Trump et les Malouines ou l'instrumentalisation croissante des causes progressistes par l'impérialisme
Mon, 07 Sep 2026 15:36:19 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalAprès avoir poussé le Tchad et le Venezuela à quitter la Cour pénale internationale, en justifiant leur départ avec une rhétorique anti-impérialiste, Trump applique la même méthode pour régler ses comptes avec l'impérialisme britannique en changeant sa position sur les Malouines. Une instrumentalisation des luttes anti-coloniales qui menace de se généraliser dans une situation internationale de plus en plus convulsive.

Depuis plusieurs mois, l'impérialisme étasunien multiplie des manœuvres a priori surprenantes. Au cours de l'été, le Tchad et le Venezuela ont, par exemple, annoncé leur intention de quitter la Cour pénale internationale, au motif qu'il s'agirait d'une institution au service des grandes puissances, qui appliquerait une forme de « double standard » à l'égard des nations opprimées. Derrière ces critiques – totalement méritées dans le cas d'une institution impérialiste comme la CPI, bien plus prompte à émettre un mandat d'arrêt contre Poutine qu'à enquêter sur le génocide à Gaza –, la main des États-Unis apparaît très clairement.
Pour protéger Benjamin Netanyahou, visé par un mandat d'arrêt international, Trump a en effet lancé une offensive de grande ampleur contre la CPI, mêlant sanctions et manœuvres d'influence. La décision du Tchad a ainsi été précédée par une rencontre du ministre des Affaires étrangères avec un haut responsable étasunien tandis que c'est à l'initiative directe de Delcy Rodríguez que le Venezuela a annoncé son départ. Or, le gouvernement vénézuélien est totalement soumis à Washington depuis l'agression impérialiste de janvier 2026 et il a commencé à rétablir des liens avec l'État d'Israël après le terrible tremblement de terre qui a ravagé le pays, en acceptant « l'aide humanitaire » du pays.
Les récentes déclarations de l'impérialisme étasunien au sujet des Malouines constituent un nouveau saut dans cette instrumentalisation cynique de certaines causes justes. À propos du droit de l'impérialisme britannique à administrer les îles, sous le contrôle de Londres depuis 1833, Trump a en effet indiqué qu'il ne s'agissait que d'une « position parmi d'autres », ouvrant la voie à un changement de position des États-Unis. Une ouverture qui a été suivie par le discours de Javier Milei, jeudi 3 septembre, dénonçant le projet pétrolier Sea Lion, porté par la compagnie Rockhopper Exploration et l'entreprise israélienne Navitas Petroleum, dans la ZEE britannique autour des Malouines. Un discours rédigé « depuis le Pentagone » comme ironisait Myriam Bregman, députée du PTS, l'organisation sœur de RP en Argentine.
Le changement de ton de Trump, meilleur soutien du génocide à Gaza, n'a rien d'une prise de position anti-coloniale : il ne s'agit ni plus ni moins que de faire pression sur l'impérialisme britannique qu'il accuse de ne pas se réarmer assez vite et de ne « pas faire les choses correctement », concernant l'engagement pris par l'OTAN de porter les dépenses militaires des pays membres à 3,5% du PIB. D'autre part, ces attaques contre Londres s'inscrivent sans doute dans la continuité de la Doctrine Donroe, qui vise à chasser « les concurrents non-hémisphériques » de Washington hors d'Amérique latine. Si Trump visait la Russie et la Chine en attaquant le Venezuela, il fait désormais pression sur l'impérialisme britannique. Sans surprise, le « revirement » de Trump a une contrepartie : l'établissement d'une nouvelle base militaire américaine en Terre de Feu, pour surveiller les routes commerciales empruntées par les navires chinois, et une coopération plus étroite entre l'armée argentine et le commandement sud pour patrouiller dans l'Atlantique Sud.
Il n'est pas surprenant qu'à l'heure de la réactualisation de la doctrine Monroe, les États-Unis en reviennent à ce type de manœuvre. À la fin du XIXe siècle, alors que l'impérialisme étasunien montait en puissance, les États-Unis avaient volontairement appuyé la lutte d'autodétermination des Philippines pour chasser l'impérialisme espagnol, lors de la guerre de 1898, avant d'acheter l'archipel à Madrid, pour 20 millions de dollars, et d'en faire leur propre colonie. Dans l'histoire des rivalités inter-impérialistes, ces manœuvres sont monnaie courante : de l'instrumentalisation des luttes de libération en Inde ou en Irlande par l'Allemagne pendant la Première Guerre mondiale en passant par le soutien cosmétique du fascisme japonais à l'indépendance de l'Indochine et des colonies françaises d'Asie avant la Seconde, les puissances impérialistes sont prêtes à utiliser n'importe quel prétexte pour faire valoir leurs intérêts contre ceux de leurs adversaires. Mais ces instrumentalisations n'ont jamais enlevé une once de légitimité à la lutte des peuples vietnamiens, indiens ou irlandais.
De ce point de vue, l'instrumentalisation de la revendication légitime de la souveraineté argentine sur les Îles Malouines témoigne de la dégradation de la situation internationale alors que l'impérialisme étasunien sape les fondements de l'ordre qu'il a lui-même créé. Le retour des guerres et les tentatives de résoudre sur le terrain militaire les contradictions économiques accumulées des grandes puissances menacent d'élargir ce type d'instrumentalisation des luttes progressistes des nations opprimées dans une situation internationale convulsive et incertaine dans laquelle les alliés d'hier pourraient rapidement devenir les ennemis de demain. La menace de Trump pourrait dans ce contexte provoquer une offensive des pays européens en défense du Royaume-Uni. D'autre part, la pression des États-Unis sur les Caraïbes avait déjà servi à justifier, au cours de l'histoire, une militarisation plus importante sur les possessions coloniales françaises comme en Guadeloupe, en Martinique ou en Guyane.
Washington commence ainsi à remettre directement en cause la domination coloniale de ses propres alliés, à l'instar du Groenland que Trump se proposait, comme il y a un siècle dans le cas des Philippines, de racheter pour une poignée de dollars au colonisateur danois. Dans ce contexte, les militants anti-impérialistes doivent se préparer à des situations dans lesquelles des puissances coloniales et impérialistes n'hésiteront pas à soutenir hypocritement des luttes d'autodétermination pour servir leurs propres intérêts. Il n'est pas, par exemple, difficile d'imaginer que des États, aux relations compliquées avec Trump, puissent en venir à se revendiquer beaucoup plus ouvertement de la cause palestinienne pour renforcer leur influence au Moyen-Orient. En France, Emmanuel Macron n'a pas hésité dans une mise en scène à peine moins grotesque que Trump à reconnaître hypocritement un État palestinien dans le but de légitimer son rapprochement avec les régimes arabes de la région dont la population est profondément affectée par le génocide à Gaza. Le retour en grande pompe des multinationales françaises en Syrie, qui permettrait de fondre les intérêts français au Liban et en Irak dans une zone plus intégrée, constitue le dernier exemple en date de la manière avec laquelle la France tente de capitaliser sur le recul de l'hégémonie étasunienne.
En France, peu de monde est dupe des manœuvres de Macron. En Argentine non plus. Alors que l'économie argentine est sous le contrôle quasi-total du FMI, le « revirement » étasunien, appuyé par Milei qui aboie aux ordres de Trump, ne trompe personne, à l'exception de quelques péronistes confus contre lesquels la gauche révolutionnaire bataille durement.
Dans l'histoire, disait Marx, tout se répète deux fois, d'abord comme une tragédie, ensuite comme une farce. Après la tragédie de la guerre des Malouines, Milei ne propose au mieux qu'une imitation clownesque de Galtieri alors que le président argentin, admirateur de Thatcher, menaçait, il y a à peine deux mois, les joueurs argentins qui avaient brandi une banderole anti-impérialiste lors de la Coupe du monde. Du reste, son bilan parle de lui-même : alors que Milei a tenté de faire passer, sans succès, une loi destinée à accélérer la privatisation des terres au profit des grandes multinationales et que le Congrès discute actuellement d'une nouvelle loi pro-extractiviste (la super-RIGI), il est absolument clair que son gouvernement est un ennemi acharné et constant de la libération de l'Argentine du joug du capital international et du FMI. Alors que son gouvernement est de plus en plus délégitimé, Milei tente de faire d'une pierre deux coups en adoptant une rhétorique démagogique pour tenter de capitaliser sur les sentiments anti-impérialistes de la population tout en servant directement les intérêts étasuniens. En un mot, Milei ne veut « libérer » les Malouines du joug britannique que pour vendre d'autres parties du pays à l'impérialisme étasunien.
Mais le caractère réactionnaire du régime de Milei et la tentative d'instrumentalisation de Trump ne peuvent servir de prétexte pour refuser de soutenir la souveraineté argentine sur les Malouines, une revendication anti-impérialiste qui nourrit précisément l'opposition à Milei. L'alignement d'un régime sur une puissance impérialiste ne change rien à la position d'une nation dans la hiérarchie internationale, sauf à considérer, par exemple, que la trahison de l'Autorité Palestinienne et son alignement sur Israël et Trump empêcherait de considérer que la cause palestinienne est une cause juste. Cette confusion entre régime et nation, alimentée par exemple par certains théoriciens comme Mauro Ruy Marini ou Claudio Katz qui jugent qu'une nation dont le gouvernement serait aligné sur l'impérialisme pourrait être assimilée à un « sous-impérialisme », offre, en dernière instance, un terreau à la rhétorique pro-impérialiste. Elle permet de rejeter des revendications profondément populaires et anti-impérialistes au motif qu'elles seraient reprises par des gouvernements réactionnaires. À l'heure où nos propres impérialistes se réarment et multiplient les manœuvres agressives contre des nations opprimées, il est plus important que jamais de se prémunir contre ce piège théorique. Dans le cas des Malouines, cela reviendrait à se ranger dans le camp de l'impérialisme britannique contre l'Argentine semi-coloniale.
L'impérialisme britannique est le responsable de la colonisation de la Palestine et de la création de l'État d'Israël. Il est aussi responsable d'actes de piraterie et de pillage aux quatre coins du globe. L'Argentine est, pour sa part, un État opprimé sur l'échiquier international, soumis aux capitalistes impérialistes et au FMI, dont une partie de son territoire historique est encore aujourd'hui occupée par une ancienne puissance coloniale. Face à l'impérialisme britannique, nous revendiquons de nous placer dans le camp de la nation opprimée, malgré sa direction politique, tout en maintenant une totale indépendance politique à son égard, sans la moindre confiance envers Milei, et encore moins en Trump, qui instrumentalisent une cause juste pour renforcer la soumission de l'Argentine aux États-Unis dans le cadre de la doctrine Donroe. Ce principe qui doit rester une boussole pour éviter l'impasse des positions qui renvoient dos-à-dos impérialisme et pays dominés, comme cela s'est malheureusement produit lors de la guerre impérialiste contre l'Iran.
Face aux manœuvres de l'impérialisme et à la lâcheté des bourgeoisies nationales, qui sont incapables de mener à leur terme les luttes pour l'autodétermination et contre l'impérialisme, la reconstruction d'un anti-impérialisme ouvrier apparaît ainsi plus cruciale que jamais. Un anti-impérialisme intransigeant, qui sait le danger extrême qu'il y a à passer la moindre alliance avec l'impérialisme et qui, face à la compromission des classes dominantes des nations opprimées dans leurs relations avec les États qui se partagent le monde, défend une ligne d'indépendance de classe pour affronter les forces impérialistes qui sèment la guerre, la mort et la misère sur les cinq continents. Les Malouines sont argentines ! Royaume-Uni hors des Malouines ! Forces étasuniennes, britanniques et françaises hors de l'Amérique latine !