de construire les liens internationaux les plus efficaces avec les autres forces d'extrême droite, tout en donnant, concernant le RN, suffisamment de gages aux électeurs de droite, du centre et aux fractions du patronat qui pourraient être tentées de lui confier le pouvoir.
Les partis bourgeois marche-pied de l'extrême droite
Le succès de l'AfD dit surtout quelque chose des partis qui prétendent la combattre tout en lui ouvrant méthodiquement la voie.
En Allemagne, les partis bourgeois ne comptent absolument pas remettre en cause les déportations massives prônées par l'AfD, bien au contraire, : une partie toujours plus importante de son agenda est devenue consensuelle au sein de l'establishment politique allemand. Pendant que les partis bourgeois prétendent maintenir un cordon sanitaire autour d'elle, ils reprennent ses thèmes, notamment sur l'immigration et la sécurité, et imposent des politiques d'austérité qui alimentent la colère sur laquelle l'AfD prospère.
En France, le mécanisme est similaire. Le gouvernement vient lui aussi piocher dans des propositions historiquement portées par la droite radicale, comme on le voit avec le vote sur le texte instaurant un nouveau permis de tuer instaurant une présomption de légitime défense des policiers, ou encore avec le vote de la perpétuité réelle pour les auteurs de certaines violences sexuelles.
Le tout permettant au RN de se présenter en retour comme une force finalement « raisonnable », voire comme une simple alternative de gouvernement, précisément parce que le centre et la droite ont eux-mêmes emprunté le programme de l'extrême-droite, reprenant leur mesures autoritaires, racistes et islamophobes.
C'est précisément pour ça que la lutte contre l'extrême droite ne peut donc pas être séparée de la lutte contre les gouvernements de droite comme de gauche qui lui ont pavé la voie, mais plus globalement contre le système capitaliste dans son ensemble.
Elle doit être menée à travers les méthodes du mouvement ouvrier : l'unité de classe la plus large, des mobilisations massives et des grèves qui permettront de faire reculer l'extrême droite et les attaques du patronat et de leurs politiciens, et de construire une alternative qui ne laisse ni le pouvoir ni la colère sociale aux mains de l'extrême droite.